LA RAISON NATURELLE DE LA PUDEUR
* Elle a établi la défense, et elle a établi Tattaque ; et ayant mis des deux côtés des désirs, elle a placé dans l'un la témérité et dans l'autre la honte. Elle a donné aux individus, pour se conserver, de longs espaces de temps, et ne leur a donné, pour se perpétuer, que des moments.., D'ailleurs, ajoute-t-il, il est de la nature des êtres intelligents de sentir leurs imperfections : la nature a donc mis en nous la pudeur, c'est-à-dire la honte de nos imperfections. >
Sauf tout le respect et toute l'admiration qui sont dus à l'auteur de VEsprit des lois, nous devons reconnaître que. sa tirade n'est guère qu'une tautologie dans laquelle tout se réduit à dire et à redire que la pudeur existe, qu'elle domine chez la femme, qu'elle est plus faible chez l'homme, et qu'elle est conforme au vœu de la nature. Il reproduit l'énoncé de son théorème sous diverses formes, et puis prend congé sans nous en avoir donné la démonstration.
Écoutons maintenant P. J. Proudhon (De la Justice dans la Révolution et dansVEglise^ t. 1", p. 340):
€ L'onanisme pratiqué à la mode deMalthus, suivant Bastiat, est une loi de la pudeur même. Il en trouve la preuve dans la réserve dont s'entoure l'amour honnête, dans la sévérité de l'opinion, qui flétrit la fornication, leconcubinage,rinceste, et jusque dans l'institution du mariage. Toutes ces choses, à son avis, n'ont de sens et de valeur que parce qu'elles sont une révélation spontanée du moral restraint. >
Laissons Bastiat exposer lui-même la théorie à laquelle Proudhon fait allusion :
€ Qu'est-ce que cette ignorance du premier-âge, la seule ignorance sans doute qu'il soit criminel de dissiper, que chacun respecte, et sur laquelle la mère craintive veille comme sur un trésor?
204 NOUVELLES BECHERCHËS SUR l'eSTHÉTIQUE ET LA MORALE
> Qu'est-ce que la pudeur qui succède à Tignorance, arme mystérieuse de la jeune fille, qui euchante et intimide Tamant, et prolonge, en l'embellissant, la saison des innocentes amours ?
> Qu'est-ce que cette puissance de l'opinion qui flétrit les relations illicites, cette rigide réserve, ces institutions sacrées; que sont toutes ces choses, sinon l'action de la loi de limitation manifestée dans l'ordre intelligent, moral, préventif ?
> Est-il possible de nier que l'humanité intelligente n'a pas été traitée par le Créateur comme l'animalité brutale, et quMl est en sa puissance de transformer la limitation répressive en Mmiiziion préventive'i> {Harmonies économiques^ 2* édit.)
C'est à grand renfort de pétitions de principe et d'action déclamatoire que le célèbre économiste français s'efforce ainsi d'établir sa thèse comme quoi la pudeur a pour fin naturelle de mettre des entraves à une propagation trop rapide de l'espèce humaine.
Je ne contesterai pas que la pudeur puisse, dans une certaine mesure, produire l'eiTet que lui assigne Bastiat, mais je suis convaincu que telle n'est pas sa. principale fonction sociologique. Qu'il me soit permis d'opiner à mon tour.
Je constaterai d'abord que l'attrait sexuel exercé par la femme sur l'homme est la seule force, ou du moins la principale force du sexe faible vis-à-vis de la société ; que cet attrait constitue une arme merveilleuse à l'aide de laquelle ce sexe, impuissant à pourvoir par lui-même aux nécessités de l'existence, contraint les forts à y pourvoir pour lui. En vertu delà grande loi des harmonies physiologiques et psychologiques, la nature avertit la femme, par un mobile instinctif, de ménager cette puis-
Là RAlâOM MATtRELLË Dfi t PtDËCR 205
sance, moyen indispensable de la conserver. Et qu'estce que ménager Tempire de son attrait pour l'homme, si ce n'est pas d'être économe de ses faveurs et de les réserver entières pour servir d'appât et de récompense à celui-là seul qui, en retour, se sera engagé à protéger, à soutenir et à faire respecter celle qui s'est donnée à lui t On doitdonc le comprendre, la Pudeur est un bouclier et une épée magiques dont la faiblesse féminine a été armée : son salut est dans cette armure.
123.Proudhon, sans donner son opinion sur le rôle naturel possible de la pudeur,combat celle qu'a émise Bastiat àce sujet, et c'est sur une influence d'un autre ordre qu'il compte pour résoudre pratiquement la question mise sur le tapis par Malthus. Ce chapitre peut comporter la citation suivante de Proudhon à titre d'épilogue :
< Tandis que Malthus, en vrai doctrinaire, ose intervenir entre l'homme et la femme au moment de l'union, et arrêter, par un procédé qui ne difl'ère en rien des moyens de répression condamnés par lui-même, l'absorption de la semence, il s'agit simplement pour moi de découvrir la force dont le développement doit faire équilibre à la puissance génératrice, et de lui donner l'essor.
> Cette force, qu'est-elle ?
> Dans mon Système des contradictions économiques, publié en 1845, j'avais cru la découvrir dans le Travail.
> L'homme qui fait une dépense considérable de force, soit musculaire, soit cérébrale, ne peut pas, disais-je, vaquerdans la même proportion aux œuvres de l'amour ; il s'épuiserait rapidement. Il y a donc opposition entre
les deux forces, et, dans une société bien ordonnée, établie sur la justice, Tégalité de condition, Téquivalence de l'instruction, la somme de travail croissant d'ailleurs toujours pour la société et pour les individus, la chasteté des mœurs allant du môme pas, il est rationnel de présumer que l'équilibre s'établira de luimême.. > (Op. cî^, ibid.)
Tout en me rangeant, pour une bonne part, à l'avis de Proudhon (bien qu'il soulève des objections sérieuses, notamment ce fait que les travailleurs manuels, ouvriers et paysans, quoique harassés du 1" janvier à la saint Sylvestre, n'en sont pas moins très prolifiques), je ferai remarquer que celte solution, dont Proudhon s'attribue la primeur, avait été déjà proposée depuis longtemps, avec de copieux et curieux développements, par l'autre grand socialiste bizontin, Charles Fourier.