LA MORALE THÉOLOGIQUE
H7.La morale théologique fait consister le mérite et le démérite de nos actes, de nos pensées et de nos sentiments, non dans leur conformité aux lois d'une justice immanente, existant par soi, ou autrement dit fondée sur la nature des choses et sur la raison, — mais entièrement dans l'obéissance aveugle aux volontés de bon plaisir d'un maître suprême, omnipotent et despotique, qu'on appelle Dieu. Cette morale tend évidemment à pervertir la notion de moralité et à corrompre en nous le sens moral. Proudhon la condamne avec beaucoup de force. Il cite comme échantillon typique de cette éthique un morceau du Télémaque de Fénelon. Je me bornerai à reproduire ici un ou deux passages des plus caractéristiques de ce long extrait :
€ Télémaque, voyant les trois juges [ceci se passe aux Enfers] qui condamnaient un homme*osa leur demander quels étaient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole, s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien ; j'ai été magnifique, libéral, juste, compatissant; que peut-on me reprocher? Alors Minos lui dit : On ne te reproche rien à l'égard des hommes ; mais ne devais-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes ? tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien ; tu as été vertueux, mais tu as
rapporté toute ta vertu à toi-même et non aux dieux, qui te l'avaient donnée : car tu voulais jouir du fruit de ta propre vertu et te renfermer en toi-même ; tu as été ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leurs droits... Apprends qu'il n'y a pas de véritable vertu sans le respect et l'amour des dieux, à qui tout est dû. Ta fausse vertu, qui a longtemps ébloui les hommes, faciles à tromper, va être confondue...
> A ces mots ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre, ne pouvait se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage et ses inclinations généreuses se change en désespoir. Tout ce qu'il a aimé lui devient odieux, comme étant la source de ses maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-même : insensé ! je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aimé l'unique et véritable bien : tous mes pas ont été des égarements ; ma sagesse n'était que folie ; ma vertu n'était qu'un orgueil impie et sacrilège; j'étais moi-même mon idole. >
Je comprends Proudhon quand, après avoir donné cette citation, il s'écrie : « Je ne puis dire quelle horreur saisit ma jeunesse, lorsque je lus pour la première fois cet épouvantable morceau. Voilà donc à quel délire la religion de la grâce a conduit le plus doux, le plus vertueux des hommes, et Ton peut ajouter un des plus raisonnables. > {Delà Justice, t. 2% p. 413.)
118. Cette doctrine morale du Télémaque est au fond celle de toutes les théologies. C'est en somme une franche négationdu sens moral et de la moralité, c'est la négation de la faculté humaine d'aimer le bien et de haïr le mal, et
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de les distinguer Tun de l'autre. Le bien et le mal Je j usle et l'injuste, le vrai et le faux, rien de tout cela n'existe, ni par soi, ni en soi, ni en nous; ces distinctions sont livrées entièrement aux caprices d'une autocratie absolue placée au-dessus de Thomme, et tout devoir pour lui se réduit à se soumettre les yeux fermés et en tremblant à ce despotisme non moins absurde qu'horrible. Et qu'on ne s'avise pas de prétendre que c'est en romancier fantaisiste et non comme docteur autorisé de la foi que Fénelon s'est oublié à outrager à un tel point et la conscience humaine et la raison ; il n'a fait qu'interpréter fidèlement une doctrine de TEglise. Enpreuve, voici textuellement, aussi d'après Proudhon {De la Justice^ etc., t. 2®), les propositions dogmatiques du célèbre théologien Bergier, auteur du Dictionnaire théologique, que sa modération relative fit accuser de complaisance envers les philosophes, contre lesquels toutefois furent écrits presque tous ses livres :
€ Aucune raison purement hunaaine >, déclare ce théologien, < ne peut établir la distinction du bien et du mal ; et s'il n'avait plu à Dieu de nous faire connaître son intention, le fils pourrait tuer son père sans être coupable. »
Une chose ajoute à l'odieux d'une telle doctrine, c'est qu'elle emprunte le manteau de la théologie pour déguiser une arrière-pensée purement théocratique : faire du prêtre — seul organe, seul interprète, seul ministre de Dieu — l'arbitre absolu delà conscience humaine, et assurer par là sa toute puissance.
119. Une condition absolue du progrès de la science philosophique, c'est qu elle introduise la précision dans son langage une fois pour toutes. Parmi les innombrables protées qu'elle devrait bannir de son vocabulaire, le mot amour n'est pas le moins propre à désespérer les efforts du raisonneur consciencieux et à ouvrir mille échappatoires au sophiste.
Aimer désigne à la fois deux sentiments d'ordre opposé, et les confondre, comme il est d'usage, est un monstrueux abus. L'un consiste dans le désir, le besoin de faire le bien d'autrui, et ce qui constitue sa jouissance, c'est la pensée qu'on a fait des heureux. C'est d*un tel amour que nous faisons acte quand notre cœur, ému des souffrances d'êtres inconnus, que nous ne verrons probablement jamais, et dont nous n'avons ni bien ni mal à attendre pour nous-mêmes, nous porte à ouvrir notre bourse et à nous mettre en peine pour l'œuvre de l'abolition de la traite des noirs, ou pour l'œuvre de la Société protectrice des animaux, par exemple. L'autre amour, au contraire, n'envisage son objet que comme l'instrument ou la matière d'une satisfaction égoïste. C'est d'un amour de cette dernière catégorie que nous aimons le vin et le tabac, que nous aimons la bonne chère, que nous aimons les chevaux, que le renard aime les poules, et que la plupart des hommes, faut-il l'avouer ? aiment les femmes.
Aimer la vérité, aimer la science, aimer la justice, aimer les malheureux, et aimer une tranche grillée de chair de bœuf, voilà assurément une association d'idées baroque s'il en fut, qui trahit Findigence de la langue, et nous découvre la grossièreté des esprits qui de la signification primitive et toute matérielle du mot ont tiré sa signification morale. Ce vocable, par son étrange élasticité, semble avoir été créé pour Téquivoque, et celles qu'il suggère sont parfois singulièrement perfides et dangereuses. Quoi ! le libertinage lui-même, à la faveur de cette sacrilège confusion, se présente à nous sous une sorte de masque de sainteté. Manque-t-il de rappeler à ses censeurs que tout naît de l'amour, que tout vit par l'amour, que rien n'est plus divin que l'amour, et que l'amour, c'est Dieu même ?
Que répondre à cette hypocrisie, si ce n'est de la mettre en demeure de déclarer lequel des deux amours est le sien, de celui qui se satisfait à faire le bien d'autrui, ou de celui qui fait d'autrui sa victime ? Qu'on nous dise clairement si l'amour qu'on nous vante est celui qui a rendu bénis et sacrés les noms des Vincent de Paul, des Charles Borromée, des François d'Assise ; ou bien s'il s'agit de l'amour d'un don Juan, d'un Lovelace, d'un marquis de Sade, ou de la Marguerite de Bourgogne d'Alexandre Dumas.
Il serait temps d'en finir avec un quiproquo à la faveur duquel les formes les plus basses, et quelquefois les plus cruelles, de l'égoïsme sensuel, usurpent une part du culte que le dévouement sublime reçoit dans la
conscience humaine.
120. La débauche séculière n'est pas seule à se faire un masque de ce mot à double face, amour \ Térotismechar-
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nel des mystiques s'est plu aussi à s'en couvrir pour se tromper )ui-méme. Et cet abus, à mon sens, n'est rien de moins que blasphème et sacrilège.
Si cette expression, Vamourde Dieu^ peut avoir une signification sensée et honnéte,ellene peut signifierautre chose que l'attachement à la loi divine, autrement dit le zèle du bien. Les théologiens catholiques en ont jugé tout autrement: l'amour divin a été représenté par eux à la femme, et complaisamment décrit, comme le délire d'une passion follement exaltée pour un amant imaginaire.
C'est Bossuet, l'austère Bossuet, le grand Bossuet en personne, qui parle le langage qu'on va lire en ses LeU ires spirituelles adressées à une nonne, femme encore jeune (Mme Gornuau-Dumoustier, religieuse du prieuré de Torcy). Les citations suivantes sont empruntées par nous au livre de Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans V Eglise :
< Marchez en foi, en abandon et en confiance... Dieu pourvoira à ce qui vous est nécessaire. Ne raisonnez point sur ce qu'il veut de vous. Il veut, ma fille, que vous vous donniez en proie àson amour, et que cet amour vous dévore [Lettres spirit,^ p. 39). Quand la douce plaie de l'amour commence une fois à se faire sentir à un cœur, il se retourne sans cesse et comme naturellement du côté d'où lui vient le coup, et à son tour, il veut blesser Tépoux qui, dans le saint cantique, dit: Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse ; encore un coup, vous avez blessé mon cœur par un seul cheveu qui flotte sur votre col. > (pp. 100 et 101)... < Aimez les petites observances comme les grandes, c'est-à-dire les cheveux, et jusqu'aux souliers de l'époux, et les franges comme les habits. > (p. 115)... « Je vous permets les plus violents
transports de Famour, dussent-ils vous mènera lamort, et toutes les fureurs de la jalousie, vous dussent-elles être une espèce d'enfer... Enviez saintement et humblement toutes les familiarités de l'époux aux âmes à qui il se donne, non pas pour les en priver, mais pour y participer avec elles; donnez toute votre substance pour acquérir l'amour de Tépoux. Qu'il soit lui-même toute votre substance ; écoutez-le lorsqu'il traitera le sacré mariage avec vous ; soyez-lui une porte par où il entre et une muraille pour le renfermer. Il est la vigne, soyez la branche, et dites-lui : je ne puis rien sans vous. > (p. 224). « Je voudrais, au lieu d'être si fort effrayée de vos infidélités, que vous disiez au cher époux : t II est vrai, je suis une ingrate. Mais vous avez dit : Ame infidèle et déloyale, reviens pourtant, et je te recevrai entre mes bras... > {Ibid.).
Sous l'influence de quel état mental ces lignes de l'évêque de Meaux ont-elles été écrites, et quel est le véritable sentiment qu'un tel discours était fait pour faire naître ou pour nourrir dans le cœur de la jeune femme à laquelle il était adressé par un homme illustre, encore dans la force de l'âge ? Toute personne de bonne foi devra en convenir : la pensée du grand docteur, pendant qu'il décrivait les transports et les rapprochements physiques de l'amour conjugal avec des couleurs si vives et si réalistes, devait être tout entière aux t concupiscences de la chair >. Pour parler le langage sévère de la science, je dirai que Bossuet, écrivant ainsi, se trouvait actuellement sous l'empire d'un éréthisme intense de son appareil génital, et que ses brûlantes paroles étaient des plus propres à déterminer une modification de même nature dans l'état physiologique et moral de sa correspondante. Loin d'élever à Dieu cette âme féminine, loin
de rélever à des hauteurs sereines et austères par un sursum corda exempt de toute équivoque, ce directeur de conscience se complaisait dans une double faute : il dénaturait d'une façon monstrueuse Tidée de Tamour de Dieu S et s'appliquait par là à en corrompre la notion et le sentiment ; et chez sa pénitente, une femme jeune vouée au célibat, il irritait, il exaspérait des désirs, des besoins naturels incompatibles avec ses vœux et son état religieux, alors que le devoir du confesseur était de les apaiser, de les assoupir. Un confesseur semblable s'est montré tel que celui que dénonce un père de l'Église, et qu'il appelle < un loup ravisseur >. ^
Dans cette correspondance, toute imprégnée des réminiscences de la poésie amoureuse et lascive connue sous le nom de Cantique des cantiques^ Bossuet s'est livré sans frein à un excès de luxure mentale.
Les visions hystériques de Marie Alacoque — à qui € son divin époux faisait goûter ce qu'il y avait de plus doux dans la suavité des caresses de son amour > — et ce culte incroyable du < Sacré-Cœur de Jésus », qqi s'en est suivi, toute cette débauche d'érotomanie mystique, et beaucoup d'autres du même acabit, sont imputables à la confusion des deux sens distincts et opposés du redoutable mot Amour. C'est là un exemple singulièrement frappant de Pabus des mots mal déterminés, en même temps qu'un des plus curieux et des
1. Une remarque importante à faire, et qui n*a pas été faite encore, si je ne me trompe, c'est que Tamour de Dieu ou de Jésus ainsi charnellement compris ne peut appartenir qu'à la femme, et qu'il reste à trouver pour rhomme un autre amour de Dieu ou de Jésus, un amour insexuel... à moins toutefois qu'il soit sodomique ! Je ne sache rien de dépravé et de corrupteur à l'égal de cette débauche mystique où l'imagination des théologiens se vautre avec délice.
plus déplorables spécimens de la dénatura tion des dogmes.
121. Faisons remarquer, à propos de Tambigûité des mots amour et aimer et de ses conséquences morales, que bon et bonté donnent lieu à une équivoque analogue et jusqu'à un certain point correspondante. Quelle est l'idée générique où peuvent se trouver logiquement unies la bonté d'un bon vin et la bonté du bon Dieu ? Elle existe sans doute; mais, de même que celle d'aimer, il ne faut pas qu'elle nous abuse, et il appartient à une critique scientifique attentive et sévère de nous mettre en garde contre cet écueil.