MARIAGE ET MORALE OFFICIELLE
140. L'institution du mariage tend de plus en plus à se transformer en une consécration légale de la fraude et de la contrebande dans le commerce sexuel. Les moraralistes patentés eux-mêmes, les professeurs officiels de morale, et les plus autorisés d'entre eux tous, commencent visiblement à adapter leurs doctrines à ces mœurs interlopes. Ils enseignent bien encore avec solennité que le mariage est le fondement sacré de l'édifice social, et ils ne manquent pas de dénoncer bien haut comme ennemis de la société et malfaiteurs publics certains novateurs modernes qui, suivant l'exemple du divin Platon, ont osé mettre en délibération la constitution naturelle de la famille. Mais il paraît que c'est là purement un zèle d'apparat, un lieu commun oratoire. L'illustre auteur du livre intitulé Du beau^ du vrai et du bien consacre ses vieilles années et son talent, qui ne vieillit pas, à célébrer, en des pages enflammées, les amours très libres des dames galantes du XVIP siècle. C'est un autre professeur de philosophie en renom et collègue de M. Cousin à l'Académie des sciences morales, c'est M. Paul Janet, qui signale cet événement littéraire comme un symptôme, comme un signe du temps, dont il ne songe nullement à se scandaliser. Avec un calme tout philosophique il assiste à cet abandon mal déguisé, à ce lâchage^ par la philosophie classique elle-
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môme, de Tarche sacro-sainte du mariage. Voici une déclaration à ce sujet éminemment suggestive, qu'il a introduite dans une de ses leçons de la Sorbonne, et dont le texte officiel est donné ainsi par V Annuaire philosophique, t. 3% p. 203 :
< Lorsque ces rapports [il s'agit de la pédérastie chez les anciens] étaient tempérés par une certaine distinction d'esprit, on jugeait ce genre d'amour à peu près comme nous jugeons, dans notre société demi-païenne, demi-chrétienne, Famour hors mariage, amour qui est contraire à la morale, mais qui n'est pas contraire aux lois de l'honneur mondain ; on n'est pas révolté par ridée d'un amour illégitime, au moins pour l'homme, et pour la femme elle-même lorsque ce genre de passion se trouve mêlé aune grande naissance, à une grande situation sociale ; cela finit par devenir quelque chose d'assez régulier; aussi voyons-nous un grand philosophe de nos jours ne pas se faire scrupule de peindre avec enthousiasme et admiration les amours des belles dames d'autrefois. Eh bien, ce que nous éprouvons pour des mœurs libres, quand elles ne dépassent pas une certaine limite et quand la grossièreté ne s'y mêlepas... » Je fais grâce du surplus.
Ainsi donc des < amours libres », c'est-à-dire la violation affichée de ce qui est la loi fondamentale de notre famille civilisée, quand ces < amours libres », c'est-àdire ces outrages publics, ostensibles et permanents à un principe social aussi essentiel, aussi vital pour la société actuelle que le droit de propriété lui-même, sont < tempérés par une certaine distinction d'esprit et de rnsLuières^atténués pRT une grande naissance, une grande situation sociale », ou au treraent dit, en termes plus nets et plus francs, quand ces mauvais exemples viennent
d'en haut, alors ils n'ont plus rien qui révolte la conscience de nos docteurs en morale ; ceux-ci n'en ressentent pas la moindre indignation, pas la moindre tristesse. Ha ! par exemple, s'il s'agissait de simples artisans ou de petits LoLirgeois, ce serait alors tout autre chose... Décidément, ces messieurs en sont venus à penser de la morale ce que tant d'autres pensent de la religion, qu'elle n'est faite que pour le peuple.
Ouï, au fond, ils en sont là, ces prébendes du haut enseignement moral ; et parmi eux le plus grassemcfivt doté, * un grand philosophe de notre temps >, nous peint « avec enthousiasme et admiration » Tentière déroute, cheî! les grands, de cette morale conjugale que Ton continue à prêcher aux petites gens.
141. Nos philosophes d'académie se prennent vraiment si peu au sérieux qu'une chose faite pour surprendre, c'est que la philosophie ne soit pas descendue encore plus bas dans l'estime publique.
Pendant que dans sa chaire de la Forbonne M. Paul Janet s'exprimait avec cette indulgence et cette complaisance pour l'immoralité des mœurs mondaines, un autre membre de l'Académie des sciences morales, professeur de philosophie au Collège de France, M. Franck, flétrissait comme immorales les vues émises par Charles Fourîer sur les relations des sexes. Il est vrai que ce grand penseur (c'est de Fourier que je parle, bien entendu), dont la vie fut modeste et austère, au lieu de souffler le froid el le chaud comme les coryphées de la philosophie officielle — qui tonnent avec une si vertueuse indignation contre les < ennemis de la famille > tout en se faisant les panégyristes de la haute galanterie — , Fourier,