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Mais, tout en admettant que notre philosophe ait entendu exprimer une idée moins déraisonnable, il a évidemment le tort de ne voir le bien que dans la vertu. Une chose peut être bonne et très bonne sans être vertueuse ; et il existe toute une gamme de bontés, depuis la bonté du pain et du vin, jusqu'à ce qu'on nomme la bonté divine. Et, si le cheval est un bel animal, il n'en est pas moins un bon animal, à prendre ce dernier adjectif au sens qui convient dans Fespèce. Et quant au lion, la question est un peu plus complexe, mais se laisse pourtant débrouiller.
Posons d'abord ce point principal : Pour que le bien accompagne le beau, il faut que l'impression esthétique que ce dernier nous donne nous soit directement bonne, c'est-à-dire utile, par elle-même, ou qu'elle nous imprime une tendance vers ce qui nous est réellement bon.
Disons, en second lieu, que la beauté qui nous fait nommer une chose belle peut ne pas s'étendre par cela même à cette chose prise dans son entier, mais se rapporter seulement, soit à une partie, soit à une qualité particulière de cette chose, abstraction faite de tout le reste, comme il a été déjà expliqué ailleurs (57).
Et maintenant qu'est-ce, at^ t?rai,ce que nous trouvons beau dans le lion ? Est-ce sa nature de béte féroce ? Non, c'est, au physique, sa force, sa souplesse, son agilité, sa crinière imposante ;. au moral, son courage, et aussi la générosité qu'à tort ou à raison la légende prête à ce roi du désert. C'est pareillement que l'admiration qu'un homme sensé peut éprouver pour un Alexandre, un César, un Tamerlan, meta part leurs cruautés et leurs vices pour ne voir, dans ces grands homicides, que le grandiose de leurs entreprises, et la puissance extraor-
dinaire qu'ils ont trouvée en eux pour les accomplir.
< Le torse de l'Hercule de Farnèse >, nous dit encore notre conférencier, « n'a rien à démêler avec la distinction du bien et du mal, et la laideur de Socrate ne ternit point sa vertu. > C'est encore là sortir de la question et divaguer en plein. Notre professeur semble en effet supposer que ceux qu'il contredit sont assez absurdes pour voir dans un morceau de sculpture un critérium servant à distinguer le bien du mal au point de vue moral. Le torse de l'Hercule de Farnèse est beau, et je soutiens que l'impression de beauté qu'il nous communique nous est bonne, nous est utile, puisqu'elle nous incite à nous former des corps sur ce modèle parfait, de puissance physique, qu'une discipline gymnastique appropriée permet à chacun d'approcher plus ou moins, sinon d'atteindre entièrement, comme les Grecs anciens furent les premiers à nous l'apprendre par leur exemple.
< La laideur de Socrate ne ternit pas sa vertu > ; sans doute, et cela revient à dire que la beauté de Tâme et la beauté du visage ne sont pas nécessairement inséparables. Mais en quoi cela prouve-t-il que tout beau n'ait point son bon corrélatif ? En effet, qu'est-ce que nous admirons dans Socrate ? Sa vertu. Voilà donc ce qui est beau dans Socrate ; et alors pour que l'exemple choisi par notre professeur pût appuyer sa thèse il faudrait que la vertu de Socrate fût une chose belle sans être une chose bonne, ce qu'il ne prétend assurément pas.
Reste un genre de beauté invoqué par l'orateur en faveur de son opinion. « Quoi de plus beau >, s'écrie-t-il, < que la mer en fuYeuv^quandelle met un navire en pièces, que Vincendie, qui dans une nuit obscure fait jaillir ses
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flammes au-dessus des toits embrasés^ que les batailles > etc.. < Tâme ravie par ces spectacles sublimes ...>
Oui, ces choses-là sont belles, je l'accorde, mais d'une beauté étroitement relative, qui, pour être sentie, demande Fâme d'un Néron.
97. A la doctrine de l'union du beau et du bien on a encore coutume d'opposer le fétichisme des nations, anciennes et modernes, pour tous les célèbres tueurs d'hommes et dévastateurs de la terre, pour ceux-là même qui furent leur fléau. L'objection n'est que spécieuse.
Nos ancêtres ont passé par une longue phase de sauvagerie sanguinaire où les instincts du fauve ont pris une prépondérance énorme sur les sentiments humains, et se sont pour ainsi dire hypertrophiés. Et nous avons hérité par atavisme de cette difformité mentale, que la civilisation a bien recouverte de son vernis, mais sans la faire disparaître. De là notre amour invétéré pour la force brutale et pour tout ce qui la symbolise.
Dans un primitif état social où, encore ignorants du travail productif, les hommes ne vivaient que de chasse et de rapine, leur admiration pour le chef hardi et habile qui leur procurait force tuerie et force butin, n'avait rien que de logique ; il n'était pas non plus illogique que les ennemis admirassent, eux aussi, celui dont ils n'avaient qu'à souffrir, avec le regret de ne pas l'avoir à leur tête. Pour apprécier un avantage, point n'est besoin en eflfet d'en jouir soi-même, et le plus souvent au contraire on y attache d'autant plus de prix qu'avec convoitise et jalousie on s'en voit privé au profit d'un autre.
Le culte des grands malfaiteurs de l'humanité — en même temps que le manque d'enthousiasme pour ses
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bienfaiteurs — a donc sa raison d'être dans un état social fondé sur la destruction et le carnage ; et, si cette affreuse superstition subsiste encore aujourd'hui chez des peuples essentiellement laborieux et producteurs, cela, il faut en convenir, ne s'explique pas seulement par l'influence atavique, mais aussi par l'état de guerre internationale où les nations les plus civilisées s'attardent encore par un reste de barbarie.