II. Esthétique physiologique, ou science des causes
organiques de la sensation et du sentiment, et de leurs effets propres ;
III. Esthétique physique ou objective, science des causes objectives de la sensation et du sentiment, et de leurs effets propres.
14. L'Esthétique générale ainsi divisée en premierdegré d'analyse, il resterait à subdiviser chacune de ses trois grandes sections. Mais c'est de la troisième que nous avons surtout en vue de nous occuper dans cet essai. Nous allons donc passer directement à cette dernière ; et pour ce qui est des deux autres, nous nous bornerons à donner plus tard quelques courtes indications à leur sujet.
15. Si Ton considère que les causes externes d'où dépendent les différents états de notre moi sont pour nous par cela même la source de tout bien et de tout mal ; si, en second lieu, nous observons que l'action de ces causes se plie à la volonté de Thomme à mesure qu'il les connaît davantage, on reconnaîtra sans peine la plus haute importance au sujet de ce chapitre. Mais ce sujet est-il bien déterminé dans notre esprit, et le but qu'il s'agit d'atteindre est-il véritablement celui qui est présent en ce moment dans notre pensée? N'avons-nous pas à redouter une illusion de perspective qui paralyserait nos recherches dès le point de départ en les égarant dans un champ qui n'est pas le leur? En un mot, n'avons-nous pas à redouter de prendre pour les objets de la sensation et du sentiment une chose qui en réalité serait tout autre? On va se convaincre qu'un tel danger n'est point chimérique, et que l'intelligence a le plus grand effort à
faire pour s'y soustraire.
16. Les personnes qui ont insuffisamment réfléchi sur les questions que soulève J'ontologie se persuadent qa'ellespossèdentla connaissance del'objetdeleurs sensations ou de leurs sentiments par cela même et cela seul qu'ellessaventdistinguer les caractères sensibles parlesqnelscetobjets'attesteàleurconscience. Oui, en vérité, ces
caractères nous sont connus, connus pleinement, et avec une entière et intime certitude, mais cette connaissance, c'est une connaissance de quelque chose qui est en nous, qui est entièrement et seulement en nous, faisant partie de nous-mêmes. Ces caractères sensibles sont en effet les qualités constitutives de notre sensation ou sentiment, et c'est par un renversement complet de la réalité qu'ils nous apparaissent comme appartenant à Tobjet senti, comme étant ses propriétés intrinsèques. Par exemple, quand nous disons d'un objet qu'il est rouge, qu'il est sonore, qu'il est amer, qu'il sentie musc ou la rose, qu'il est froid ou brûlant ; qu'il est aimable, qu'il est beau, qu'il est admirable, ou bien qu'il est méprisable et odieux, nous nous imaginons avoir peint la chose, et nous n'avons peint que des états de notre moi. Notre esprit n'a eu en réalité devant lui que sa propre image ; mais, par l'effet du prestige d'une illusion innée, il ne se reconnaît point dans cette image, et il croit y voir la figure de la cause extérieure des modifications qu'il observe en lui.
Cette proposition, présentée sous sa forme purement abstraite, sera peut-être rebutante pour beaucoup d'esprits, qui n'y verront qu'une subtilité, qu'un jeu métaphysique. Ce n'est du reste pas autrement sans doute qu'ils auront jugé cet aphorisme bien connu de Leibniz : Eœterna non cognoscit anima nisi per ea quœ sunt in semetipsa. Et le jugement suivant de Condillac, qui pourtant n'a jamais passé pour idéaliste, fera également l'effet d'une fantaisie bizarre à ces hommes positifs : < Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons >.
38 NOUVELLES RECHERCHES SDR l'eSTHÉTIQUE ET LA MORALE
Cependant aujourd'hui les sciences les plus positives, la physique, la chimie et la physiologie, arrivent à leur tour, par la seule force de leur évolution propre, à cette même conclusion de la spéculation métaphysique, dont les savants s'étaient si longtemps raillés ; et c'est euxmêmes, physiciens, chimistes et physiologistes, qui viennent démontrer par des preuves expérimentales que la matière ne possède dans le fond aucune des qualités dont la conscience universelle des hommes Pa de tout temps dotée sur la foi du témoignage des sens.
Les phénomènes du rêve et ceux de la mémoire suffiraient pour établir que tous les modes de sensation et de sentiment peuvent s'éveiller en nous sans l'intervention actuelle de leurs objets normaux. Ainsi, quand nous rêvons, il n'est pas nécessaire, cela est de toute évidence, que des objets réfléchissent la lumière sur notre rétine pour que leur image se présente au sensorium. Les témoignages de l'expérimentation sont encore plus probants s'il est possible. L'étude des fonctions sensorielles a conduit les physiologistes à reconnaître que toutes nos sensations spéciales peuvent être déterminées banalement par Taction d'un seul et même agent d'irritation ; et que, à l'inverse, une multitude d'agents très divers sont aptes à faire naître chacune de ces espèces de sensations avec les caractères propres qui la distinguent.
Pour obtenir ces résultats, il suffit d'attaquer tout nerf spécial de sensation par une action excitatrice quelconque, pourvu quelle soit capable d'opérer un brusque changement mécanique dans l'organe. Ainsi, pour faire surgir la sensation de lumière, on n'a qu'à ébranler le nerf optique par un coup porté sur le globe de l'œil, ou même par une légère pression du doigt sur cette partie; ou bien encore il suffit de le faire traverser par un cou-
rant électrique. Certaines opérations chirurgicales pratiquées sur Torgane de la vue nous apprennent en outre que si on pince, pique, tord ou brûle le môme nerf, ou si on le soumet à l'action d'un réactif chimique énergique, on provoque toujours et invariablement un mode identique de sensation, la sensation de lumière, et rien que la sensation de lumière.
Maintenant, si ces mêmes excitateurs de natures si diverses sont portés Tun après l'autre sur le nerf auditif, nous obtiendrons chaque fois la sensation de son, et nous n'en obtiendrons jamais d'autre. Et il en sera de même des autres nerfs sensitifs spéciaux.
17. En résumé et d'une manière générale, disons qu'il suffit de produire l'irritation d'un nerf spécial de sensation quelconque à l'aide d'un irritant quelconque, pour susciter une sensation qui sera invariablement de même espèce pour le même nerf.
La nature, le mode, le caractère essentiel et distinctif de la sensation spéciale résident donc entièrement en nous, en notre moi; et par conséquent les qualités sensibles des objets ne sont pour ainsi dire qu'un reflet, qu'une projection imaginaire des états de notre âme. Elles n'ont, en un mot, aucune réalité objective. Comprenons dès lors que pour envisager sainement l'étude des agents de la sensation et la mener à bonne fin, il est indispensable de commencer par faire abstraction absolue de tous leurs caractères sensibles, de toutes leurs «propriétés secondes», suivant le langage des scolastiques.
Les physiciens en sont arrivés de nos jours à réduire l'idée de la lumière et des couleurs, de la chaleur et du
40 NOL'VKLLES KECHEKCHES SUR L'ESTHÉTI^UE ET LA MORALE
son, à celle d'un phénomène purement mécanique. Qu'ils poussent à fond les considérations d'où ils ont tiré cette conclusion, et ils reconnaîtront que la nature de tous les agents de sensation, quels qu'ils puissent être, est entièrement soluble en propriétés mécaniques.
18. Au point où nous voilà parvenus, deux grandes difficultés s'offrent à l'intelligence Elle a à se demander ce qui reste, ce qui peut rester des agents de la sensation nne fois dépouillés de toute propriété sensible. Alors en effet ils semblent ne rien conserver de leur essence sur quoi notre observation puisse avoir prise, et se résoudre en un concept métaphysique, l'idée pure de cause, ou tout au plus en l'idée mathématique d'une /brce entrant en conflit avec une autre force dans l'espace et le temps.
Savoir que ces causes ou forces existent, ne serait-ce pas dès lors tout ce qu'il nous serait donné d'en jamais connaître? Toute la connaissance que nous pourrions en espérer ne se bornerait-elle pas à celle de leur nécessité logique? Réduits à cet état d'insaisissable abstraction, par quoi et par où l'analyse pourrait-elle mordre sur de tels objets ? Gomment les étudier, comment déterminer leur identité, comment les distinguer les uns des autres dans cette commune privation de qualités? Au premier abord, en effet, une pareille entreprise paraît se heurter à l'impossible.
Cependant, à côté de cette conclusion en apparence inflexible, il existe un fait que nous sommes bien forcés de reconnaître aussi. Ce fait, c'est que, à chacun de nos modes spécifiques de sensation, nous associons un certain agent spécial par une corrélation toute particulière, adéquate, et exclusive de tous autres agents, corrélation
tellement étroite que son terme subjectif et son terme objectif se résolvent en une seule et même image dans l'esprit, et n'ont qu'un seul et même symbole dans le langage. Ainsi la vision a son agent, l'audition a son agent, etc. Et pourtant nous sommes instruits d'autre part que tous les agents peuvent se montrer indistinctement aptes à faire apparaître toute sensation spéciale. Que faut-il donc conclure de ce rapprochement si contradictoire en apparence?
D'abord nous en conclurons que les agents diffèrent réellement entre eux, qu'ils sont divers, puisqu'il nous est donné de les distinguer les uns des autres; et nous en conclurons secondement qu'ils diffèrent autrement que par leurs qualités sensibles, puisque, sous certaines conditions de mise en rapport phj'^siologique, ils sont tous capables de provoquer les mêmes sensations. Et, troisièmement, nous en conclurons enfin que leur nature possède des propriétés intrinsèques qui sont. autres que leurs propriétés sensibles, c'est-à-dire qu'elle est formée d'éléments qui peuvent être perçus, appréciés et déterminés autrement que par les sens.
Revenons aux exemples.
19. Si l'agent que nous nommons lumière n'était ce qu'il est, et n'était en possession du privilège de s'appeler, lui tout seul, la lumière, que parce qu'il fait sur nous l'impression lumineuse, il s'ensuivrait que le caustique appliqué siir le nerf visuel, que le choc électrique qu'il reçoit, que le coup de poing sur l'œil qui l'ébranlé, sont, chacun et tour à tour, et tous à la fois, lumière, puisque toutes ces actions diverses donnent en effet la sensation de lumière. Et pourtant nous n'aurions jamais la pensée
de faire une pareille assimilation. Nous qualifions de lumineux le soleil ou laflammed'une lampe, mais à qui viendrait donc l'idée de qualifier de cette sorte le soufflet brutal qui, suivant l'expression populaire, nous a fait voir trente-six chandelles^ Un sinapisme appliqué sur la peau, du piment sur la langue, nous donnent la même sensation qu'une application d'eau bouillante ou celle d'un fer retiré du feu; et malgré cela nous nous garderions certes de dire, si ce n'est au figuré, que le piment et la moutarde sont des corps chauds, tandis que nous trouvons tout naturel' d'attribuer la qualité de chaleur à l'eau bouillante et au fer rouge.
Ce contraste de faits soulève les deux questions suivantes, auxquelles nous essaierons de répondre :
V Question. — Étant reconnu que des agents se manifestant par une même sensation spécifique diffèrent néanmoins entre eux d'une manière assez marquée pour qu'il ne soit pas possible de les confondre, et pour qu'on aperçoive entre eux une ligne de démarcation très nette, quelle est la nature des caractères qui nous permettent de les distinguer ainsi les uns des autres?
2« Question. — En vertu de quelle propriété un seul agent entre tous ceux qui sont aptes à provoquer une même sensation spécifique est-il considéré comme l'agent spécial de cette sensation?
20. Les divers agents qui ont la propriété de modifier notre moi sensitif d'une manière identique, peuvent aussi avoir la propriété de modifier les objets, mais chacun alors à sa façon ; de telle sorte que, semblables entre eux par leurs effets subjectifs^ ils difl'èreront entre eux^par leurs effets objectifs. Et c'est alors par ces
derniers qu'il nous est donné de les distinguer et de les identifier.
Ainsi Teau bouillante d'une part, et la farine de graine de moutarde ou Vurtica urem d'autre part, ont, l'une et l'autre, la propriété de nous causer une sensation intense de chaleur, ce qu'on appelle une sensation de brûlure. Mais, dans le premier cas, le principe caché, l'agent en soi inconnu, le je ne sais quoi enfin, qui exerce son pouvoir sur notre sens thermique, se manifeste concurremment en dehors de nous par toute une série d'effets concomitants d'une nature tout autre, et cette réunion particulière de manifestations parallèles ne s'observe aucunement dans le second cas. Par exemple, l'eau bouillante, en même temps, qu'elle nous donne sa vive impression de chaleur, détermine d'autres changements dans l'état des corps inertes qui l'avoisinent, tels que de faire monter la colonne liquide du thermomètre, de communiquer aux corps rapprochés sa propriété de produire sur nous la même sensation de chaud, et sur la matière brute la même action dilatante, et cela jusqu'à travers l'espace et au moyen de ce que les physiciens nomment un rayonnement, dontles rayons peuvent être réfléchis par un miroir, etc. Or le sinapisme, même le plus énergique, comme aussi l'urtication la plus violente, est impropre à produire par lui-même aucun de ces phénomènes d'ordre purement physique; et c'est cette différence de propriétés objectives qui nous permet de caractériser et de discerner l'agent producteur de la sensation de chaleur présent dans l'eau bouillante, et de le différencier de l'agent, également cause déterminante de la sensation de chaleur, qui réside dans la pâte de moutarde noire ou dans la liqueur acre de l'ortie.
44 NOUVELLES n£( iiERcriEs srK l'esthétique et la morale
Telle est ma réponse à là première question proposée; passons maintenant à la seconde.
21. Une fois établie d'une manière générale la base de la distinction et de l'identification des agents de sensation, il reste à trouver la caractéristique de l'agent spécial et légitime pourle distinguer des agents accidentels et anormaux. En d'autres termes, il s^agit maintenant de déterminer à quoi il tient qu'un lel agent est réputé seul spécial et seul propre à l'exercice de telle ou telle fonction sensorielle entre tous ceux qui sont concurremment aptes à faire naître la sensation correspondante. L'examen de ce point va nous introduire dans un nouvel ordre de considérations des plus intéressants ; mais une attention soutenue est plus que jamais nécessaire pour bien saisir l'enchaînement des idées dans l'exposé qui va suivre.
22. Toute sensation spécifique n'est pas seulement une source de plaisir et de peine; elle a une autre attribution encore. C'est de nous communiquer certaines notions, ou de nous pousser à certains actes, volontaires ou automatiques, qui sont appelés à jouer un rôle dans l'économie vitale. Les agents qui répondent à celte dernière fin naturelle de la sensation, en même temps du reste qu'à la première, sont les agents spéciaux et normaux, les agents proprement dits de la sensation spécifique.
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, la sensation lumineuse sert à nous donner la connaissance de ce qui se passe à distance et au loin, c'est-à-dire à nous faire
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i?ot>, dans Tacception active de ce verbe. Or, de tous les agents pouvant produire la sensation lumineuse, un seul est capable de mettre celle-ci en état de remplir ce rôle physiologique. Un tel agent devient ainsi l'agent normal, le véritable agent de la sensation de lumière; et à lui seul par conséquent, il appartient de s'appeler l'agent de la lumière, ou simplement la lumière.
23. Nous venons de voir que l'agent spécial vrai, l'agent légitime, peut être discerné, et comment il peut l'être. Mais savoir simplement reconnaître une chose parmi d'autres n'est pas en posséder la science; c'est ne la connaître pour ainsi dire que par l'étiquette. Toutefois cette première et superficielle connaissance est déjà importante : une fois déterminée l'identité d'un agent, c est-àdire le rapport de concomitance constante existant entre ses effets subjectifs et ses effets objectifs, il devient possible de constater la présence de cet agent et d'obtenir la mesure de son énergie actuelle sans éprouver son ac-, tîon directe sur nous-mêmes. Exemple: Nous savons que TébuUition de l'eau et l'incandescence du fer sont des manifestations objectives de l'agent de la chaleur dans un état d'intensité où la sensation spécifique lui correspondant acquiert une acuité très douloureuse et où son action matérielle sur notre corps est désorganisatrice.
Cette corrélation constante nous étant connue, nous saurons nous garderde l'action nuisible des corps chauds sans que la sensation de brûlure soit nécessaire pour que nous soyons avertis du danger.
Et toutefois ce n'est pas encore assez que d'avoir appris à deviner la présence de l'ngent de la sensation et
le degré actuel de son énergie sans avoir à en faire sur nous l'expérience directe; il nous reste à apprendre à le diriger et à l'utiliser pleinement, car, moins bien traités à cet égard que les espèces animales inférieures, nous ne pouvons guère compter sur notre instinct pour régler notre conduite vis-à-vis des forces ambiantes au mieux de nos intérêts. L'homme n'obtient presque de la nature que ce qu'il lui arrache en dévoilant ses lois et en les obligeant à opérer pour lui au moyen des applications utiles auxquelles il réussit à les soumettre. Or, pour atteindre entièrement ce résultat, ne connaître les agents que par leurs effets apparents ne saurait suffire, il faut par notre intellect en pénétrer l'essence même.
Constater la corrélation liant entre eux deux groupes d'effets collatéraux d'une même cause n'est pas assez; cette cause demande à être analysée dans son mécanisme intime, qu'il faut démonter, pour ainsi dire, pour en étudier ensuite une à une toutes les pièces. Telle sera la condition sine quâ non à remplir pour que les agents du dehors se plient complètement à nos besoins et déploient pour nous toute l'utilité dont ils sont capables.
Avoir observé que telles conditions objectives accompagnent ordinairement les sensations lumineuses ou thermiques, a pu suffire pour amener l'homme primitif à découvrir la lumière artificielle et le feu; mais pour que le génie humain soit parvenu à la découverte prodigieuse de ce que les physiciens nomment les lois de l'optique et de la thermique, et à tirer de ces lois des applications tout aussi merveilleuses; pour que, par exemple, la science soit arrivée à décupler, et à décupler cent fois la puissance de Tœil humain en ouvrant à ses contemplations deux mondes également immenses.
l'un, immense de grandeur, l'autre, immense de petitesse, le monde du télescope et le monde du microscope, qui tous deux lui étaient fermés ; et à renouveler la face du globe par la vapeur; c'est dans leur nature intime, c'est en soi que les deux agents lumière et chaleur ont dû se dévoiler à nous.
24. Essayons maintenant d'indiquer d'une manière générale par quel modus agendi l'agent spécial opère sur nos facultés pour provoquer en elles les modifications qui le caractérisent. Nous aurons ensuite à rechercher dans quels principes constitutifs essentiels il puise le pouvoir d'exercer une telle action.
25. Les agents de la sensation n'agissent sur le sensorium que d'une manière médiate; leur action immédiate atteint tout au plus l'extrémité périphérique des nerfs sensitits, et l'effet propre de cette action sur ces derniers se réduit, ainsi que nous Pavons noté précédemment, à leur imprimer une modification mécanique, ou une modification physique ou chimique équivalente. La spécificité de l'agent spécial ne repose donc pas sur un rapport direct et essentiel entre lui et la faculté correspondante du sensorium. La corrélation n'existe par le fait qu'avec l'organe nerveux de cette faculté; il importe maintenant de voir comment elle est établie, c'est-àdire de quelle coadaptation de propriétés réciproques entre le nerf de la sensation et son excitateur propre elle résulte.
L'examen anatomique nous découvre que la corrélation en question tient entièrement à un rapport d'ap-
propriation mutuelle existant entre les propriétés mécaniques, physiques ou chimiques de l'agent excitateur et les dispositions mécaniques, physiques ou chimiques, de Vorgane différentiateur ou organe de réception ajusté à l'extrémité périphérique de tout nerf sensitif spécial.* C'est ainsi que l'agent spécial de la sensation de lumière ou sensation visuelle, est en relation directe, non pas avec le sensorium, non pas avec le sens de la vue, mais uniquement avec le bout externe du nerf de la vue. Et maintenant comment ce rapport s'établit-il, et à quoi tient-il que les deux termes de ce rapport soient unis ensemble par un mariage exclusif?
Autrement dit, comment se fait-il que, dans les conditions normales, la lumière soit l'excitateur privilégié du nerf optique, et que, d'autre part, elle ne puisse exciter que ce seul nerf ?
Gela est dû, et totalement, à la coadaptation ménagée entre les dispositions structurales de l'œil et les j)ropriétés physiques (et aussi ses propriétés chimiques probablement) de la lumière. Autrement dit, cela est dû, d'une part, à ce que l'instrument récepteur placé en avant du nerf de la vue ne donne accès qu'à la lumière et oppose une barrière à tout autre agent; d'autre part, à ce que les organes différentiateurs des autres sens, l'oreille, les papilles du goût et du tact, etc., protègent leurs nerfs respectifs contre la lumière, de même que l'œil préserve le nerf visuel de l'action du son, de l'action des saveurs, des odeurs, etc.
1. La notion de 1' « organe différentiateur » appartient à ma théorie générale de rOrgane et de lu Fonction, exposée dans de nombreux écrits, auxquels je me permets d'adresser le lecteur. Les principaux sont, par ordre de date: FAectro 'dynamisme FiïrtZ (sous le pseudonyme de Philips)^ \ \q\. in-8o, Paris 1855 ; Essais de Physiologie philosophique, 1 vol. in-8o, Paris 1866 ; La Philosophie physiologique et médicale à V Académie de Médecine, 1 broch. in-8s Paris 1868.
Les propriétés de l'agent spécial d'une espèce de sensation qui constituent son privilège de provoquer cette sensation d'une manière élective et exclusive ne sont donc autres, répétons-le, que ses propriétés matérielles communes, et le mode d'action suivant lequel ils affectent nos organes est foncièrement identique à celui qu'ils suivent quand ils affectent les corps en général. C'est ainsi, par exemple, que la lumière se comporte vis-à-vis de l'œil tout comme elle se comporte vis-à-vis de la chambre* obscure d'un appareil photographique; et il serait gratuit et irrationnel de supposer que l'image formée sur la rétine affecte cette glace impressionnable autrement que par le moyen de Faction physico-chimique des rayons lumineux qui la produisent.
26. L'action que l'agent spécial de sensation exerce sur le sens correspondant a été ramenée de l'action sur le sens à une action sur l'organe externe du sens; et enfin cette dernière action a pu être identifiée à l'action commune de l'agent sur la matière inerte. Reste maintenant à examiner cette dernière action, à la décomposer en ses éléments formateurs.
27. Il est certain que les éléments esthétiques (c'està-dire de sensation. Voir ci-dessus § 12) diffèrent entre eux objectivement, puisqu'ils se manifestent par des pouvoirs différents. Cependant nous avons vu, et ceci est une vérité qu'on ne saurait contester, que toutes les propriétés sensibles des objets doivent être éliminées par la pensée, qu'il en doit être fait abstraction complète, pour concevoir leur nature dans sa pure réalité. Mais
que restera-t-il donc de la substance des agents après une telle soustraction, quel en sera le résidu pour nous rendre compte de leur action, d'abord, et puis de la différence de leurs modes d'action?
Nous répondrons :
Toutes les qualités sensibles (ce que les métaphysiciens appellent qimlités secondes) supprimées, il reste des qualités qui ne sont tributaires d'aucune sensation spéciale, et celles-ci nous suffisent pour concevoir et clairement comprendre les causes objectives de nos sensations, leur diversité, ainsi que la variété de leurs mécanismes, de leurs processus et de leurs effets. Ces qualités, ce sont les propriétés relatives aux idées de force, à^ espace ei de temps \ ce sont les propriétés que j'appellerai mathématiques ([qs qualités premières à^^ métaphysiciens).
Que Ton y regarde de près, que Ton pèse les conclusions peu suspectes de la science expérimentale, et les propriétés mathématiques (ou, si on veut, géométriques et mécaniques) nous apparaîtront avec évidence comme les seuls éléments irréduclibles, résistant à l'analyse rationnelle,de ce que nous nommons les agents matériels et les corps. Et voici la conclusion pratique de cette vérité : c'est que le développement de la science objective doit être cherché dans la réduction progressive de toutes les propriétés physiques (au sens le plus large, c'est-àdire physiques et chimiques) aux propriétés mathématiques. Cette réduction extrême consiste en effet à rBLUxener le sensible dm conceptible, ce qui est incontestablement le but final et la consommation de toute science.
La théorie de la lumière aujourd'hui universellement acceptée, qui ne voit dans cette force organoleptique (pour employer l'expression de M. Chevreul) qu'une
ondulation de l'éther, c'est-à-dire un pur mouvement, et la doctrine de jour en jour plus accréditée de Téquivalence ou convertibilité réciproque de toutes les forces de la matière, marquent la tendance du mouvement scientifique de l'époque dans le sens indiqué ci-des-
1. Ce morceau, écrit peu de lemps après la publication de ia traduction française de la CorréUUion des forces physiques de Grove, porte l'empreinte de cet ouvrage.