Ce serait encore trop peu, toutefois, que d'intro
daire dans les définitions la simplification et Tuniformité qu'elles comportent, si on n*y faisait pas pénétrer en même temps Texactitude. Les trois spécimens de définilion consignés dans l'ouvrage classique précité : celui relatif à la lumière, celui relatif au son, et celui relatif à la chaleur, sont discordants entre eux et individuellement entachés de vice. Prendre l'un d'eux comme type commun des trois définitions, et y conformer les deux autres, c'est déjà supprimer l'un de ces défauts ; mais, l'unité substituée à la disparate, il reste à mettre l'exactitude à la place de l'incorrection. Or les considérations qui amènent notre esprit à opérer le premier de ces deux amendements lui suggèrent aussi le second. Je vais dire de quelle manière.
Reconnaître que chacune des trois formes de définition dont il s'agit est également applicable à chacun des trois sujets. Lumière, Son, Chaleur, c'est par cela môme reconnaître en sus qu'elles expriment toutes trois un rapport général commun. Arrêter les termes d'un tel rapport et leur valeur réciproque, et à ce rapport abstrait, après l'avoir entièrement dégagé et nettement précisé, assigner une expression adéquate, c'est résoudre la difficulté en cause, c'est donner aux trois définitions spécifiques proposées (celle de la lumière, celle du son, celle de la chaleur) une formule à la fois uniforme et juste.
Or le rapport fondamental dont nous parlons, et les termes abstraits qui le constituent, sont aisés à démêler, dans nos trois formules empiriques disparates, au moyen d'un examen comparatif. L'analyse de chacune de ces formules nous donne successivement : 1° un agent spécial (c'est le terme de genre embrassant les trois termes d'espèce à définir, c'est-à-dire la lumière^ le son.
24 NOUVELLES RECHERCHES SUR l'eSTUÉTIQUE ET LA MORALE
la chaleur), lequel a la propriété de provoquer 2* une sensation spéciale (terme de genre s'étendant à ces trois termes d'espèce : vision, audition, sensation de chaleur) en agissant sur 3® un sens spécial (ternie de genre commun pour les trois termes d'espèce : vue, ouïe, sens thermique) par rintermédiaire de 4<» un organe spécial (terme de genre pour les trois termes d'espèce : œil, oreille^ organe du sens thermique).
7. Nous possédons maintenant les éléments essentiels de la relation abstraite qui doit servir de commune base, de commun paradigme, à notre triple définition.
Mais ici notre esprit est arrêté par un embarras singulier. Nous venons de l'apprendre, les définitions de la Lumière, du Son, et de la Chaleur, consistent dans la traduction analytique de ces trois substantifs en une seule et même série de termes génériques auxquels on ajoute, pour chacun de ces trois cas séparés, un attribut spécifique et différentiel distinct.
Or, il est maintenant à observer que cet attribut spécifique est lui-même son propre sujet, c'est-à-dire que le nom qui le désigne se confond avec le nom à définir. Et ce n'est pas tout : ce sont deux sujets distincts qu'il a pour homonymes.
En effet, les mots lumière, son, chaleur, désignent respectivement tout à la fois : \^V agent spécial A'xme certaine sensation spéciale ; 2° cette sensation spéciale ; 3° Y attribut spécifique de l'Agent spécial, de la Sensation spéciale, et, enfin, des deux termes complémentaires de la série, le Sens spécial et l'Organe spécial.
Écoutez notre professeur de physique: < Le son, nous dit-il, est la sensation que nous percevons par l'or-
gane de Touïe... > Et il ajoute : < Le mot son s'applique aussi à ce qui détermine en nous la sensation de Touïe >. De ce que nous venons de voir, faut-il donc conclure que la définition de la lumière, du son ou de la chaleur ne puisse être autre chose qu'une absurde tautologie, ce qui reviendrait à dire qu'elle est impossible? Certes, à ces questions : < Qu'est-ce que la lumière? Qu'est-ce que le son? Qu'est-ce que la chaleur? > on ne trouve pas de réponse qui ne revienne à dire : < La Lumière, c'est l'agent de la Lumière, c'est-à-dire la cause extérieure qui provoque en nous ia Lumière ou sensation de Lumière en agissant sur le sens de la Lumière par rintermédiaire de l'organe de la Lumière >. Et pareillement: <Le Son, c'est l'agent du Son, c'est-à-dire la cause externe qui provoque en nous le Son ou sensation du Son, en agissant sur le sens du Son par l'intermédiaire de l'organe du Son >. Et de même pour la Chaleur.
De telles propositions nous font l'effet d'une logomachie non moins insupportable au bon sens qu'à Toreille. Et pourtant comment se soustraire à ce cercle vicieux, qui semble inévitable et sans issue? Ce n*est pas toutefois impossible, nous allons le montrer.
8. Il est un des quatre termes généraux — T < agent spécial >, la < sensation spéciale >, le < sens spécial > et r < organe spécial > — sur lesquels roule chacune de nos trois définitions particulières — celle de la lumière, celle du son et celle de la chaleur — , mais un seul, qui, lui, n'a aucun besoin d'être défini, qui est défini par soi, parce qu'il est primordial, et qui par cela même peut servir à définir les trois autres, parce qu'en lui et Jui seul réside essentiellement, intrinsèquement et entiè-
rement, et que de lui dérive primitivement tout entière, la spécificité qui caractérise toute la série.
J'en avertis le lecteur : en ce moment, sans qu'il s'en doute peut-être, nous sommes en marche pour faire l'ascension de l'un des plus hauts sommets de la métaphysique. De cette sublime hauteur un spectacle incomparable s'offre à la vue de l'esprit, l'un des plus admirables dontrœil du philosophe puisse se repaître, et dont se condamne à rester àjaraais privé celui qui s'emprisonne dans les étroites vallées du spécialisme. C'est comme une première échappée de vue sur la Terre promise de la Science, c'est-à-dire sur la synthèse universelle des idées, des connaissances et des choses.
Je reprends. Les quatre termes généraux qui concourent à la définitiori de la lumière, à celle du son, à celle de la chaleur, autrement dit l'Agent spécial, la Sensation spéciale, le Sens spécial et l'Organe spécial, peuvent être ramenés à deux termes plus généraux et plus abstraits encore: \xn effet et une cause^ lesquels sont: la sensation spéciale, et ce qui produit la sensation spéciale.
Le D' Lélut a dit avec non moins de justesse que de concision énergique : < Sentir, c'est sentir >. Nous sommes en droit d'ajouter: « Voir, c'est voir; ouïr, c'est ouïr ; avoir chaud, c'est avoir chaud. >
Ceci revient à dire que la sensation spéciale, ainsi que la sensation en général, est une chose qui est, se connaît, se démontre et se définit entièrement et uniquement par elle-même. C'est un fait premier et irréductible sur l'existence et la nature duquel il ne saurait y avoir ni doute ni désaccord. < Nous ne sommes sûrs > — écrit encore Tauteur sagace de la Physiologie de lapensée — < ce qui s'appelle sûrs, clamante conscientia^
c'est le cas de le dire, que d« notre propre sensibilité. > {Physiologie de la pensée^ par le D"^ Lélutj membre de rinstitutyt. l«^) J'eusse préféré : < que de nos propres sensations >.
Et, cela dit, la cause de la sensation, qu'est-elle? Gomment qu'on la conçoive, et quelle dénomination qu'on lui donne, elle ne peut être pour nous qu'une vérité de raisonnement et non une vérité d'expérience. Elle est une dérivation logique du fait positif de sensation, lequel se transforme dans notre esprit en une idée d effet, qui implique alors la nécessité rationnelle d'une cause.
Ainsi, des deux termes corrélatifs sensation spéciale et catcse de la sensation spéciale, celui qui est connu primitivement, immédiatement et par lui-même, qui est donné, c'est le premier ; celui qui ne peut être connu et déterminé qu'après et par l'autre, qui est cherché, qui est inconnu, c'est le second. Nous poserons donc la Sensation Spéciale en principe absolu, en fait positif primordial; et nous désignerons ses différences spécifiques par des dénominations quelconques purement conventionnelles qui — pour nous renfermer dans les trois cas déjà pris pour exemples — seront les suivantes : voir, ouïr, avoir chaud; ou bien, pour employer une forme substantive: \di vision, V audition, \di sensation de chaleur.
Ces dénominations fondamentales une fois convenues, nous nous trouvons en état de désigner méthodiquement les causes des sensations spéciales ainsi nommées. Nous aurons : la cause de la vision, la caii^e de V audition, la cause de la sensation de chaleur.
De telles expressions seront ainsi la traduction explicite et méthodique, c'est-à-dire la juste définition, des
noms implicites et empiriques qui en tiennent lieu dans la langue usuelle.
Il s'agit maintenant d'analyser la Cause de la sensation spéciale en général ; il s'agit de savoir ce que cette idée renferme, et d'en séparer les éléments constitutifs.
9. La Cause de la sensation se décompose logiquement en une cause active, cause externe, objective, — et une cause passive, cause interne, subjective. En troisième lieu, nous constatons la présence, entre la cause active et la cause passive, d'une cause intermédiaire et neutre ou moyen de rapport entre les deux autres.
Ces trois éléments constituants de l'entière cause de la sensation spéciale, l'analyse métaphysique nous les donne tels que nous les avions déjà trouvés dans trois définitions empiriques formulées parles physiciens. Les voici dans leur ordre de succession, en allant du subjectif à l'objectif, du moi au non-moi :
L Le sens spécial-, II. V organe spécial ; III. V agent spécial.
Cela posé, il devient facile de ramener les dénominations empiriques du Sens, de l'Organe et de l'Agent spéciaux, dans tout cas concret, à des symboles méthodiques, et de les définir rationnellement. Par exemple, la lumière^ Y œil et la vue seront rapportés tous trois à un même fait originel, primordial et irréiluclible,d une valeur certaine, et défini par soi, qui leur sert de caractéristique commune et de lien commun, c'est-à-dire au fait psychique de la sensation de Voir^ à la Vision.
La Vue, l'Œil et la Lumière se convertiront respectivement en Sens, Organe et Agent de la Vision j ou, avec la forme adjective, en sens, organe et agent Visuels. Et
semblablement des trois facteurs de rAudition et de la Sensation de Chaleur : le Son et la Chaleur, de même que la Lumière, seront, génériquement, des Agents Spéciaux, et leur attribut spécifique respectif sera emprunté à un principe primordial, autonome et psychique, qui, pour Tun, sera l'Audition; pour l'autre, la Sensation
de Chaleur.
10. L'intelligence du lecteur ne m'aura pas attendu pour conclure. Déjà sans doute il entrevoit les vastes et admirables conséquences dont sont gros les résultats qui viennent d'être acquis.
L'analyse de quelques alinéas d'un traité élémentaire de physique nous aura conduits d'abord à constater que les mots lumière, son et chaleur sont les termes homologues de trois relations semblables, c'est-à-dire de trois relations particulières qui ne sont que trois applications, que trois variantes spécifiques, d'une seule et même relation générique.
Nous avons réussi ensuite à dégager cette relation abstraite dans sa formule la plus vraie, la plus simple, la plus pure. Nous avons trouvé qu'elle est entièrement constituée par deux éléments : V un eff'etj la sensation spéciale ; 2» une cause, la cause de cette sensation spéciale. Et ce deuxième membre s'est divisé à son tour en ces termes : le sens spécial, l'organe spécial, et l'agent spécial.
Que le vrai philosophe s'arrête à considérer cette série d'idées corrélatives et solidaires : son esprit n'en serat-il pas illuminé d'une clarté éclatante, ne sera-t-il pas frappé de ce que cette chaîne logique qui réunit étroitement ensemble le sujet et l'objet, l'âme, Torganisme et le monde extérieur de la matière, réunit par cela même
en une systématique et compacte unité la Psychologie, la Physiologie et la Physique, ces trois grands tronçons de la science jusqu'ici séparés, épars et languissants ?
Dans la pensée bornée de nos physiciens, qu'est-ce que rOptique, qu'est-ce que l'Acoustique, qu'est-ce que la Thermique ? Ce n'est que la science d'un agent spécial de sensation. Une telle science n'est plus pour nous désormais une science entière, elle n'est qu'un membre de science,, elle est simplement l'une des trois mères branches d'un même arbre qui est la connaissance de la loi génératrice d'une sensation spéciale, de la Vision, par exemple, c'est-à-dire la connaissance une et triple du sens de la vision, de Vorgane de la vision, et de Vagent de la vision.
Et alors TOptique (pour nous en tenir à un seul des exemples qui nous occupent), ou science du Voir, ne consistera plus pour nous uniquement dans la connaissance de ragent visuel; son programme embrassera à la fois les trois facteurs mutuellement complémentaires delaVision. Et alors, pour caractériser différentiellement et dénommer méthodiquement les trois grandes divisions correspondantes de l'Optique, ainsi envisagée, nous les distinguerons en Optique psychologique, ou science du Sens visuel (et par conséquent de ses modifications ou sensations propres) ; Optique physiologique, ou science de l'Organe visuel (comprenant, avec l'œil proprement dit,tout Tappareil cérébral de la vision) ; et Optique physique, ou science de l'Agent visuel.
On fera sans peine l'application de la même règle à l'Acoustique et à la Thermique.