ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE L'UTILE
28. Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer que toute sensation, est apte à deux sortes d'effets ou phénomènes, toutes deux prévues et combinées dans le plan de l'économie. La première consiste à réaliser l'état de plaisir et l'état de souffrance avec leurs nuances intermédiaires; la seconde, à servir de véhicule à certaines connaissances venues du dehors, et à être le ressort au moyen duquel la nature imprime certaines impulsions à nos désirs, à notre volonté et à nos actes. Nous savons d'un autre côté aue la sensation ne peut produire son effet secondaire, son effet utile, qu'autant qu'elle-même est le produit de l'agent spécial.
Il sera dès lors entendu que tout agent spécial a à remplira la fois les deux destinations suivantes:
1*» Susciter une certaine espèce de sensation qui, toujours identique à elle-même quant à sa nature^ est susceptible de se manifestera l'état Ae plaisir ou à l'état de peine, ou encore à un état intermédiaire, l'état neutre ou indifférent ;
2** Communiquer au sujet, par l'intermédiaire de cette espèce de sensation et de ses différents états, certaines notions et certaines impulsions destinées à concourir aux fins naturelles de notre être.
ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE l/UTILE 53
29. La première de ces deux sortes d'opérations de l'agent spécial sera nommée sa fonction € sensuelles; et la seconde pourra être appelée sa fonction <usuellei^.
Ces expressions, que nous empruntons à la langue commune pour représenter des concepts nouveaux, reçoivent, dans cette application spéciale, une valeur de convention qui s'écarte plus ou moins de leur acception vulgaire. Dans ce nouvel emploi, l'adjectif sensuel se rapportera à la sensation et au sentiment entant que considérés sous le rapport de leurs états variables de plaisir ou de peine ; et le sens particulier que nous donnons à Tadjectif usuel ne comporte pas l'idée à'usage, mais celle d'utilité, ce qui est d'ailleurs une des significations du latin usus. A ce propos, je demande à introduire ici un intermède philologique.
30. Le langage scientifique est forcé d'opter entre deux écueils: le néologisme grec et la dénaturation des mots de la langue commune. C'est ce dernier que le goût littéraire redoute le moins, et cette considération a décidé ici mon choix, non toutefois que j'aie cédé à un scrupule de puriste, mais parce que j'ai craint de m'aliéner le lecteur en prenant le parti contraire. J'ai déjà tant de néologismes à mon actif, et on me les a tant reprochés ! . Cependant, à ne consulter que l'avantage de la précision et de la clarté, c'est sans doute le premier parti qui serait le meilleur, et c'est aussi l'avis de Port-Royal. Voici ce qu'on lit dans la Logique : < Le meilleur moyen pour éviter la confusion des mots qui se rencontrent dans les langues ordinaires est de faire une nouvelle
34 NOUVELLES RECHERCHES S13R l'eSTHÉTIQUE ET LA MORALE
langue et de nouveaux mots, qui ne soient attachés qu'aux idées que nous voulons qu'ils représentent. > Et ailleurs: < Les hommes ayant une fois attaché une idée à un mot ne Ten défont pas facilement^ et ainsi* leur ancienne idée, revenant toujours, leur fait aisément oublier la nouvelle que vous leur voulez donner en définissant ce mot; de sorte qu'il serait plus facile de les accoutumer à un mot qui ne signifierait rien du tout, comme qui dirait: j'appelle hara une figure terminée par trois lignes, que de les accoutumer à dépouiller le mol parallélogramme de Tidée d'une figure dont les côtés opposés sont parallèles, pour lui faire signifier une figure dont les côtés ne peuvent être parallèles. >
A ces réflexions, justes in abstracto, un auteur peut objecter que, dans la pratique, il y a à tenir compte de Taversiôn du public pour un grécologismé scientifique qui sévit aujourd'hui à outrance. Cela dit, je reprends ma démonstration au point où je Tai interrompue.
31. Le dernier résultat analytique auquel nous venons de parvenir nous permet de voir distinctement le but de notre entreprise, et de mesurer de l'oeil l'intervalle qu'il nous reste encore à parcourir. En efl'et, une division naturelle des fonctions de l'agent spécial nous trace et nous expose dans ses grandes lignes le programme de l'Esthétique Objective.
Nous avons déjà signalé ce qui, dans cette étude,^ est préliminaire et fondamental. Ces principes de notre méthode consistent, rappelons -le, premièrement, à déterminer l'identité propre de l'agent par ses manifestations objectives; secondement, à poursuivre, par un examen raisonné de ces manifestations objectives, la
ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE l'uTILE 55
décomposition de son action sur le sensôrium; et, troisièmement, à analyser sa constitution intime pour parvenir à la comprendre, et arriver par là à saisir Tenchainement et la raison de ses effets.
32. Après ces questions premières viennent les questions secondes que voici : Il s'agit de déterminer pour chaque agent spécial ce qu'il offre de particulier et de caractéristique dans sa fonction < sensuelle > et dans sa fonction < usuelle» respectivement.
Occupons-nous d'abord du premier point.
On commencera par établir la gamme des états de plaisir et de peine que l'agent est apte à produire. Gela fait, il y aura à déterminer les effets parallèles de son action objective, qui deviendront les indices révélateurs des effets parallèles de son action subjective. En troisième lieu, il s'agira de fixer les modifications d'action qui correspondront à ces modifications de produit.
En ce qui concerne la fonction € usuelle >, nous avons à suivre une marche semblable. Il faudra d'abord la caractériser d'après l'agent spécial particulier proposé, et la caractériser sous le triple rapport: 1« de son but et de son résultat, c'est-à-dire des notions et des impulsions que l'agent est appelé^à nous communiquer; 2® des conditions objectives auxquelles ces notions et impulsions particulières correspondent respectivement ; et 30 de son mode d'action.
Pour faciliter Tintelligence de ces principes nous allons en faire l'application à un cas particulier.
Soit la Chaleur Tagent spécial que nous nous proposons d'étudier sous l'un et sous l'autre aspects de sa double fonction.
Nous nous fixerons d^abord sur ce qu'il y a de fondamental dans ses effets objectifs, dans son modusagendi, et dans sa nature. Nous serons amenés de la sorte à reconnaître que cet agent se manifeste objectivement, d'une manière générale, par la dilatation des corps soumis à son action, et nous aurons dès lors, dans ce phénomène matériel, un signe pour constater la présence latente de la chaleur en tant qu'agent spécial de la sensation de ce nom. Après cela nous découvrirons que son action se propage en ligne droite par rayonnement, qu'elle se réfléchit sur certaines surfaces sous un angle égal à celui de son incidence, etc. etc. Et finalement nous serons conduits à concevoir la qualité constitutive essentielle de notre agent sous la forme d'une espèce particulière de vibrations, c'est-à-dire d'un mode spécial de mouvement.
La détermination de ces conditions fondamentales une fois obtenue, nous devons chercher la loi de leurs différentes modifications.
La Chaleur n'engendre pas seulement la sensation de chaleur, elle la produit plus ou moins vive, elle la produit agréable^ pénible, douloureuse ou indifférente. Resterait à former la gamme de ces tons thermo-esthétiques.
Bornée à la Chaleur, une telle analyse donne un résultat peu compliqué, tandis que, étendue au Son, elle nous ouvre tout un vaste champ de distinctions, distinctions de ton^ de timbre^ à^accord et de discordance, etc. Toutes les nuances de la sensation de chaleur peuvent se ramener aux deux états opposés de plaisir et de souffrance, ce dernier s'offrant à son tour sous deux formes contraires que l'on distingue par les appellations de chaleur brûlante ou étouffante, et de froid.
ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE l'uTILK 57
Étant données ces diverses modifications subjectives de la chaleur, demandons-nous quelles sont les modifications correspondantes de son effet objectif, la dilatation des corps. Nous les trouverons comprises entre certaines limites d'élévation et de dépression de la colonne thermométrique.
Ce point une fois réglé, nous aurons à déterminer la triple modification que doit subir l'activité intime de l'agent Chaleur pour causer respectivement, d'une part, la sensation de chaleur agréable et l'élévation moyenne du thermomètre; d'autre part, la sensation thermique douloureuse, sensation de brûlure ou de froid, et l'élévation excessive ou l'abaissement excessif du thermomètre. Et nous trouverons que ces trois modifications distinctes du principe d'action de la chaleur consistent dans trois modifications correspondantes (encore imparfaitement déterminées par la physique) du mouvement ondulatoire qui constitue cet agent.
Et maintenant, quelle est la fonction eslhétiqweusuelle de la chaleur, autrement dit quelles sont les notions et impulsions que cet agent a pour mission de nous communiquer par l'intermédiaire de la sensation spécifique qui porte son nom ?
Gomme véhicule d'information, la Chaleur a des attributions restreintes, tandis que, pour certains autres agents, ces attributions sont prédominantes et ont une immense sphère d'action : tels la Lumière et le Son. Ces deux agents nous instruisent au moyen d'une impression neutre, c'est-à-dire d'une sensation qui n'est nécessairement ni pénible ni agréable, et à l'aide d'un mécanisme ad hoc en rapport avec la précision merveilleuse et l'étendue indéfinie des connaissances que nous leur devons. Mais la Chaleur, et avec elle la Saveur et l'Odeur
(sauf, pour cette dernière, en ce qui concerne le chien et d'autres espèces animales chez qui Todorat le dispute à la vue et à Touïe comme informateur), a pour tout moyen d'information les impressions distinctives du plaisir et de la peine, et toute l'information qui nous vient par ce canal se réduit à être avertis que la même cause du dehors d'où résulte la sensation agréable ou désagréable qui est en ce moment présentée notre conscience, produit en même temps sur la matière de notre organisme une altération plus ou moins considérable de nature favorable ou nuisible.
Le plaisir nous révèle le bien et nous attire vers sa source ; le déplaisir nous dénsa^ la présence du mal, et nous en éloigne. Auss| ce que nous appelons une douce chaleur est pour nous une révélation instinctive que, conjointement à cette impression flatteuse sur notre sensorium, une action bienfaisante, quoique non sentie, non perçue, opère sur l'ensemble de notre économie. Ressentons-nous au contraire une impression de brûlure, c'est le signal d'un danger de destruction pour notre corps, et c'est en même temps une répulsion soudaine qui nous éloigne de ce danger. Le bon goût des mets qui nous sont servis nous engage à les accepter comme une nourriture saine et réparatrice, et il aiguise pour eux notre appétit.
Cependant, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, les révélations et les sollicitations de l'instinct par lesquelles les espèces inférieures sont presque uniquement guidées dans leur conduite à l'égard du monde ambiant, ne sont pour l'homme qu'un guide susptct, et même parfois réellement trompeur et positivement dangereux, aussi longtemps que les lumières acquises par son labeur intellectuel, autrement dit aussi longtemps
ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE l' UTILE S9
que la Science n'est pas intervenue pour interpréter, compléter, et au besoin corriger, les leçons de ce mentor intérieur. Un malade a la fièvre; ses sensations thermiques ne peuvent que l'induire en erreur sur Tétat de la température ambiante.Jugeant cette température d'après ses sensations actuelles, iLdéciderait qu'il fait objectivement très froid, qu'il gèle à la glace autour de lui, quand il a le frisson ; et il se croirait plongé dans une fournaise durant le stade de chaleur.
La sensation ne peut donc se passer d'un critérium objectif capable de rectifier, en cas de besoin, son témoignage. Ce critérium, dans le cas que je viens de considérer à titre d'exemple, c'est le thermomètre.
La Lumière, en tant qu'agent de sensation, a pour fonction usuelle de nous faire apprécier la grandeur, la forme, la position relative et l'état de mouvement ou de repos des objets, et, dans la plupart des circonstances, il suffit de se confier à ses indications pour être fidèlement renseigné. Mais aussi il est des cas où cette confiance peut devenir pour nous une source de sérieux mécomptes. En nous faisant connaître les lois de la réfraction, la science nous signale et nous explique les illusions d'optique et nous met en garde contre elles.
11 est inutile de prolonger cette énumération d'exemples, passons à la conclusion.
33. Pour que la fonction esthétique usuelle des agents s'exerce pleinement, normalement, et avec pleine efficacité, il est indispensable que leurs conditions objectives correspondantes nous soient connues. Or, comme nous l'avons constaté en ce qui concerne tous les agents, sauf une réserve pour ceux de la vision, de l'audition et
60 NOUVELLES RKCHEKCHES 8UK l'eSTHÉTIQUE ET LA MORALE
de la taction, les opérations de la fonction usuelle ne sont qu'une conséquence, qu'un effet consécutif des opérations de la fonction sensuelle. En d'autres termes, le plaisir et la peine, et leurs nuances et combinaisons diverses, sont les seuls inspirateurs des notions, et les seuls instigateurs des actes, que les agents ont pour office de nous suggérer. Il suit de là que les conditions objectives sur lesquelles repose la fonction usuelle d'un agent se confondent avec celles de sa fonction sensuelle, d'où cette conséquence qu'il nous suffira de connaître celles-ci pour connaître en même temps celles-là.
Sans doute, la lumière et le son s'écartent en un point de cette règle, puisque la sensation par laquelle ils nous informent n'est le plus souvent qu'une sensation à l'état neutre, c'est-à-dire une sensation qui n'a par ellemême ni le caractère du plaisir, ni le caractère opposé. Néanmoins ces deux agents ont une fonction sensuelle qui même, chezrun d'eux, est fort étendue, et l'analogie rend très probable que cette fonction sensuelle, si richement dotée en ce qui concerne le son, et qui est loin de l'indigence chez la lumière, a une fonction usuelle pour pendant.
Ainsi la lumière et le son ont une fonction usuelle indépendante des états de plaisir et de peine. Elle consiste, dans le premier cas, à nous renseigner, directement, sur la dimension, la place, la distance et le mouvement des objets, et, indirectement, sur leurs autres propriétés concomitantes et leur valeur comme signes convenus ; dans le second cas, cette fonction est de nous avertir de la présence de certains phénomènes de la nature environnante qui se dérobent à la vue, ainsi que de nous dévoiler certaines dispositions morales des êtres animés qui nous entourent; et, immensurablement élargie par l'institution
ESTHÉTIQUE DU PLAISIR ET ESTHÉTIQUE DE L*UTILE 6l
du langage, elle devient le principal véhicule du commerce des idées, et assure la conservation des conquêtes de l'esprit humain. Mais, je le répète, aussi vaste que soit le rôle enseignant de la lumière et du son, ce rôle ne met en jeu que des sensations à Tétat neutre, les significations du plaisir et de la peine n'entrant pour rien dans son procédé. Or, à côté de cette fonction d'utilité, le son a un vaste et merveilleux domaine sensuel, l'admirable domaine de la Musique. Et de son côté la lumière a aussi sa musique, la musique des couleurs, dont nous devons le rudiment à un illustre chimiste philosophe, M. Chevreul.
Et, cela dit, les charmes, les ravissements de la mélodie et de l'harmonie seraient-ils donc dépourvus de tout effet consécutif usuel, et par exception seraient-ils à eux-mêmes toute leur raison d'être? Non, car la musique mérite d'être considérée comme un important auxiliaire du langage. Sans doute, elle n'a rien à dire à 1 intelligence, mais elle parle au cœur, aux entrailles ; au gré de l'artiste, elle met en jeu le clavier de nos sentiments, de nos émotions, de nos passions. Elle est sœur de l'éloquence et, comme elle, constitue un puissant levier d'action de l'homme sur l'homme. «.... je sens que la musique touche dans les profondeurs de mon âme des cordes que nulle autre puissance ne fait vibrer ; j'en éprouve un plaisir qui ne ressemble à aucune autre sensation. Rien ne parait plus mystérieux, plus inexplicable, > W. E. Ghanning *.
Mais, dans l'harmonie des couleurs, me demanderat-on,où voyez- vous l'utile servir de compagnon à l'agréable? Après avoir cherché, je rencontre là comme ailleurs
1. w. E, Channingj sa vie et ses œuvres , avec une préface de M. Char' les de Rémusat, Paris, 1857, p. 214.
cette heureuse compagnie du beau et du bien. L'action utile de Tharmonie des couleurs parait se rapporter en particulier au bon fonctionnement et au bon entretien de Torgane nerveux de la vision. Les couleurs formant accord étant les couleurs mutuellement complémentaires, leur concours fait passer d'une manière alternative tous les éléments chromatiques de la rétine de l'action au repos et du repos à laction *. Il résulte de ce fait, d'abord, que ces éléments contribuent tous pour leur part à la dépense totale de force nerveuse supportée par l'organe visuel, ce qui maintient ses énergies en équilibre; et il en résulte, en second lieu, que, chaque élément pouvant réparer ses pertes à fur et mesure à la faveur des intervalles d'inaction, son activité ne s'épuise pas.
34. En résumé, certains agents de sensation ont sans doute des < fonctions usuelles > indépendantes de leurs € fonctions sensuelles >, mais on peut affirmer comme étant une loi commune à tous que le plaisir et la douleur ne sont pas destinés, en règle générale, à se produire uniquement pour eux-mêmes, sans autre but qu'euxmêmes, et que, sous chacun de ces deux états opposés d'une sensation spécifique, il convient toujours de chercher un but éloigné que la nature a en vue d'atteindre à l'aide de ce moyen. D'un autre côté, il est un point incontestable, c'est que toutes les espèces de la Sensation — et nous pouvons ajouter : toutes les espèces du Sentiment — comportent les deux états de plaisir et de peine.
1. Voir ma théorie de la composition trichromatique delà fibre optique intégrante, dans Electro-dynamisme vital, l»aris, 1855, et dans Essais de physiologie philosophique, Paris, 1866.