LES NUDITÉS ARTISTIQUES
128. « Je ne suis pas un capucin ; j'avoue cependant que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités si je pouvais hâter le moment où la peinture et la sculpture, plus délicates et plus morales, songeraient à concourir avec les beaux-arts à inspirer la vertu et à épurer les mœurs... Ces objets séduisants contrarient rémotion de Tâme par le trouble qu'ils jettent dans les sens. Un tableau, une statue licencieux sont peut-être plus dangereux qu'un mauvais livre. Dites-moi, littérateurs, artistes, répondez-moi. Si un jeune cœur innocent avait été écarté du chemin de la vertu par quelquesunes de vos productions n'en seriez-vous pas désolés ? » Diderot {Salons de 1765).
Je ne suis pas un capucin, moi non plus ; je me permettrai pourtant de plaindre profondément nos artistes et nos critiques d'art, qui ne manqueront pas de trouver que, dans les lignes ci-dessus, le grand encyclopédiste s'est montré bien vieux, bien peu moderne, et je plaindrai encore davantage un temps où de tels appréciateurs sont les oracles du goût ; et en tout cas je saurai braver très stoïquement les sarcasmes que j'attirerai sur moi à mon tour pour partager l'opinion de Diderot.
129. La peinture et la sculpture font de plus en plus du nu ; ce qui stimule les artistes dans cette voie, cha-
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cun le devine sans peine; mais quelle est l'influence sociale de cette direction donnée à Tart ? C'est ce qu'on oublie en général de se demander ; et qui, d'ailleurs, en a cure ?
Exposer des femmes nues sur la toile ou dans le marbre aux regards de la foule, est fait pour exciter dans l'homme un appétit tout sensuel, tout animal, et parfaitement égoïste ; c'est fait pour ravaler la femme et appeler sur elle le mépris en la déshabillant ainsi en public, en étalant devant tous son impudeur et ses hontes, enfin en la montrant à tous les yeux comme la plus avilie des dévergondées. Non, ce n'est pas là le moyen de faire éclore en nous et d'épurer le sentiment de l'art. Traiter ainsi l'art, c'est le prostituer à la prostitution, c'est en faire le pourvoyeur du lupanar.
130. L'excellent Ghanning, un véritable saint s'il en fut, se déclare partisan des arts plastiques; mais le chaste unitarien n'a sans doute pas réfléchi que pour exécuter la Vénus de Milo, ou TEsclave grecque de Powers (réputée le chef-d'œuvre de la statuaire américaine), l'artiste a été dans la nécessité de faire poser devant lui de vraies femmes nues, qui ont dû étouffer en elles toute pudeur au point de s'offrir inpiirisnaturalibus aux regards de tout un atelier déjeunes gens. Non, le naïf Channing n'avait pas entrevu cette cruelle nécessité de l'art.
Ce qu'il n'avait pas non plus considéré, c'est que, si nous sommes tous d'accord pour condamner l'exhibition publique des nudités vivantes comme contraire aux bonnes mœurs, nous sommes tous absurdes d'approuver qu'on convie le public, hommes et femmes, pubères
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et impubères, à venir contempler et admirer Timage de cette réalité déclarée honteuse, et à s'en repaître la vue, l'imagination et les sens.
Les puritains iconoclastes suivent leur principe jusqu'au bout; les autres aussi posent le même principe très solennellement, mais, cela fait, s'empressent de lui tourner le dos. En ceci nous nous sommes faits, depuis la Renaissance, les disciples des anciens avec une confiance aveugle; or il est bon de se rappeler que si ces Anciens eurent un sentiment exquis de la forme, en revanche leur indulgence pour certaines relations que la science n'hésite pas à condamner sévèrement, puisqu'elles sont contre nature, nous défend d'admettre leur autorité en matière de bonnes mœurs.
131 . Un acte, un discours, une image ne sont obscènes sans doute que par l'intention affichée de blesser la pudeur. C'est ainsi qu'on ne saurait accuser d'obscénité une personne parce qu'elle se sera laissé surprendre involontairement par des regards indiscrets dans un état de nudité, alors qu'elle se trouvait en un lieu où on pouvait se croire à l'abri de pareille aventure. Dans un tel cas la nudité peut être choquante, mais elle n'est pas obscène ; elle peut offusquer la pudeur, mais c'est inintentionnellement, et par suite innocemment.
Pour apprécier au point de vue de cette distinction le côté moral des expositions publiques de la peinture et de la statuaire, il faut poser au préalable quelques principes.
Une nudité artistique, une peinture, une sculpture, qui, considérée en elle-même, c'est-à-dire dans l'esprit du sujet traité, n'accuse aucune intention d'offense à la
pudeur, n'est pas plus impudique en soi que Test une planche d'anatomie dans un ouvrage de médecine. Ainsi rÈve charmante du Corrège qui fait partie de la galerie de M. Girou de Buzareingue est d'un nu poussé très loin, mais ce ravissant tableau pénètre l'âme d'une tendre pitié qui en éloigne les impressions purement sensuelles, et qui la touche dans ce qu'elle a de meilleur et de plus délicat. Eve, radieuse de beauté et touchante de jeunesse, la main dans celle de son époux malheureux, s'éloigne tristement du paradis terrestre sous le coup de l'implacable colère de son Dieu. Cet époux, ce Dieu, sont les seuls témoins de sa nudité, et cette nudité reste chaste. Mais en est-il de môme d'une certaine statue placée dans une des niches de la cour du Louvre, qui représente une femme coiffée d'un diadème, les épaules couvertes d'un manteau royal, et les parties sexuelles effrontément à découvert? On a mis là devant nous, devant tous, y compris jeunes filles et enfants, et pour être admirée à tout instant du jour, une Messaline audacieusement impudique.
L'exhibition publique de ce marbre est un outrage à la morale plus pernicieux peut-être que ne serait l'exposition en pleine rue d'une prostituée en chair et en os destinée à souiller la vue des passants par un étalage de turpitudes.
Ici le sujet de l'œuvre, sa conception et son exécution, sont intrinsèquement, absolument et directement obscènes, et tout cela est scandaleusement coupaKe. La Sortie du paradis terrestre du Corrège est au contraire pure de ce vice, autant du moins qu'on ne considère l'œuvre qu'en elle-même et dans la pensée de l'artiste, abstraction faite des circonstances du dehors. Oui, le tableau du Corrège est exempt de l'impudicité intrinsè-