Ceci s'écrivait en
2. À dire vrai, ce n'est que du pur galimatias ridiculement prétentieux.
tout relativement à ses parties constituantes, n'est luimême que partie par rapport à un tout supérieur dans lequel il est contenu à son tour. Ce grand tout, c'est la société. Or le mot vertu sert à exprimer Vidée de la prédominance et de Tempire, dans l'individu, de ceux de ses penchants qui le poussent à agir dans l'intérêt de tous sur les penchants qui président à l'entretien de l'existence individuelle et à la reproduction. Et c'est parce que tel est son caractère et son objet, que cette qualité a reçu un nom impliquant éloge et admiration respectueuse à l'adresse de celui qui la possède.
Cette dernière remarque nous ramène au principe intéressant et admirable des corrélations et réciprocités morales auquel un chapitre spécial a été consacré déjà. Nous allons en montrer ici encore une fois la fécondité merveilleuse à l'aide d'une nouvelle application.
99. La nature, comme je l'ai exposé ailleurs, ne se borne pas à mettre en nous le mobile psychique qui est destiné à nous faire coopérer au bonheur des autres hommes : dans ces derniers, elle place en même temps un mobile corrélatif ayant pour office de stimuler par voie réflexe Tactivité du mobile étranger après en avoir reçu lui-même sa propre impulsion. Ainsi la pratique de la vertu, c'est-à-dire l'exercice de cette prépondérance des inclinations servantes du bien public sur les inclinations égoïstes, cette disposition morale particulière, cette disposition vertueuse dont j'offre l'exemple à mes semblables, excite chez eux la faculté d'admiration et de respect, et la manifestation par eux de ce sentiment d'admiration et de respect pour mon caractère et mes œuvres, me flatte, me rend noblement fier, et, par cette jouissance
La vertu et l^admiratiôn 161
nouvelle qu'elle me procure, elle devient pour ma vertu une récompense, et en même temps un encouragement,, un stimulant auxiliaire venant s'ajouter aux motifs spontanés et directs que Vamour du bien faire puise dans sa satisfaction môme.
Vertu est synonyme de force. Pourquoi les hommes appellent-ils la Vertu la force^ c'est-à-dire la force par excellence, c'est-à-dire la supériorité? C'est par une intention instinctive et inconsciente de la soutenir dans ses rudes combats en lui donnant pour auxiliaire l'or* gueil de l'éloge public.
Vertu et Admiration ont une influence réciproque ; la nature veut qu'elles agissent et réagissent mutuellement et tour à tour, Tune sur l'autre, pour se revivifier sans cesse. La théorie de l'admiration respectueuse rentre ainsi dans le cadre de l'éthique, de même que dans celui de l'esthétique. Ce sentiment a pour fonction, en morale, d'aiguillonner dans sa paresse l'amour du bien agir en l'âme de celui à l'égard duquel il est manifesté, soit par ses égaux, soit par ses supérieurs ou ses inférieurs. Aussi le moraliste, non moins que l'esthéticien proprement dit, a-t-ilà se préoccuper avec un scrupule inquiet de déterminer les conditions objectives normales de l'admiration, pour assurer ce précieux tribut à ce qui est véritablement admirable, c'est-à-dire véritablement vertueux.
La fonction du Mépris (le mot n'est peut-être pas parfaitement exact, mais je n'en trouve pas de préférable) sert de pendant à celle de l'Admiration et la complète ; elle n'est pas moins nécessaire, dans le mécanisme de l'action morale, et réclame une direction non moins circonspecte. Gomme le sentiment du beau et du laid, le Mépris est susceptible de se tromper d'objet, de se mé*
16â KOLVELLES BECUËRCHËS StJB l'eRTHÉTIQUË Et LA MORALE
prendre, et Dieu sait s'il use et abuse de cette faculté dangereuse ! Tous ces sentiments, en l'absence du correctif scientifique qui leur a manqué jusqu'ici, ne sont trop souvent que des éclaireurs fourvoyés ne pouvant que nous égarer à leur suite; l'art, la littérature, les mœurs politiques et sociales de notre époque, qui portent d'une manière si accusée l'empreinte d'une perversion publique du sens moral, travaillent à leur tour, avec un alarmant succès, à répandre et à développer le ferment de corruption qu'ils ont reçu de leur milieu.
« Ce qui est en honneur devant les hommes est en abomination devant Dieu >, ditTEvangile ; ce qui signifie, et ne signifie que trop j ustement, que ce que le monde admire, une raison éclairée, c'est-à-dire la vraie science, le déclare méprisable, et que ce qui mérite l'admiration au regard de cette vraie science, notre sens moral, faussé ou obscurci, le proclame digne de mépris.
Que la science se hâte donc de mettre nos esprits et nos cœurs à l'abri d'illusions aussi funestes, et qu'un jour enfin, grâce à sa salutaire intervention, les deux sentinelles, l'Admiration et le Mépris, commises à la garde du trésor social le plus précieux, cessent de violer leur consigne, cessent de trahir la société.
100. Le rédacteur en chef de la Philosophie Positive a publié dans ce recueil un article sur le libre arbitre*. Cette étude, où Ton retrouve toutes les qualités de Téminent écrivain et qui, en outre, se recommande tant par l'importance du sujet, fournirait matière à un long examen critique; mais, nous ne devons pas l'oublier, nous nous adressons surtout à des physiologistes, à des médecins*. Contentons-nous donc d'examiner l'important travail de M. Littré sur un seul point, sur un point incontestablement médical.
La société appelle journellement le médecin à décider si certains de ses membres doivent être tenus pour sains d'esprit ou pour aliénés, pour responsables ou irresponsables : et pourtant le médecin en est encore à se demander, il en est encore à ignorer, ainsi que le magistrat, ainsi que le philosophe, ainsi que tout le monde, ce qu'est au juste Taliénation mentale, où finit la raison, où commence la folie, quelle est la limite précise qui sépare ces deux états contraires, et à quels signes différentiels on sera assuré de pouvoir toujours les recon-naître et les distinguer.
On le conçoit, cette lacune de la science est grave, car elle laisse la psychiatrie et la médecine légale, telles