LA FORMOLE DU BONHEUR
même, de laquelle il tient la souveraineté de la puissance, qu'il devra demander également l'empire du bonheur.
Poursuivre le bonheur dans les seules jouissances sensuelles, pour l'homme c'est imiter l'oiseau qui, voulant disputer au cerf le prix de la vitesse, ploierait ses ailes et ne compterait plus que sur ses faibles jambes pour arriver bon premier.
La plupart des animaux nous distancent démesurément sous le rapport de ce pouvoir des sens. Le nez du chien de chasse est pour lui un organe d'information presque aussi puissant que l'œil ; comparé à lodorat de cet animal, ce sens, chez l'homme, est frappé d'atrophie et de paralysie. Quelle source de jouissance, en même temps que de connaissance, ce prodigieux odorat ne doit-il pas être pour les espèces qui en sont douées, et comme sous ce double rapport notre lot est inférieur !
Nous, dont les pieds sont attachés au sol, en voyant l'aigle, l'hirondelle, l'alouette s'élever dans les espaces à des hauteurs vertigineuses et évoluer en tout sens dans le milieu aérien avec une si prodigieuse aisance, nous ne pouvons, même après avoir lu les beaux travaux de M. Marey, que nous former une bien faible idée des délices du sens musculaire, du sens visuel, de l'imagination et de l'âme entière, dont doivent être abreuvés, inondés, ces aéronautes de la nature dans leur existence privilégiée. Et pour ce qui est de l'aptitude à goûter ce plaisir vénérien auquel nous attribuons une place si démesurée dans notre bonheur, que sommesnous donc à côté des mâles de la plupart des autres espèces, sinon des impuissants, des eunuques? Ah! non, la fonction spécifique de l'humanité, ce n'est pas la reproduction, c'est la production ; ce n'est pas de procréer, c'est de créer ; créer dans l'ordre matériel en met-
tant en œuvre toutes les ressources du globe ; dans l'ordre moral, en découvrant les lois du monde et celles de la nature humaine pour y conformer nos pensées, nos sentiments et nos actes, pour y conformer les institutions et les rapports des hommes entre eux et avec Tunivers.
C'est dans Taccomplissement de cette tâche que nous devons chercher un bonheur à la hauteur de la fonction suréminente qui nous est dévolue dans l'économie du monde. Ghanning a bien dit : < Il n'y a qu'un bonheur, celui d'une âme qui développe ses plus nobles facultés et s'attache aux grandes choses*. >
1. Œuvres de Channing^ Traités religieux, traduction Laboulaye, p. 211.
ANTHOLOGIE ÉTHOLOGIQUE
152. Proudhon entreprend de réfuter comme il suit la morale pyrrhonienne des théologiens à la façon dont Descartes avait réfuté la doctrine du doute sur l'existence en général. Voici son argumentation, dont je ne donne qu'un fragment :
< Or voici, ce me semble, une réflexion qui doit arrêter court le sceptique :
> Supposant avec TÉglise que je ne puis par moimême pratiquer le bien et éviter le mal, et que ma volonté a une inclination décidée dictée par le péché ;
> Supposant de plus ma conscience tellement véreuse qu'elle ne sache seulement pas distinguer le bien du mal;
> Je dis que vous ne sauriez me refuser ceci, qu'il y a en moi un préjugé du sentiment quelconque du bien et du mal, c'est-à-dire de ce qui fait l'objet même de l'hypothèse.
» Que je ne connais pas ma loi, c'est possible ;
> Que la connaissant, rien ne me fasse clairement sentir qu'elle est pour moi obligatoire, c'est encore possible;
> Qu'en conséquence la moralité de mes actions me semble livrée à ma seule fantaisie, tout cela est possible;
> Ce qui est impossible, c'est qu'il n'y ait pas en mon
âme un écho qui, à la supposition du bien moral que je cherche, répond bien ; à la supposition du mal, répond mal ; c'est en un mot que ma conscience, au moment où elle doute de sa lucidité, de sa moralité, de sa propre énergie, doute encore de son doute, doute de ce qui fait l'objet de son doute, doute, en un mot d'elle-même.
> Sous une forme restreinte, c'est toujours le Cogito ergo sum de Descartes.
> Lorsque Descartes dit : cogito^ je pense, il fait parler le moi, l'Être considéré dans l'universalité de ses fonctions, qui est la pensée.
> Décomposez cette pensée, ce moi ; l'argument, pour être détaillé, ne perdra rien de sa force.
> L'œil, se sentant voir, dira: Je vois, donc je suis.
> L'oreille : J'entends, donc je suis.
> Le cœur : J'aime, donc je suis.
> Mettez telle faculté, tel organe que vous voudrez, il dira : Je fonctionne, donc je suis.
> Et remarquez la marche du raisonnement. Ce n'est pas de la notion métaphysique de substance ou de cause, mais bien du phénomène de la fonction, que Descartes a tiré cet argument qui tue le doute, argument qui du reste rentre dans la démonstration du Cynique, devant qui Ton niait le mouvement et qui se mit à marcher.
> Eh bien ! il est en moi une faculté, partie intégrante et constituante de moi, faculté mal servie encore par ma volonté, mais dont vous, théologien psychologue, vous êtes forcé de reconnaître l'existence, puisque vous élevez le doute sur sa lucidité et son énergie, et que vous lui offrez le collyre de votre religion : c'est la conscience.
> J'entends par conscience, dans l'ordre d'idées que
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je traite, la faculté ou le contenant dont la Justice est le produit ou le contenu ; faculté qui est à la Justice par conséquent ce que la mémoire est au souvenir, l'entendement au concept, le cœur à Tamour, etc. Ceci nous explique en passant pourquoi la conscience et la justice se prennent fréquemment Tune pour l'autre : la même chose arrive pour les autres facultés.
> Avant donc de savoir si elle est obligée ou si elle ne Test pas, antérieurement à toute idée de droit et de devoir, cette faculté vous dit : « Il est des choses que je juge à priori être bonnes et louables, bien que je n'en aie pas encore Tidée claire, et que je ne sache si je suis ou non capable de les accomplir ; et ces choses, je les approuve, je les veux. Il en est d'autres que je sens être mauvaises, bien que je ne les distingue pas nettement d'avec les précédentes, et que je ne sache si j'aurais assez d'énergie pour m'en abstenir ; et ces choses, je les réprouve, je n'en veux pas. Donc je suis.
> En deux mots, de même qu'il y a en nous une intelligence pour qui la vérité est bien, l'erreur mal, et qui appelant Tune, rejetant l'autre, ne peut pas âpriori douter d'elle-même ; de même encore que nous avons un certain goût pour qui la beauté est également bien, la laideur mal, et qui, les nommant toutes deux, ne peut pas, alors même qu'il ne les rencontrerait jamais, douter de soi : de même il y a en nous une faculté pour qui la piété filiale, par exemple, en soi est bien, le parricide mal, et qui les jugeant tels, alors même que sa pratique serait contraire à ce jugement, ne peut pas davantage douter d'elle-même.
» Malgré vous donc il n'est pas permis de douter que je n'aie au moins cette notion, ce goût de l'un, cette horreur de l'autre, qui constituent la conscience: et
cela, bien que je ne sache pas encore les discerner, bien que j'hésite à les produire, bien même que je me demande si je suis capable de les produire ou obligé d'y avoir égard. Elle est en moi, dis-je, cette conscience, antérieurement à tout acte de ma part, à tout empirisme, à tout lien de droit. Et c'est votre propre doute qui me la révèle, doute qui peut bien porter sur le genre, l'espèce, le degré, la nécessité, l'obligation, en un mot sur les circonstances, qualités et conditions de Tacte moral, jamais sur la fonction, qui est ma conscience, ni sur le produit de cette fonction, qui est la justice. > {De lajitstice dans la Révolution et dans r Église ^ t. 2% p. 432.)
Cette démonstration est bonne au fond, mais n'est pas assez serrée, et est un peu gâtée d'ailleurs par quelques solécismes philosophiques — les uns contre la métaphysique, les autres contre la psychologie — qui proviennent d'une conception encore obscure de la distinction entre l'objectif et le subjectif. Que l'auteur se fût borné à dire : < L'œil se sentant voir, dira : je vois, donc je suis >, passe encore; on peut admettre qu'ici l'œil est dit par métonymie pour Ja vue. Mais quand il fait parler l'estomac, qui < se sent digérer», c'est encore sans doute par métaphore, mais même comme figure cela manque de justesse. Le se sentir digérer n'implique pas comme conséquence l'existence de l'estomac — pas plus que le cogito de Descartes ne saurait prouver l'existence de mes bras ni d'aucune partie de mon corps — ; cette sensation ne peut attester, premièrement, immédiatement, que sa propre existence, et, secondement, que l'existence d'une faculté, d'un sens spécial apte à cette sensation spéciale. Proudhon confond ailleurs, à certains
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moments, faculté, fonction et organe, ce qui est une négligence très regrettable.
La démonstration de son théorème peut se faire en plus courts termes, et se réduire à ceci: Il en est du besoin de justice comme du besoin de manger : l'un et Tautre attestent l'existence d'une faculté particulière de sentir, d un sens, d'un appétit de nature spéciale. L'appétit pou ries aliments n'affirme en réalité que lui-même, le besoin d'aliments ; il n'implique pas, comme conséquence nécessaire, une connaissance à priori de ce qui est aliment et de ce qui ne Test pas, une connaissance qui permette de distinguer un aliment nourrissant et salutaire d'un aliment malsain ou inerte. Et de même de ce que Proudhon appelle la conscience, autrement dit l'appétit de justice: cet appétit, comme l'autre, se prouve par lui-même, et son existence comme faculté distincte de Tâme ne saurait être infirmée par le fait que cet appétit du juste ne s'accompagne pas nécessairement d'une sûre discrimination de ce qui est juste en soi et de ce qui né l'est pas.
153. € 11 est donc convenu qu'une femme se dégrade en se montrant sur les planches. Mais voici une contradiction sociale bien étrange : chaque soir, cette femme est couverte de fleurs, applaudie, fêtée et acclamée par l'élite de la France. Gomment se douterait-elle que sa profession n'est pas la plus honorable et la plus honorée ? > AuGusTK ViLLEMOT (Le joumal Le Temps du 7 avril 1867).
11 s'agit dans ce passage d'une danseuse de l'Opéra,
morte depuis peu, et dont la succession a donné lieu à
unprocès^ans lequel son père a déclaré qu'il refusa
â58 NOUVELLES RECHERCHES SUR L^ESTHÉTIQUjB ET LA MORALE
de voir sa fille depuis que, oubliant ses devoirs, elle embrassa la carrière artistique. M. Villemot fait la remarque que la profession de danseuse a pu ainsi être flétrie devant le public et devant la justice sans qu'aucune protestation se soit élevée de part ni d'autre, ce silence impliquan t évidemment acquiescement à l'appréciation exprimée.
Le journaliste fait observer qu'il n'entend pas discuter l'appréciation en question, mais il s'arrête à faire ressortir l'inconséquence flagrante, et en tout cas certainement immorale, des hommages publics et, on peut le dire, officiels, rendus à une profession que l'on déclare en même temps indigne et dégradante.
En ceci, comme en tout, les professionnels de notre enseignement moral se gardent prudemment de toucher aux questions que soulèvent de *temps en temps dans quelques bons esprits l'absurdité et l'iniquité de mœurs et d'usages que l'opinion publique sanctionne aveuglément, et que tous les grands pouvoirs sociaux couvrent de leur protection ou de leur tolérance. Cette lâche prévarication de nos moralistes d'État ne saurait être trop énergiquement dénoncée. On dirait que leur charge consiste à recouvrir d'un vernis de moralité toutes nos plaies mondaines, et jusqu'aux plus honteuses.
154. L'Égalité est la loi de la justice distributive dans l'ordre social embryonnaire; plus tard elle fait place à rinégalité dans l'intérêt de l'organisation progressive du corps social. La société ayant réalisé sa constitution organique, l'Égalité reprend l'empire qu'elle avait perdu.
L'égalité primitive ne fut que l'égalité dans le mal (pauvreté, ignorance, indigence absolue de l'état sau-
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vage) ; régalité à venir sera Tégalité dans le bien. Dans la société en voie de formation, la justice est fondée sur Tégalité proportionnelle dans l'inégalité factice des conditions sociales ; la justice parfaite sera établie aussi sur une égalité proportionnelle, mais la proportion, cette fois, ne portera que sur l'inégalité naturelle des vocations et des besoins.
155. « vous tous, jeunes hommes et jeunes filles, qui rêvez d'un amour parfait, sachez-le bien, votre platonisme est le droit chemin qui conduit à Sodome. » P. J. Proudhon [De la Justice, etc., t. 3% p. 258).
156. < Voir souffrir est pour cet homme la plus grande jouissance ; qui n'aime pas le sang est méprisable à ses yeux ; dans la colère, ses lèvres écument ; il foule son chapeau aux pieds. La ruse, Tastuce, le parjure, l'assassinat, ne lui ont jamais coûté pour arriver à ses fins. Les maisons détruites, les villages et les villes en cendres, la terre inondée de sang et couverte de cadavres, voilà pour lui le spectacle le plus sublime ! Arracher le fils des bras de sa mère, le dernier soutien de la veuve et du vieillard ; condamner les filles au célibat, conduire à la boucherie tous les ans la fleur de la jeunesse de son malheureux pays ; dépeupler des provinces entières ; faire périr des milliers de ses semblables ; anéantir l'opulence et le bonheur domestique des nations ; tout cela n'est rien pour lui, pourvu qu'il ait la gloire d'être appelé le plus grand capitaine du monde. > Gall {Œuvres^ édit. in-4o de 1818, t. 3% p. 259).
On comprend que c'est de Napoléon qu'il s'agit dans
la citation qui précède. Ce portrait du grand capitaine n'est nullement outré, et pourtant un tel homme a été considéré presque à l'égal d'un dieu. Est-ce que les moralistes de profession ont eu jamais l'idée de voir en lui un scélérat de la plus redoutable espèce et de le signaler comme tel ? Loin de là ; pour eux, c'est un grand homme *.
157. € La bienveillance n'est pas la seule faculté de notre esprit qui recherche le bien pour lui-même. Il y en a une autre — la conscience morale — qui est également absolue dans son amour du bien ; mais ce bien est ici d'une autre nature. La conscience est un sentiment si étroitement lié aux jugements de l'intelligence et si dépendant de ceux-ci, quant à son application, que beaucoup d'écrivains sur cette matière doutent encore si elle est une faculté primitive, dans le sens d'une impulsion irréductible à d'autres éléments, ou à un pouvoir composé de plusieurs autres, et particulièrement basé sur l'intelligence.
> Quelque opinion qu'on ait à cet égard, on définit
1. On allègue pour la justification de cet homme que sa mission fut providentielle, qu'il a rempli une fonction historique considérable. Soit, cela est un point que je ne conteste pas. Mais ce qu'on dit là à la décharge du Corse, on peut le dire également en faveur d'Attila et de Gengis-Khan. Qui plus est, pourquoi donc, si tout est prédéterminé et nécessaire dans l'économie de l'univers — ce que j'admets encore — ne faudrait-il pas alors, par le même motif, réhabiliter les Dumolard, les Pranzini, les Vacher ? Pour n'avoir été que des massacreurs au petit pied, ces assassins célèbres n*en ont pas moins joué, sur la scène universelle, un rôle qui, pour infime qu'il fût, avait sa place marquée et sa nécessité dans le drame fatal des événements.
Le bien et le mal sont incessamment aux prises dans ce monde, et c'est là ce qui le fait marcher, ce qui l'anime. Mais ce n'est pas une raison pour confondre et assimiler ces deux éternels champions ; il importe au contraire de les distinguer nettement pour que chacun des deux ne soit pris que pour ce qu'il est en réalité, et afin que chacun de nous se puisse ranger sous l'une ou sous l'autre bannière en toute connaissance de cause.
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généralement la conscience comme « une faculté ou pouvoir qui juge du bien et du mal », ou « une faculté ou pouvoir qui juge de la justice ou de l'injustice de nos motifs et les approuve ou les désapprouve >.
> Il y a cependant des personnes qui nient que la conscience soit un pouvoir moral, et qui pensent que les effets qu'on lui attribue sont dus uniquement au sentiment ou à la connaissance de ce qui est le bien pour rindividu même.
» De toutes ces manières d'envisager la question, la première me parait être la seule vraie, savoir, que la conscience est une faculté primitive.
> Ceux qui la font dériver de l'éducation, de 1 expérience ou de Tintérét personnel seuls, affirment que nos appréhensions du bien et du mal sont d'origine purement intellectuelle, et s'acquièrent par la même voie que toutes nos autres idées; en d'autres termes, tjneles notions du bien et du mal correspondent à certaines manières de sentir dont les conséquences sont reconnues par l'expérience comme favorables ou défavorables au bien de l'individu ou de ses semblables.
> Mais la conscience doit être plus que cela, car on voit des hommes qui, de leur propre inspiration, conçoivent des principes moraux tout autres que ceux consacrés par l'expérience et l'éducation. C'est également une erreur de supposer que la conscience n'est qu'un jugement ou une connaissance intellectuelle du bien et du mal. Ce n'est pas plus exact que de croire que Tamour consiste seulement à savoir qu'il existe un autre sexe. La simple connaissance, en t-ant que fait, qu'il y a dos couleurs distinctes ne suffit pas pour les distin^Mier, pour les percevoir; cette perception nécessite une faculté spéciale, et il en est de même du bien et du mal.
> Gela est si vrai qu'il arrive quelquefois qu'on hésite devant une résolution à prendre, parce qu'on a comme une sensation vague qu'il y a là une question de bien ou de mal, et qu'en même temps le jugement est impuissant à discerner clairement entre eux ; tandis que, dans d'autres cas, la connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal laisse le sentiment indifférent et n'éveille aucune préférence.
> Gela revient à dire que l'on peut comprendre, sans le sentir, ce qu'il y a de bon ou de mauvais, dans un acte donné, d'après certaines règles acceptées. Que l'on envisage en tous sens les actes humains avec les seules lumières de l'intelligence, et Ton n'arrivera jamais à saisir la notion propre de ce que l'on exprime par le mot juste. L'intelligence peut nous donner plus ou moins l'idée de l'ordre dans les rapports humains, mais elle ne suffira point pour nous élever au sentiment du droit d'autrui, qui est le véritable sentiment du devoir. Or c'est précisément ce sentiment d'une différence entre le bien et le mal, qui constitue ce que nous appelons la conscience. > Dr. A. G^stle {Phrénologie spiritualiste^ 1 vol. in-8% Paris, 1867, p. 183).
158. € J'ai eu grand plaisir àlire un article de vous sur le Songe d'une nuit d*été, dans lequel vous parlez de don Quichotte. Get ouvrage n'a jamais produit sur moi un effet complet à raison de l'intérêt profond que m'inspire le héros, intérêt qui fait que je m'indigne de toutes les humiliations qu'on lui fait subir. J'ai trop de sympathie et de respect envers le chevalier pour rire à ses dépens, et je serais bien plus disposé à me joindre à lui pour mettre en déroute ceux qui l'attaquent. Gervantes
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aurait-il commencé avec cette première intention, et disposé les aventures de son héros en conséquence, et puis une plus noble conception de son sujet lui seraitelle survenue? Je ne sais si d'autres ont fait cette observation, mais pour moi il y a quelque chose d'incohérent entre les diverses parties de cet ouvrage. J'aime don Quichotte beaucoup trop pour trouver plaisir à son histoire. > Ghanning {Channing, sa vie et ses œuvres^ p. 191).
159. € A mesure que Tesprit humain se perfectionne on voit constamment s'accroître les influences qui tendent à engendrer dans chaque individu un sentiment d'unité entre lui et tout le reste. Ce sentiment, arrivé à sa perfection, ferait que nul n*aspirerait et ne songerait à se créer à soi un avantage auquel les autres n'auraient point part. > Stuart Mill {Utilitarianism^ p. 48).
160. <La morale de rart,voilà d'un mot ce que l'esthétique européenne doit à l'Angleterre ; et la meilleure gloire de M. Ruskin est d'avoir beaucoup fait pour fonder cette science inconnue. A chaque instant je suis stupéfait, en lisant notre littérature populaire, de la manière dont on y parle de la morale. On dirait que ce mot là, dans notre vocabulaire, est devenu synonyme de niaiserie, ou en tout cas qu'il signifie seulement, pour les critiques, un certain genre littéraire, comme l'idylle ou les contes d'enfants, une espèce de produit industriel que l'on entreprend de fournir à certains consommateurs, et décidément le plus infime de tous les produits, celui qui est le moins favorable au génie. En dehors de cela, qu'est-ce que la morale, et qu'a-t-elle à faire avec l'art?
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Nos meilleurs oracles se piquent de ne pas le soupçonner, et depuis plusieurs siècles déjà nous appliquons consciencieusement cette philosophie. Nous vivons sur une religion — car c'en est une — qui fait de la science le principe de tout bien, de l'ignorance le principe de tout mal , et qui ne promet le salut que par le jugement, par le talent de concevoir les moyens appropriés aux fins. Nous croyons que, dans toutes les directions de l'activité humaine, on réussit par la grâce d^une instruction ou d*un développement spécialqui n'a rien à faire avec ce queFon est comme homme ; nous sommes convaincus que l'on arrive rien que par l'intelligence à primer comme penseur, que l'on devient grand géologue rien qu'en vertu de certaines connaissances emmagasinées dans un coin de l'esprit, que l'on se rend éminent comme poète ou comme peintre rien que par la dépense d'esprit que l'qn a faite à l'égard de la peinture ou de la poésie, rien qu'en possédant une habileté ou un organe qui sert exclusivement à faire des vers ou des tableaux, et qui à lui seul suffit pour les bien faire, c'est-à-dire qui suffit pour nous rendre experts de ce côté, en nous laissant d'ailleurs pleine liberté d'avoir les défauts qui peuvent nous égarer dans nos actes, et de ne pas avoir les qualités qui enfantent les nobles sentiments, les volontés droites et les nobles pensées. Qu'on lise nos jeunes poètes et nos jeunes romanciers, et l'on verra si ce n'est pas ainsi qu'ils ont compris l'art de faire de beaux romans et de la belle poésie. Et ne serait-ce pas là précisément la cause de leur stérilité et de leur impuissance? Ne serait-ce pas là ce qui a condamné notre littérature romantique à n'avoir d'inspiration que dans l'étourderie despremiers entraînements qui empêchaient de réfléchir, et à retomber dans la rhétorique et les cise-
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lures aussitôt que la réflexion est revenue ? Ne serait-ce pas encore une cause toute semblable qui a prédestiné notre politique à ne construire que des châteaux de cartes, notre religion à perdre toute son influence sociale et tout pouvoir sur les âmes? Nous avons perdu le sentiment de Tunité de notre être; toutes nos convictions consistent justement à ne pas croire, à ne pas reconnaître que nos œuvres de poète, de savant, de penseur, ne sauraient être avivées que par notre vie, ennoblies que par notre noblesse, qu'elles ne seront jamais qu'une grimace, un cérémonial appris ou un travail de manœuvre, en tout cas qu'elles ne seront pas la manifestation de notre caractère entier, du même homme central d'où découlent à la fois nos actes, notre morale, nos aff'ections et nos convictions de tout genre. > J. Milsand {L Esthétique anglaise^ p. 163).
161. La Justice est la logique appliquée aux relations d'intérêt entre les personnes.
162. € Si je comprends bien le christianisme, il est si opposé à la société telle qu'elle est aujourd'hui qu'on ne peut le suivre et agir suivant ses préceptes sans scandale. > W. ¥j,CŒLk^'^mG[Channing, sa vie et ses œuvres, ouvrage publié par M. Charles de Rémusat, Paris,1857,
163. < Pour moi, rien ne me décourage plus que l'absence du principe moral et religieux en France ; je n'entrevois pas comment un peuple corrompu pourrait atteindre à un meilleur état de choses, et comment un
gouvernement libre pourrait s'établir solidement dans un pays où il n'y aurait aucun élément de confiance mutuelle, ni aucune source de dévoûment. J'attends avec un ardent désir quelque manifestation du sentiment religieux en France. » W. E. Ghanning(0/}. cit., p. 203).