Nous cherchons ici à nous rendre compte des
idées de ce médecin philosophe sur la distinction à établir entre la folie et la raison en général, et plus particulièrement entre ce qu'on appelle aliénation mentale et ce qui est désigné sous les noms de vice et de perversité» Je le répète, la médecine a accepté la tâche de déterminer nettement et solidement ces deux états, d'en bien préciser la distinction, et surtout de la justifier en rétablissant, non sur des différences arbitraires, mais sur des caractères naturels, sur des faits acquis.
Celte caractéristique diflFérentielle, M. Littré croit ravoir trouvée ; mais il Ta présentée dans une formule qui, prise à la lettre, est un non-sens. Alors nous avons cherché le fond de sa pensée dans les développements de sa thèse, et nous avons trouvé là des déclarations très nettes ; mais elles ont encore un double défaut, celui de n'être pas d'accord avec les faits et celui d'être tout aussi peu d'accord entre elles. Cependant, bien qu'inexactes et contradictoires, les opinions de M. Littré ont un mérite : exprimées catégoriquement et sans détour, elles ne se dérobent jamais à la critique, et si l'argumentation de ce dialecticien échoue presque toujours contre les difficultés d'un problème, ces difficultés sont signalées et mises en pleine vue par l'éclat même de l'échec. Continuons donc à disséquer la thèse de M. Littré sur la distinction de la raison et de la folie ; la faute n'en sera qu'à moi seul si de cet examen il ne sort pas quelque enseignement profitable.
107. En afiBrmant que l'aliénation mentale et la perversité morale répondent à deux conditions de l'organisme radicalement différentes^ et que conséquemment ces deux états comportent deux traitements pareillement
distincts, M. Littré n'aarajt-il pas eu dans sa pensée une analogie possible entre la division des anomalies psychiques et celle des anomalies somatiques? et, de même que celles-ci se distinguent très légitimement en maladies et en vices de conformation, l'auteur n'aurait-il pas cru apercevoir une distinction naturelle analogue entre l'aliénation mentale, qui pour lui se confond avec la maladie cérébrale, et le vice moral, qui de même se confondrait avec le vice de conformation cérébrale ? Cette filiation d'idées est présumable, et en tout cas une telle conception mérite d'être discutée.
La philosophie médicale n'ayant pas encore fixé le sens du mot maladie (l'impuissance où l'Académie de Médecine s'est trouvée tout dernièrement de décider si les cobayes de M. Brown-Séquard sont ou ne sont pas épileptiques, a mis en pleine lumière cette grave lacune de la science), il est assez malaisé de dire ce qu'est une maladie du cerveau. Faut-il entendre par là seulement une lésion de la structure même de cet organe, ou en outre toutes les anomalies de fonctionnement qui peuvent s'y produire sans altération organique vraie ? M. Littré ne peut l'avoir entendu que de la première manière ; car, dans le cas contraire, le vice étant d'après lui-même un trouble des fonctions du cerveau, il constituerait, ipso /ac/o, une < maladie cérébrale >, c'est-à-dire de la folie ; et que deviendrait alors l'opposition radicale signalée entre l'individu < cérébralement malade » et l'individu vicieux ?
Pour notre auteur, l'état de maladie cérébrale est donc un état morbide essentiel des tissus cérébraux. Mais M. Littré n'a pas songé combien une pareille définition de la folie allait restreindre le cadre de la nosologie mentale ; il n'a pas songé qu'une semblable ca-
ractéristique s'applique seulement à une faible minorité des malheureux soignés dans les asiles, et qu'elle tendrait à en faire ouvrir les portes au plus grand nombre et aux plus dangereux d'entre eux ! En effet, tous les aliénistes en sont d'accord, les plus graves désordres psychiques du délire maniaque et de la monomanie ne sont accompagnés le plus souvent, du moins à leur début, par aucune lésion anatomique appréciable des parties encéphaliques ; et, qui plus est, les lois physiologiques nous autorisent pleinement à penser qu'une excitation anomale partie des divers viscères en rapport de sympathie avec les organes cérébraux de la pensée provoque chez ceux-ci tous ces troubles à l'état purement fonctionnel. Ainsi les modifications, les perversions mentales et sensorielles, atteignant parfois à de véritables paroxysmes d'hallucination et de manie, que le développement des organes sexuels provoque chez les jeunes filles à l'époque de la puberté, nMndiquent pas assurément des états morbides locaux de la substance cérébrale, et ne sont qu'un retentissement sympathique de
l'orgasme génital.
108. Cependant, en donnant pour caractère distinctif de la folie une altération morbide essentielle du cerveau, M. Littré n'en est pas quitte pour conférer le titre d'hommes raisonnables au plus grand nombre et à la pire espèce des aliénés : par une compensation peu satisfaisante, il fait entrer du même coup dans les rangs de la folie une multitude de membres de la société dont l'équilibre mental n'a jamais fléchi en aucune sorte ; car l'expérience clinique nous apporte tous les jours de nouvelles preuves que certaines lésions, souvent très graves, des organes encéphaliques, peuvent exister sans
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entraîner aucun trouble appréciable des facultés de l'esprit .
Nous venons de voir que le fait de lésion cérébrale propre, donné, comme caractère différentiel de la folie en tant que distincte du vice, constitue une détermination à la fois trop large et trop étroite, puisqu'elle laisse en dehors de la folie la majorité des fous et les plus fous, et qu'elle y fait entrer^une foule d'esprits dont la santé est irréprochable. Voyons maintenant s'il serait plus facile de faire coïncider la difformité cérébrale avec l'état de vice qu'il ne Test de faire coïncider la maladie cérébrale avec Tétat d'aliénation.
Cette caractéristique a tous les défauts de l'autre. Il existe, en effet, des catégories entières d'aliénés dont la condition mentale, incontestablement très morbide, procède d'une conformation vicieuse du cerveau ; et, d'autre part, non seulement rien n'établit que dans une multitude de cas les caractères pervers et les esprits faux ou faibles soient accompagnés de difformités cérébrales, mais, tout au contraire, les anomalies mentales qu'on leur reproche se prêtent souvent à une toute autre étiologie. Nous observons, en effet, des perversions des passions ou de l'intelligence se produire soudain, chez lés individus les mieux doués, sous l'influence d'une maladie générale, comme par exemple l'anémie, ou d'un état maladif ou douloureux ayant son siège en dehors et quelquefois sur un point fort éloigné du cerveau, tel que la dentition, la grossesse, l'état menstruel, Tétat hémorrhoïdal, les maladies du foie, du tube digestif, la simple irritation causée par la présence d'helminthes dans l'intestin.
Les troubles psychiques ainsi produits restent loin, le plus souvent, de ce qu'on appelle aliénation mentale ;
LE LIBRE Arbitre positiviste 179
ce sont des états simplement vicieux ; mais les mêmes causes qui les engendrent engendrent aussi la folie la plus caractérisée. Il y a donc tout lieu de présumer que le vice, congénital ou acquis, peut tenir dans beaucoup de cas, quand il n'est pas imputable aux influences morales, non à une conformation cérébrale défectueuse, mais à un trouble dans les fonctions végétatives en corrélation sympathique avec Torgane de la pensée.
L'aliénation mentale et le vice, pris respectivement sous toutes leurs formes et à tous leurs degrés divers, ne présentent donc jamais, entre Tun et l'autre, une différence radicale ; car ils sont le produit des mômes causes, et ces causes ce sont : les impressions anomales du milieu moral ou du milieu physique ; les lésions morbides essentielles du cerveau ou ses vices de conformation ; les dispositions maladives ou la conformation vicieuse des autres organes en rapport spécial de sympathie avec le cerveau ; un état général de trouble dans l'économie, tel qu'une affection diathésique.
Enfin, loin qu'il existe entre Fétat de vice et l'état d'aliénation mentale une différence radicale^ que M. Littré s'est trouvé dans l'impuissance absolue de nous démontrer, il est évident que ces deux états diffèrent, non par la nature, mais seulement par le degré, et qu'entre ces deux grandes divisions des anomalies psychiques règne une série d'états intermédiaires et flottants qu'il est également difficile de faire entrer dans l'une de ces deux classes ou dans l'autre.
Aussi est-il faux et non moins dangereux de poser en principe que les moyens moraux sont les seuls qu'il convienne d'employer dans le traitement du vice, et que les moyens matériels sont l'unique ressource de la thérapeutique des aliénés. L'indication de telle on telle de
ces deux sortes de moyens n'est point fournie, en effet, par la distinction du vice et de la folie, mais principalement par la distinction de la cause d'où le vice ou la folie procède dans chaque cas particulier. Et ajoutons que, d'ailleurs, l'emploi combiné de ces deux modes d'action modificatrice nous paraît plus ou moins indiqué dans
tous les cas.
109.On aremarqué dernièrement qu'une propension exceptionnelle au libertinage se développait chez les jeunes ouvrières employées à mettre en jeu les machines à coudre ^ Dans cette surexcitation déréglée du besoin sexuel, M. Littré aurait-il diagnostiqué la folie, ou le vice? Appliquant à ce cas sa norme infaillible, aurait-il jugé qu'il y avait là subordination du motif le plus fort au motif actuel ? ou que le motif actuel était dominé par le motif le plus fort? Aurait-il opté pour la < maladie cérébrale » ? ou bien aurait-il opiné pour la difformité cérébrale?
M. Littré aurait sans doute reconnu avec tout homme sensé que les personnes soumises à son examen n'étaient nullement dans un état qui nécessitât leur interdiction et leur collocation dans un asile; il eût vu en elles les victimes d'une disposition morale vicieuse; bref, son verdict eût été pour le vice et non pour la folie. Or, en vertu de la différence radicale de ces deux états anomaux, et de ladififérence non moins radicale à observer entre les deux traitements respectifs, notre philosophe eût certainement décidé qu'en pareil état de cause < si
1. « Nos lecteurs se souviennent sans doute des intéressantes observations publiées par le docteur Guibout sur les inconvénients que produit chez les ouvrières Tusage des machines à coudre. Ce fait a également frappé Tattention de nos confrères d'Amérique... On a observé que le mouvement des jambes amène une exaltation sexuelle constante* etc. » [Gazelle Médicale de Paris du 12 décembre
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quelque chose pouvait agir sur l'état des' sujets, c'était seulement les moyens moraux > ; et, en conséquence, M. Littréeût fait appeler le moraliste, et eût éconduit le médecin comme incompétent.
M. Littré en eût fait là une belle, ma foi ! Mais, heureusement pour les parties intéressées, ce ne fut pas de M. Littré que Ton pritconseil. Unmédecin fut consulté ; peu pénétré sans doute des admirables théories de ce philosophe, l'avisé praticien jugea que la surexcitation mentale des ouvrières avait son origine dans une excitation physique de leurs organes génitaux, produite et entretenue par la manœuvre des jambes mettant l'appareil à coudre en mouvement. Aussi, pour remédier au mal produit et pour en prévenir le retour, prescrivit-il toute autre chose que les < seuls moyens moraux », et le résultat prouva bien que c'était lui, et non M. Littré, qui avait raison.
110. M. Littré, cela n'est que trop cla ir, n'a pas réussi, comme il s'en était flatté, à résoudre le problème capital de la morale et de la médecine psychologique ; mais, en revanche, il a accru les difficultés inhérentes à ce problème en l'encombrant d'un fatras de solutions fausses et contradictoires.
Le chef de l'école positiviste est tombé dans l'abus de la méthode à priori^ tout comme un < métaphysicien > eût pu le faire. Il n'a pas cherché à former son jugement d'après un examen attentif et fidèle des faits en cause, nullement ; mais il s'est efforcé de se représenter ces faits, de les imaginer tels qu'ils devraient être pour cadrer avec son système préconçu.
Et ce système n'est ni vrai ni homogène ; c'est un
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mélange de matérialisme grossier et de préjugés spiritualistes.
Matérialiste, M. Littré ne pouvait s'élever à la distinction de Tacte subjectif ou psychique et de Tacte objectif ou physiologique, distinction suprême qui est la clef de la science des rapports du physique et du moral, distinction qui fournit une lumière sans laquelle la physiologie, la pathologie et la thérapeutique mentales restent frappées d'aveuglement et d'impuissance. C'est ce < grossier matérialisme », reproché à notre physiologie positiviste par M. Virchow (qui n'est pourtant pas spiritualiste) *, c'est ce grossier matérialisme, dont tant de bons esprits sont aujourd'hui infectés, qui a conduit cet éminent écrivain à confondre et à identifier d'une manière formelle et absolue les deux notions de < maladie cérébrale > et de < maladie mentale > ! Nous avons vu à quelles énormités médicales et logiques une telle méprise l'a entraîné.
Toutefois, la masse des erreurs accumulées dans son travail serait moindre si l'auteur eût respecté la logique de son principe, s'il fût resté matérialiste jusqu'au bout. Certes, si la donnée du matérialisme amène logiquement à une conclusion évidente et forcée, cette conclusion, assurément, c'est que le vice et la folie ne diffèrent pas radicalement de nature ; c'est que ces deux états psychiques sont liés, l'un comme l'autre, et nécessairement liés, à un certain état physiologique adéquat, et que, par con-
1. «... Mais il faut bien accorder à ces derniers (les spiritualistes) que M. Robin a une singulière manière de traiter les questions physiologiques. N'est-ce pas faire preuve d'un matérialisme bien grossier que de confondre ce qui est vivant et ce qui est mort, de concevoir « une substance organisée » sans s inquiéter de savoir si elle est vivante ou morte ? » (Vibchow, dans son article intitulé De VIrritahililéy plaidoyer pro domo suâ, dans la Gazette hebdomadaire du 28 août 1868.)
séquent, le traitement du vice appartient au médecin au même titre que le traitement de la folie ; c'est que la séparation de la morale appliquée et de la médecine aliéniste est un dualisme faux et funeste ;c'est que la logique scientifique et l'intérêt social commandent de réunir ces deux ordres de connaissances en un seul corps de doctrine, et d'en constituer à la fois et une môme science et un même art.
Eh bien ! cette conclusion théorique du matérialisme, que pour çaa part je considère comme une vérité salutaire et inattaquable, et qui en tout cas est une conséquence forcée des principes posés par M. Littré, a été complètement méconnue par lui ; il s'est évertué à justifier Tantithèse spiritualiste et évidemment anti-scientifique du vice et de la maladie mentale, de la morale et de la médecine.
111. Pour juger le grand procès scientifique dontils'agitici,un critérium général étaitnécessaire,etcecritérium a totalement manqué à M. Littré, comme aussi, du reste, il a manqué aux aliénistes, qui toutefois, constamment en présence des faits et d'une responsabilité menaçante, se sont abstenus de trancher \à où ils ne pouvaient résoudre. Mais un tel critérium existe, et bientôt il ne sera plus un secret que pour les aveugles volontaires. On le trouve dans une définition exacte de roROANE et de la FONCTION, dans une analyse approfondie de cette notion de physiologie générale, notion restée bien obscure jusqu'ici, mais fondamentale pour la Physiologie entière, "^et pour la Médecine, et pour la Psychologie, et pour la Morale.