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LE BÉÂLISME ET LA MORALE

morale, les deux parties pussent avoir à la fois raison Tune contre l'autre ; ce que sans doute il a eu dans sa pensée, c'est que les vérités dont se réclame Tart sont absolues, indéfectibles, et que, si elles se trouvent en opposition avec certains préceptes de la morale établie, c'est que cette morale n'a pas la vérité pour elle, en d'autres termes, c'est qu'elle est fausse ; et que par conséquent ce n'est pas à l'art, mais à la morale, à céder, de même qu'a cédé la doctrine canonique du système de Ptolémée devant la doctrine hérétique de Copernic.

Le débat ainsi précisé et ramené dans les honorables termes d'une discussion scientifique, la première question qui se pose, c'est de savoir si les prétentions formulées par M. Sarcey (70) sont fondées, et c'est à lui qu'incombe de faire la preuve de ce qu'il allègue.

Copernic et Galilée prouvèrent scientifiquement qu'ils avaient raison contre Ptolémée, contre la Bible et contre l'Église, et, bon gré malgré, l'Église a dû finir par reconnaître son erreur. Mais l'art réaliste a-t-il à son tour démontré, s'est-il même donné seulement la peine de chercher la preuve que dans son différend avec la morale établie le bon droit fût de son côté ?

Quand le théâtre réaliste étale le concubinage et l'adultère, non comme de condamnables infractions à la loi morale et civile, mais comme des faits qu'on s'efforce de présenter sous des dehors charmants, en tend- il que l'exposition de la réalité toute nue (et cette réalité peut s'étendre fort loin) porte en elle un enseignement à titre de fait d'observation et d'expérience pouvant servir à la constitution d'une science positive des mœurs, et être par là d'une réelle utilité sociale ? Un tel motif pourrait à la rigueur avoir quelque chose de plausible, mais il ne semble pas être sérieusement invoqué.

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Ou bien encore va-t-on plus loin : voyant que le fait universel semble donner tort au mariage, puisqu'en réalité la polygamie est la règle, le théâtre et le roman réalistes se proposeraient-ils de nous représenter ce qui se passe partout dans la vie vécue, pour démontrer que le mariage est une institution contraire à la nature humaine, une institution fertile en fraude, mensonge, hypocrisie, perfidie, trahison, en souffrances et crimes de toute sorte, une institution immorale enfin, puisqu'elle produit de tels fruits? Cette thèse est hardie, mais elle est scientifique, et Ton peut honorablement la soutenir.

Mais est-ce une telle tâche que se donne le réalisme? Et après avoir mis à nu les hideuses plaies du mariage actuel, nous propose-t-il une organisation plus saine des rapports sexuels et de la famille ? Gomment ! mais ce serait tomber dans l'idéalisme que de proposer et d'imaginer un mariage idéal, quand toute la mission de Tart est d'être le miroir du réel... Aussi le vaudevilliste, le romancier, le peintre et le sculpteur réalistes se gardentils de € couper dans ces blagues > philosophiques ! Servir au public ce qui est dans ses goûts, c'est-à-dire ce qui flatte ses erreurs et ses vices, et par ce moyen lui soutirer son argent, tel est, pour le réalisme, le but suprême de l'art, et, s'il lui permet un idéal, le voilà.

113. LMndomptable ténacité de l'âme humaine à voir le beau dans certaines manifestations esthétiques de la nature ou de l'art qui se trouvent être en opposition formelle avec notre morale positive peuvent autoriser le doute sur la légitimité de cette morale au point de vue de l'absolu. Ainsi la morale des puritains proscri-

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vant la peinture, la statuaire et la musique profane^ verra s'élever contre elle d'infatigables protestations, éclatantes ou sourdes. Et la science, appelée à juger ce différend entre cette morale et Tinstinct esthétique, ne manquera pas de condamner la première.

Cependant, entendons-nous bien : ce que la science condamnera, cène sera pas la morale naturelle, la morale scientifique, jusqu'ici indéterminée, ce sera une certaine morale artificielle, empirique, qui serait convaincue de désaccord avec certaines lois de la nature humaine.

Il n'y a pas de statuaire possible sans nudité, et cependant Texposition des nudités de marbre ou de bronze exerce sur les âmes une action de même sorte que les nudités naturelles d'un tableau vivant. On a beau dire que l'élévation du style corrige l'indécence du nu, en peinture et en sculpture, quand les sujets, graves ou gracieux, ou même voluptueux, sont traités avec noblesse; il n'en est pas moins vrai que, même alors» si l'impression faite sur l'âme par la vue du nu n'a rien en soi d*obscène et d'impur, elle est peu propre toutefois à favoriser le calme de l'imagination et l'attachement sans partage que réclame le mariage chrétien. Faut-il en conclure que la loi morale d'un tel mariage est en contradiction avec la loi naturelle, et que moins d'exclusivisme et de prose monogames pourrait s'allier, dans un ordre moral supérieur, à plus de noblesse, de poésie et de charme, et enfin devrai bonheur et de vraie moralité dans les relations amoureuses ? Peut-être.

Il est certain qu'un procès est ouvert sur cette question entre l'esthétique et l'éthique. La science seule a compétence pour le juger, et il est grandement à souhaiter qu'elle n'ajourne pas son arrêt indéfiniment.

UNE analogib: entre la vertu et le vice

114. Par Teffet d'une sorte de contact des extrêmes un ourieux rapprochement analogique s'oflFre àTespritentre la Vertu et le Vice.

Considéré d'une manière générale, le vice consiste dans une prépondérance de penchants d'ordre inférieur ou dépravés qui ne se contente pas de nous rendre sourds aux ordres de la justice et de l'honnêteté, mais qui, en même temps, nous ferme les yeux sur notre intérêt bien entendu, en nous faisant céder à l'attrait de certains plaisirs actuels au mépris des souffrances futures de beaucoup supérieures que nous savons d'avance devoir en être le prix usuraire. Nous sommes bien convaincus que de nous livrer à l'intempérance compromettra notre santé, et par conséquent notre bonheur, pour de longs jours, pour notre vie entière peut-être ; mais le besoin présent est si pressant et parle si haut qu'il couvre la voix de la prudence,et nous n'écoutons plus que lui, et nous lui obéissons aveuglément.

Tel est sans contredit Tun des caractères les plus essentiels du vice. Eh bien, ce même caractère, qui est de faire taire la raison pour ne suivre que l'impulsion irrésistible du moment, caractérise aussi la vertu prise dans ses formes les plus relevées et les plus honorées.

Entendue à la façon des Épicuriens, c'est-à-dire comme un harmonieux équilibre de nos passions sous la su-

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prématie de la raison et de la volonté, qui nous donne la force de résister à toutes les sollicitations contraires à notre bien propre, à notre bonheur, à'notre intérêt, soit que ces sollicitations viennent d'en bas, soit qu'elles viennent d'en haut, la vertu est bien en tout le contraire du vice. Elle se confond alors avec la sagesse. Mais si par ce même mot de vertu nous entendons, avec la plupart des autres écoles philosophiques, une prédominance transcendante dès mobiles d'ordre supérieur, autrement dit des mobiles ayant pour but le bien général, qui nous détermine au sacrifice héroïque de tous nos biens personnels et de notre personne elle-même pour un intérêt universel, il est incontestable qu'alors la vertu agit dans la même direction que le vice, bien que dans le sens opposé. De part et d'autre, c'est le manque de mesure, c'est une rupture de l'équilibre passionnel normal, et un emportement, un < emballement > de la passion la plus forte, soustraite au frein de la raison, sortie des rails de la sagesse.

Des deux côtés, c'est un entraînement irréfléchi, incoercible, mais avec cette différence qu'ici la poussée vient d'un appétit animal et égoïste, et là d'un dévouement quasi surhumain.

Cependant la morale condamne le vice, qu'elle déclare vil et méprisable, et elle exalte les abnégations de la vertu, qu'elle décore des épithètes glorieuses de nobles^ de sublimes^ de saintes. Et pourquoi tous les opprobres à l'un et tous les honneurs à l'autre ? C'est parce que la société, qui institue la morale, et dont la morale devient l'avocat, a tout à gagner aux sacrifices de soi-même que fait l'individu à l'intérêt commun, tandis que les errements des vicieux lui sont préjudiciables.

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115. Y aurait-il donc au fond contradiction,oppositîon entre le bien public et le bien privé de chacun, et la morale, cet organe de la société, en excitant l'individu à se sacrifier pour les autres, lui présenterait-elle un appât perfide, le tromperait-elle, Tinduirait-elle en traître à consommer son propre malheur, sa propre ruine? En louant, en préconisant, en glorifiant la vertu, la morale tendrait-elle un piège aux meilleurs, aux plus dévoués, aux plus généreux, pour faire d'eux un holocauste expiatoire au profit des autres, c'est-à-dire des moins vertueux, des moins méritants ?

La morale, à ce compte, serait faite de fourberie, et la vertu, de duperie*.

Mais une contradiction aussi criante n'est-elle pas incompatible avec l'harmonie naturelle des choses (en supposant qu'une telle harmonie existe)? Serions-nous donc organisés de telle façon que nous serions instinctivement poussés à admirer, à honorer, à aimer, à encourager dans les sentiments et la conduite de nos semblables, cela précisément qui leur serait funeste ?

En général les penseurs ont reculé devant une conclusion aussi troublante, aussi déconcertante. Pour arriver à la conception d'un accord final possible entre l'abnégation de soi, à laquelle nous pousse la vertu, et le bien propre de l'individu, qui paraît être auïond le seul objet raisonnable à poursuivre, le seul but assigné par la sagesse,ilssesontplusàimaginerquelessacrificesimposés par le dévouement dans cette vie trouveraient leur compensation dans une autrevie^ et même une compensation largement rémunératrice.

1. Oa sait que c'est à cette conclusion que s'était arrêté Henan, et qu'il prenait ses mesuros en conséquence.

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Ainsi, à l'égard du bonheur, a l'égard de l'intérêt de l'être, il en serait de la vertu altruiste comme de la tempérance et de la modération dans les plaisirs : celles-ci nous assureraient une jouissance moyenne et soutenue durant la période présente, mais relativement courte, de l'existence, en nous soumettant à la privation de plaisirs actuels excessifs ou pernicieux ; l'autre nous vaudrait la félicité à travers le cours comparativement très prolongé de l'existence future, parla renonciation aux biens passagers et aux plaisirs infimes de ce bas monde.

Sans repousser cette solution, qui s'appuie sur les croyances religieuses ou superstitieuses de tous les peuples, et sans méconnaître l'influence morale de telles croyances, on peut entrevoir encore d'autres solutions qui ont l'avantage de ne point aller contre les convictions, soit de ceux qui croient à l'immortalité de l'âme, soit de ceux pour qui la mort est la fin dernière et entière de l'être.

Appelons d'abord l'attention sur ce point très certain, à savoir que celui qui est porté au dévouement y prend plaisir, y savoure une volupté qu'aucune autre peut-être ne saurait égaler, du moins pour lui. L'égoïste qui se gave solitairement à sa table inhospitalière à beau faire, il ne jouit que pour un ; mais l'homme bon et compatissant qui met sa joie à procurer un régal à des pauvres aflFamés, jouit de la jouissance de chacun de ses invités ; il ne jouit pas seulement pour un, il jouit pour dix, pour vingt. Son bonheur se multiplie par le nombre des heureux qu'il fait. Que l'égoïste repu se rie à son aise de son généreux voisin, ce n'est pas lui, en définitive, c'est l'autre, qui aura le mieux dîné, n'eût-il rien porté à sa bouche !

Oui, les altruistes jouissent largement à satisfaire les

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besoins de bonté qui leur sont propres, et d'autre part ils sacrifient moins qu'on ne pense en s'infligeant des privations qui sont vives, qui sont cruelles pour l'âme vulgaire, mais qui existent à peine pour eux.

116. Notre question peut encore être considérée d'un autre pointdevuequiabien son intérétetsonimportance. Le dévouement, l'abnégation, le mépris de la conservation de soi et de son bonheur personnel, et d'autre part l'admiration et la vénération que de tels sentiments ont eu de tout temps le privilège d'exciter chez les hommes qui en sont eux-mêmes le moins susceptibles, tout cela ne révélerait-il point que l'humanité, une fois parvenue à son état parfait, doit constituer un ordre social harmonique dont la devise, au lieu du chacun chez soi, chacun pour soi des sociétés rudimentaires fondées sur l'antagonisme, serait : chacun pour tous, tous pour chacun, et où, alors, Tindividu ne saurait mieux agir pour son propre bien que de n'y point songer, que de l'oublier entièrement pour ne penser et ne travailler qu'à celui des autres?

Ce que l'Evangile appelle < la folie de la croix > pourrait bien alors n'être rien de moins qu'une inconsciente mais profonde sagesse.

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