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LA BEAUTÉ DE LA FEMME

132. On s'accorde à dire que l'homme a reçu la force en partage, et la femme la beauté.

Pour ce qui est de l'attribution de la force, un tel jugement est assurément incontestable ; mais, quant à la beauté, je dis qu'en faire le privilège du sexe faible est une erreur, non moins profonde que générale, dont il est facile du reste de découvrir la source.

L'homme étant le plus fort, comme il se proclame justement, c'est lui qui fait en tout la loi, la loi juridique, la loi morale, et aussi la loi esthétique ; et il la fait, d'ailleurs de bonne foi, en s'inspirant de son seul intérêt, ou de ce qu'il considère tel. C'est ainsi par exemple qu'il réduit et rabaisse la vertu de la femme à ce qu'elle lui soit matériellement fidèle en amour. Or la femme étant naturellement belle relativement à l'homme en tant que sujet (la crapaude elle-même n'est-elle pas ravissante aux yeux de son crapaud?), et l'homme ne pouvant être senti beau par un autre homme, il accorde à la femme la prérogative exclusive du charme de la beauté. Il ne juge ici delà femme qu'en tant que considérée comme objet ; il s'inquiète peu de savoir ce qu'elle est corbme sujet, c'est-à-dire de sa façon à elle de juger cette question de la beauté comparative des deux sexes. Et maintenant, si l'homme ne faisait pas un absolu de ce qui en réalité n est qu'un relatif à lui-même, si en un

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mot il jugeait objectivement et non subjectivement^ il déciderait que la femme est belle, mais non pas qu'elle est seule belle. En effet, Thomme n'est pas moins beau que la femme, mais il est beau surtout aux yeux de la femme, qui n'eût pas manqué de lui attribuer à son tour le sceptre de la beauté si la cause eût été portée à son tribunal.

Cette opposition distinctive des deux sexes, opposition entre la force de l'homme et la beauté delà femme, est donc une erreur de point de vue, une illusion, sans doute très naturelle, mais dont la philosophie n'aurait pas dû être dupe. Certes la beauté absolue de l'homme excelle très probablement celle de la femme ; car il est de règle dans la nature animale que, sous ce rapport, comme sous celui de la puissance, le mâle l'emporte sur la femelle, ce dont nous pouvons juger impartialement, objectivement, pour ce qui est des autres espèces, parce que, dans ce cas, le jugement de la beauté est pour nous désintéressé, c'est-à-dire indépendant de toute influence sexuelle.

Il est à observer d'autre part que notre espèce est l'une de celles où la différence des deux sexes est le plus accentuée. Aussi est-il bien possible que le charme esthétique que l'homme exerce sur la femme soit encore supérieur à celui de la femme pour l'homme.

L'HONNEUR

133. Qu'est-ce qu'une «dette d'honneur », et pourquoi l'honneur commande-t-il de respecter certaines obligations et ne lie-t-ilpas à l'égard de certaines autres?

Intéressante par elle-même, cette question en suggère encore plusieurs d'une portée supérieure et d'un intérêt plus général.

Les sociétés fondées sur l'égalité et l'équité demandent leur lien social principalement au sentiment de la justice, à la probité, à l'honnêteté. Telle était sans doute la pensée de Montesquieu quand il a avancé que le régime républicain repose sur la vertu.

En revanche il est bien clair que les sociétés établies pour la pratique de l'injustice doivent faire appel, pour leur conservation, à un mobile moral différent. Sous le despotisme pur, une société composée d'un maître absolu et d'un peuple d'esclaves, c'est la crainte, c'est la terreur de ce maître qui maintient réuni et docile le troupeau social.

Dans les sociétés constituées en vue de la chasse à l'homme, par exemple pour l'exercice d'un brigandage quelconque, le brigandage de conquête ou autre, entre égaux dont le chef n'est qu'un primus inter pares, la tendance centrifuge de Tindividualisme ne saurait trouver son contrepoids ni dans l'esprit de justice ni dans une peur servile : elle le tire de V honneur, c'est-à-dire de ce désir aigu des égards et de la considération de ses

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pairs, qui fait que ce que Ton redoute le plus, c'est de déroger, c'est d'être disquaUfié pour manquement aux devoirs de convention servant de règle à la compagnie. Ce sentiment, plus ou moins mélangé de l'instinct de solidarité, règne jusque dans les bandes de malfaiteurs de Tespèce la plus infime»

Ces devoirs corporatifs que transgresser est forfaire à rhonneur sont étroitement mesurés aux intérêts particuliers de la corporation. C'est ainsi que chez les joueurs de profession les dettes de jeu sont seules sacrées, sont seules des < dettes d'honneur >.

€ Cet honneur bizarre, nous dit Montesquieu, fait que les vertus ne sont que ce qu'il veut ; il émet, de son chef, des règles à tout ce qui nous est prescrit ; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie, soit qu'ils aient leur source dans la religion, dans la politique ou dans la morale. > {Esprit des lois, édit. de Londres, 1769, 1. 1«% p. 60.)

134. 11 ne faut pas pour autant médire du sentiment de rhonneur ; il est en bon rang sur l'échelle des facultés morales, et son utilité sociale est des plus considérables. Sans doute, tel que le sens du juste, tel que le sens du beau, tel que le sens de la chaleur ou de la lumière, le sens de ce qu'exige l'honneur, de ce qui est honof able, est sujet à erreur ; mais ce sens spécial, il incombe à la morale scientifique de le munir de son critérium propre, de son critérium rectificateftr, qui le ramènera, le cas échéant, dans la voie normale. Et, dans ce but, ce qu'avant tout elle doit faire, ainsi que pour toutes les autres espèces sentimentales, c'est de bien préciser, d'une part, les caractères subjectifs du sentiment spécifique proposé, soit ici de l'Honneur, au moyen d'une ana-

L HONNEUR

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lyse psychologique approfondie, et, d'autre part, ses caractères objectifs^ c'est-à-dire les qualités intrinsèques des actions auxquelles les diverses formes et les diverses nuances de ce sentiment sont respectivement corrélatives. Ces problèmes, Fauteur de VEsprit des lois, et d'autres encore, s*y sont attaqués avec plus ou moins de succès. On peut lire une fort intéressante étude sur ce sujet dans le Grand dictionnaire universel du XIX"" siècle de Pierre Larousse. Je crois devoir en donner ici quelques passages :

« L'honneur, ce sentiment délicat dont on a fait une religion, est tout moderne, malgré son nom ancien. Les Romains, auxquels nous avons emprunté le mot, ne connaissaient aucunement la chose, du moins comme nous nous la figurons... L'honneur moderne est d'origine féodale ; il fut l'âme de toutes les institutions chevaleresques et leur survécut. Le définir est néanmoins assez difficile ; car il a consisté en tant de choses depuis le moyen âge jusqu'à ce jour, il a souffert à une époque tant de dérogations regardées à une autre époque comme déshonorantes, qu'en en faisant l'histoire on croirait difficilement avoir affaire au même sentiment intime, l'estime de soi...

» Jusqu'à la révolution de 1789, l'honneur avait été, comme bien d'autres choses, le privilège de l'aristocratie. En dehors de la noblesse point d'hommes d'honneur. La probité du marchand ou du bourgeois, l'intégrité du juge, n'étaient rien du tout à côté de cet honneu r patrimonial dont les anciennes familles prétendaient avoir conservé seules la tradition. 11 faut cependant convenir que cette prétention, absurde de nos jours, n'était pas, à l'origine, dénuée de tout fondement, puisque c'est par l'aristocratie féodale que ce sentiment nou-

veau, inconnu de Fantiquité, se fit jour, et devint un des plus puissants nQobiles des actions humaines. En imposant, sous peine de déchéance, des devoirs plus élevés que le devoir strict, exaltant certains penchanls naturels, la courtoisie, la bravoure, l'amour des femmes, la persévérance ; en en flétrissant d'autres que la loi ni la morale ne peuvent atteindre, Tavarice, la lâcheté, la violation d'une promesse, la chevalerie créa véritablement le code de l'honneur, un code inconnu des Grecs et des Romains, et qui, même parmi les nations modernes, n'eut toute sa vigueur qu'en. France et en Espagne.

> ... Il n'y a pas que le mal qui soit contagieux, le bien moral se rit des castes et des divisions arbitraires parmi les hommes. 11 arriva donc que dans les pays où la chevalerie féodale régna, la vertu de l'honneur s'étendit à la longue sur toute la population, et descendit des classes gouvernantes aux classes gouvernées. L'honneur ne resta pas l'apanage exclusif de la noblesse, il devint une vertu d'un usage commun à toutes les classes. L'honneur, ce fut la grande vertu de nos pères, leur principal mobile d'action, le ressort généreux de toute leur conduite et presque toute leur morale. L'ancien Français, à quelque ordre qu'il appartînt, faisait tout, non par devoir, ou par vertu, ou par crainte de la loi, mais par honneur. Ce que l'honneur permettait, il le faisait, la morale l'eùt-elle défendu d'ailleurs ; ce que l'honneur défendait, il s'en abstenait, la morale l'eùtelle permis. L'honneur, comme une religion, se développait dans chaque individu conformément à son origine, à ses mœurs ou à son caractère, et prenait des formes particulières avec chaque classe. Mais toutes ces formes de l'honneur reposent sur des principes

communs, qui n'en font qu'une seule et même vertu, en ce sens que les hommes de toutes les classes se comprennent aussitôt que ce mot d'honneur est échangé entre eux.

> Au fond, l'honneur n'est que Teslime de soi corroborée de Testime des autres. Toute action qui grandit l'homme dans sa propre estime et dans celle de ses égaux est conforme à Thonneur ; toute action qui le rabaisse est un cas de déchéance. Cette échelle est éminemment variable, puisqu'elle dépend des mœurs ; de là ces anomalies qui font qu'u n cas est déshonorant dans nn siècle ou dans un pays, et qu'il ne Test pas à une autre époque ou sous un autre climat. De là encore, suivant le caractère des peuples ou des individus, ou même suivant la mode du jour, une susceptibilité plus ou moins grande dans le soin que l'on met à préserver son honneur ou à se venger de ce que l'on considère comme y portant atteinte. Ces particularités ne peuvent faire que l'honneur ne soit une seule et même chose au fond de toutes les consciences. >

135. Pour débrouiller la question morale de l'honneur, comme pour toute autre question complexe et délicate, il faut commencer par dissiper entièrement les équivoques dont peuvent être enveloppés les termes sur lesquels on a à raisonner.

Dans la langue commune, et dans celle des philosophes elle-même, le mot honneur a un nombre d'acceptions très distinctes qu'on n a, que je sache, jamais pris la peine de distinguer méthodiquement. Je vais en citer ici trois principales

Quand je dis: « L'honneur a triomphé de l'égoïsme >,

il s'agit bien là de deux sentiments, que j'oppose l'un à l'autre. L'honneur est donc, dans ce cas, un sentiment.

Quand je dis : < L'honneur commande de faire passer le respect de sa parole avant son intérêt >, honneur, cette fois, s'entend du code de l'honneur, autrement dit des règles prescrites pour agir honorablement.

Quand je dis enfin : « Ayant failli, il a perdu son honneur >, ce n'est plus ni du sentiment de Thonneur, ni du code de l'honneur, que je parle, c'est de la co^isidération qui s'attache à « l'homme d'honneur », et qui lui est retirée s'il manque à l'honneur.

On voit par ces simples exemples que non seulement le mot honneur sert à nommer des choses très difl'érentes entre elles, mais qu'en outre il ne peut être défini dans ses acceptions diverses sans qu'on le fasse intervenir lui-même pour fournir sa propre définition^ ce qui constitue un imbroglio en tout semblable à celui des définitions de la lumière, du son et de la chaleur, dont nous avons eu précédemment (7) à nous occuper. Mais en même temps nous avons enseigné la secrète manière de nous tirer de cette difficulté-là ; c'est à la même recette qu'il y aura lieu de recourir pour venir également à bout de celle que nous offre la définition de rhonneur.

Qu'est-ce que l'Honneur? — Réponse: L'honneur; c'est le sentiment de Thonneur, ou le code de l'honneur, ou enfin le degré et l'espèce de considération qui s'attache à l'honneur.

Dans la définition de l'honneur, l'honneur en est ainsi à la fois le sujet et le prédicat, et par conséquent une telle définition constitue un cercle vicieux. Oui, sans doute, mais ce cercle n'est pas absolument fermé, il à une issue cachée, et nous l'avons fait connaître (8)

L*HONNEUR 22

Le sentiment spécial, de même que la sensation spéciale, est une donnée sui generis et primordiale qui se constate, qui s'affirme sur le seul témoignage de la conscience, et qui ne sauraitétre définie,à moins qu'il ne soit lin composé de plusieurs sentimentis primaires. En tout cas, c'est lui, et lui seul qui fournit, c'est de lui seul qu'émane la caractéristique commune qui groupe naturellement ensemble les divers sujets — quelque divers qu'ils soient — nominalement réunis sous la commune expression à'honneur.

C'est par conséquent du sentiment Honneur qu'il faudra partir pour arriver à une définition logique de ses homonymes ; et, consécutivement, c'est sur la nature normale de ce sentiment qu'il conviendra de se fixer tout d'abord. On aura ensuite à faire l'examen de son objet — autrement dit de l'honneur objectif — et à lé passer au creuset pour en séparer ce qui est vraiment normal et pur de ce qui est anomalies, matières étrangères, scories.

136. Développé, formé au sein d'une caste guerrière, le sentiment de Thonneur a, ce me semble, pour un de ses' caractères dominants, de nous faire redouter de perdre la considération de nos pareils par une lâcheté et une bassesse quelconque, et il a semblé particulièrement lâche et bas de faillir à sa parole < entre gens d'honneur >. De là ce respect religieux de la parole donnée sur rhonneur, passé en quelque sorte àl'état de culte. Et l'attachement fier à une promesse faite sous de tels auspices, et la conviction qu'y manquer entraînerait la déchéance et la dégradation, pour une âme élevée rend cette parole sacrée absolument, c'est-à-dire sans acception de personnes, et en tout état de cause.

Un bien beau trait de ce sentiment noble est celui qu'on rapporte de Lamoignon, président au Parlement de Paris. Arrêté en voyage par des voleurs qui savaient à qui ils avaient affaire, il traite avec eux de sa rançon, et, le prix convenu, il s'engage d'honneur à le leur compter le lendemain, dans sa maison, loyalement, et pour eux à l'abri de tout risque. Les bandits furent exacts au rendez-vous, et ce qui avait été dit fut ponctuellement fait.

Mon père aimait à rappeler ce trait superbe, et c'était chaque fois avec des larmes d'admiration.

Dans son récit, il y avait un point particulier sur lequel il se complaisait à insister ; c'était la part d'honneur revenant, selon lui, aux brigands eux-mêmes, qui avaient prouvé n'être pas étrangers à ce sentiment, puisqu'ils y avaient cru, avaient cru à toute sa force, et qu'ils y avaient mis leur entière confiance.

L'exemple de Régulus, allant délibérément et librement au supplice et à la mort par fidélité à sa promesse de retour faite aux Carthaginois, serait sans doute l'illustration la plus sublime du pouvoir de l'honneur sur une grande âme si c'était bien réellement l'honneur qui fut le fond de cet héroïsme. Le vieux Romain n'avait pas seulement un amour de la patrie sans bornes, il était tout autant dévot. C'étaient les dieux qu'il avait faits caution de son engagement ; comment dès lors le laisserait-il protester! Le respect et la crainte des dieux, un motif religieux en un mot, et non un motif chevaleresque, voilà vraisemblablement où gît le secret d'un acte aussi magnanime.

137. Entre autres caractéristiques différentielles qui s'offrent pour distinguer l'un de l'autre l'Honneur et la

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Justice, il y a celle-ci, c'est que forfaire à la justice donne le remords^ et que forfaire à l'honneur donne la honte.

138. L'honneur tel que nous l'entendons ici, l'honneur viril, est un sentiment que la femme ne sait ni éprouver ni concevoir*. L'honneur de la femme, en tant que sentiment, se réduit au soin de la considération attachée à sa moralité sexuelle. Tel Thonneur de Lucrèce.

139. L'honneur le plus fier et le plus mâle est sans contredit celui qui nous rend jaloux avant tout de notre propre estime, et qui relègue au second plan celle d'autrui. Ce sentiment est vivace et puissant dans le caractère anglais. Il tient de près à l'orgueil. L'autre honneur, celui qui sMnquiète avant tout des dispositions de la galerie, est proche parent de la vanité ; il caractérise plutôt les Français.

Le seul honneur à mes yeux digne vraiment de ce beau nom est celui qui peut à bon droit arborer la vieille devise :

POTIVS MORl QUAM FŒDARI

i. Francisque Sarcey a raconté dans le temps un fait personnel qui illustre curieusement cette vérité. Une montre qu'il tenait de son père, et à laquelle pour cette raison il attachait un prix d'affection, lui ayant été volée, il fit insérer une note dans les journaux par laquelle il s'engageait sur rhonneur à payer la valeur marchande de l'objet à qui le lui rapporterait, se tenant d'avance pour son obligé, ajoutait-il, et se portant garant de sa sûreté. « De tous mes amis masculins » — c'est Sarcey qui parle — « il n'y en eut pas un qui doutât de la bonne foi de mes offres et de la loyauté de mon engagement. Du côté des femmes, au contraire, aucune n'y voulut croire ; toutes étaient convaincues que je voulais prendre au piège Finnocent voleur, que mon intention était de le pincer, »

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