DEUXIÈME PÉRIODE. — COLLAPSUS
Dans celte deuxième phase, l'exaltation des facultés intellectuelles a fait place à un abattement profond. Les malades sont tristes, découragés, livrés à une indifférence absolue. Ils sont, disent-ils, comme hébétés. Ceux qui avaient quelque distinction, quelque élégance, la perdent et se sentent euxmêmes tomber dans l'abrutissement.
Ils sont poursuivis par une somnolence habituelle pendant le jour, et pendant la nuit par des rêves tristes et désolants. Ils ne peuvent fixer leur attention et se plaignent d'un sentiment de vague profond dans l'esprit; leur mémoire s'amoindrit d'une manière progressive; ils oublient à chaque instant ce qu'ils doivent faire ; ils égarent et perdent leurs outils ; ils sont obligés, pour se rappeler les choses les plus simples comme les plus importantes, de faire de constants efforts. Quelques-uns, gardant un peu de loquacité, ne peuvent plus trouver les mots. « J'avais la réputation de raconter d'une manière amusante, me disait un ouvrier (obs. VI), je ne puis plus le faire; maintenant ma langue tourne moins bien qu'autrefois. »
Cet amoindrissement de la mémoire est un des accidents les plus tristes de l'empoisonnement par l'acide sulfo-carbonique. Il persiste en général d'une manière tenace, lors même que les autres symptômes se sont amendés (obs. IV, V, VII, VIII).
A cette période, la céphalalgie se maintient souvent, aussi bien (jue les éblouissements et les vertiges, ou plutôt ils se reproduisent après le travail.
Les douleurs lancinantes des membres tendent à disparaître aussi bien que l'excitation du tégument externe.
Chez un assez grand nombre d'ouvriers, la sensibilité de la peau e9t amoindrie.
20 A. DELPECII.
Cette anesthésie plus ou moins complète occupe une étendue variable de la surface cutanée.
Dans l'observation III, où elle est très prononcée, les membres inférieurs jusqu'auprès du pli de l'aine, les membres supérieurs jusqu'au deltoïde, sont insensibles au toucber, au pincement, à la piqûre, à l'impression du froid. Cette dernière sensation semblait très amoindrie sur la généralité de la surface cutanée (obs. IV, XV, XXII) cbez plusieurs ouvriers qui prirent des bains de rivière jusqu'au 2 novembre et par une température très basse, sans en ressentir d'impression bien marquée. Les membres inférieurs, les avant-bras et les mains sont plus ordinairement frappés d'insensibilité que les autres parties du corps. Dans l'observation VII , qui est un exemple d 'anesthésie bien nette et plus étendue, le tronc y participait également.
Il y a à ce sujet une remarque à faire. Les observations prises sur les ouvriers en caoutchouc soufflé me paraissent mettre hors de doute une action locale directement exercée par le sulfure de carbone. Evidemment, après le travail et par le fait du contact des mains avec les pièces qui sont mouillées par le mélange vulcanisant, les doigts sont engourdis et moins sensibles.
Cet engourdissement, cette diminution de la sensibilité me paraissaient de nature à demander quelques recherches, et voici ce que j'ai constaté ;
Lorsque le sulfure de carbone est appliqué sur un point de la surface cutanée, il y détermine, en raison de sa volatilité extrême, un sentiment de froid Irès prononcé. Bientôt celle impression se transforme en une sensation de cuisson intense qui peut aller, si l'action se prolonge, jusqu'à une douleur très vive. Toutes les parties du corps ne sont pas également sensibles à cette influence irritante. Les mains, et surtout les doigts, paraissent l'être moins que les parties de la peau habituellement couvertes; aussi supportent-ils plus longtemps
le mouillage par ce corps. C'est ce qui explique, en raison d'une action plus prolongée, la production plus complète sur ces extrémités de l'effet anesthésique.
Toutefois il parait pouvoir se produire sur d'autres points. Des expériences que M. Desormeaux, alors chirurgien de l'hôpital Cochin, a hien voulu entreprendre à ce sujet, semblen établir que la douleur déterminée par quelques opérations chirurgicales, ouvertures d'abcès , cautérisation par le fer rouge, etc. , est moins vive lorsque plusieurs applications de sulfure de carbone faites avec un pinceau les ont précédées.
Disons tout de suite que les malades repoussent ce moyen, en raison des souffrances que son emploi même détermine.
L'action irritante directe du sulfure de carbone se manifeste, on le comprend, avec une intensité beaucoup plus considérable lorsqu'il est déposé sur les muqueuses. Dans l'observation XXI, nous voyons un exemple d'oph thaï mie très aiguë avec suppuration développée par l'introduction d'une goutte de mélange vulcanisant, et suivie de staphylôme de la cornée et de l'iris, et d'une altération profonde de la vue.
C'est ici le lieu de signaler une observation qui vient, dans une certaine mesure, à l'appui de l'influence locale directe du sulfure de carbone. L'hyperesthésie cutanée, les douleurs musculaires et plus tard la roideur, la faiblesse, l'anesthésie fmppent très spécialement aussi les membres inférieurs. Or, ces parties qui, au premier abord, semblent échapper à cette influence directe, sont cependant en contact constant avec le sulfure. On sait en effet qu'en raison de la densité de sa vapeur il gagne la partie déclive des lieux où il se dégage. Il en résulte une couche plus ou moins épaisse dont la présence se manifeste pour les ouvriers, pour les femmes surtout, par une sensation intense et pénible de froid vers les extrémités inférieures.
Cette zone chargée de vapeur donne lieu à quelques obser-
2ï A. DELPECH.
valions qui en constatent bien l'importance. Elle était assez épaisse dans un petit atelier (obs. IV) pour que l'air parût
brûler autour du poêle rouge. M. B (obs. XVII) voyait la
vapeur s'enflammer autour de ses bas qui en étaient pénétrés, lorsqu'il jetait à ses pieds une allumette encore allumée.
D (obs. III) enflammait facilement la coucbe intérieure
de vapeur suH'o-carbonée. Il a remarqué qu'une allumette sur laquelle on soufflait semblait brûler plus activement, comme si l'on eût soufflé du gaz dessus. Un autre ouvrier m'a affirmé qu'en allumant sa pipe il avait eu souvent la sensation d'une légère explosion, comme si son baleine, chargée de vapeur de sulfure, eût pris feu. La présence de cette vapeur en quantité énorme, occupant surtout les parties déclives, ne peut donc être mise eu doute.
Ne doit-on pas, dans une certaine mesure, établir entre son contact habituel et les troubles qui se manifestent dans les membres inférieurs, une relation de cause à effet?
Quant à l'engourdissement des mains, il est bien évident après le travail ; les ouvriers ne peuvent saisir les petits objets qui ne déterminent que des sensations tactiles obtuses. Ils sont généralement disposés à rappoiter, du moins en plus grande partie, ce fait à l'action caustique du mélange vulcanisant qui brûle la peau et la dessèche. Mais cette explicatbn est évidemment insuffisante en présence des troubles de la raotilité déterminés parla même influence, (roubles dont le détail va suivre et qui, bien certainement, ne peuvent être produits par une action irritante directe.
L'analgésie, moins ordinaire que l'affaiblissement des sensations tactiles, a cependant paru évidente chez quelques ouvriers (obs. III). Elle ressort d'ailleurs des expériences chirurgicales précédemment rapportées.
C'est ici qu'il y a lieu de placer une sensation anormale que
j'ai rencontrée chez A (obs. VI). Il ressentait un froid
extrême et douloureux siégeant surtout vers la région cer-
vieille, et il était obligé de la combattre par l'application de corps ebauds. Il en était de même cbez F (obs. XV).
Quelques autres ouvriers éprouvaient la sensation d'un refroidissement général d'une manière presque constante.
A cette époque de l'intoxication, les organes des sens s'allèrent d'une manière de plus en plus marquée.
Les troubles delà vue se prononcent. Un brouillard plus ou moins épais voile les objets et enlève aux images perçues leur netteté. Les malades lisent avec difficulté les petits car ractères d'imprimerie ; quelques-uns ne peuvent même lire les gros caractères. L'un d'eux (obs. X) ne pouvait plusapercevoir le nom des rues. Ce trouble devient plus marqué lorsqu'ils veulent fixer avec attention un objet peu volumineux.
L'éloignement ou le rapprochement ne modifie pas très sensiblement la vision.
Ces symptômes furent plus marqués dans les observations IV, VI, IX, XIV, XV, XVII, XIX. Quelquefois la vue est plus nette dans le demi-jour qu'à la lumière vive. Les pupilles sont tantôt dilatées, tantôt normales ou contractées, plus souvent dilatées cependant, mobiles (obs. IV) ou immobiles (obs. XIV).
Dans cette dernière observation que j'emprunte au Recueil des travaux de la Société médicale d'observation (fascicule VII, janvier 1860), un examen complet fait par M. Michon ne fit découvrir aucune altération matérielle de l'œil, si ce n'est une congestion des papilles des nerfs optiques.
Cbez deux malades examinés par M. Desmarres (obs. IV et XIX) les faits constatés furent l'absence de toute altération extérieure apparente de l'œil, les pupilles normales ou très légèrement dilatées, mobiles, la conservation du champ de la vision (phosphènes normaux), l'impossibilité de lire les caractères fins d'impression, une pâleur plus ou moins étendue, une excavation évidente, une diminution dans la transparence de la pupille du nerf optique.
24 A. DELPKCH.
La manière dont se produisit l'altération de la vue dans ces deux cas et chez le malade de l'observation III, présente quelque chose de particulier. Chez les deux premiers, elle se développa brusquement à la suite d'un travail exagéré; la dépression de la fonction se manifesta aussitôt sans phénomène d'excitation préalable ; chez le dernier, ce fut à la suite de la production énorme de vapeur sulfo-carbonique à laquelle donna lieu l'inflammation du liquide contenu dans une terrifie remplie de mélange vulcanisant.
II sera intéressant de rapprocher cette altération de la vue de celle qui se produit sous une forme analogue à la suite de l'usage exagéré du tabac à fumer.
Une surdité plus ou moins prononcée se montre assez fréquemment dans l'intoxication sulfo-carbonique au deuxième
degré. B (obs. VIII) entend, dit-il, comme au travers
d'une toile. La surdité peut, comme dans l'observation VI, frapper inégalement les deux oreilles.
Mais l'une des altérations les plus graves et les plus pénibles est sans contredit celle qui atteint les fondions génératrices.
J'ai pu, dans l'industrie du caoutchouc soufflé, confirmer comme résultat définitif mes observations plus anciennement faites sur ce point.
A l'époque de col lapsus, tous les ouvriers, à une seule exception près parmi les faits que j'ai recueillis, sont plus ou moins complètement frappés d'impuissance. C'est là l'un des caractères les plus formels de l'action du sulfure de carbone seul ou additionné de chlorure de soufre, et dans les ateliers il n'est mis en doute par personne. Il est d'une telle notoriété que dans une importante usine des environs de Paris, qui consomme plus de 1000 kilogrammes de sulfure de carbone par mois, aucun homme marié du voisinage, me disait-on, ne peut s'engager comme ouvrier. Si dans l'observation publiée par M. le docteur Heurlaux, rien de semblable n'a été constaté.
on peut, tout en acceptant comme vrai le dire du malade, et sans invoquer même une immunité qui n'aurait rien de bien extraordinaire, on peut, dis-je, faire cette remarque que chez cet ouvrier, il s'est surtout manifesté des symptômes d'excitation, et que la période de collapsus n'a jamais été complètement prononcée; qu'ainsi, par exemple, l'affaiblissement des membres inférieurs n'a pas été porté très loin ; ce n'est donc pas là un fait de nature à infirmer en aucune façon le résultat d'observations nombreuses.
Chez les malades dont je résume ici l'histoire, tantôt l'anaphrodisie comme on l'a vu, a élé précédée de stimulation, tantôt elle s'est développée de prime abord et sans que la première période fût nettement indiquée.
Tout s'éteint à la fois en général, et la possibilité des érections et le désir des rapprochements sexuels.
« J'étais très ardent, très coureur, me disait le jeune homme de l'observation IV, avant d'entrer à l'atelier, mais rapidement je me mis à fuir les occasions tant par absence de désir que par conscience de ma faiblesse. »
« Autrefois, me disait le jeune malade de l'observation IX, les femmes m'occupaient et je perdais mon ouvrage; aujourd'hui je n'y pense plus, c'est bien plus commode. »
Lorsque les érections sont provoquées, elles sont souvent très courtes et ne peuvent amener qu'un coït incomplet suivi toutefois d'éjaculation dans quelques circonstances. Il est à noter qu'à la période d'amoindrissement des facultés génératrices, la sensation spéciale développée avec peine, paraît garder cependant chez quelques malades toute son intensité (obs. IV, XXII).
Je crois, sans pouvoir l'affirmer d'une manière absolue, quoique tous les renseignements recueillis, quoique presque toutes les observations semblent lé démontrer, que, lors même que les fonctions delà génération persistent dans cette limite, le plus souvent la liqueur spermatique à la période de collap-
26 A. DELPECH
sus, a perdu ses propriétés fécondantes. Si l'on voit dans l'observation XV une exception à cette règle, il ne faut pas oublier qu'au milieu d'une cachexie très prononcée, les facultés génitales avaient conservé une remarquable intensité.
Lorsque cette action dépressive s'exerce chez des adultes, on peut avec le temps, et par un traitement convenable, en faire disparaître le plus souvent, en totalité ou en partie, les conséquences, mais celles-ci sont beaucoup plus graves chez les sujets exposés de très bonne heure à l'action du sulfure de carbone; chez eux, comme on le voit dans l'observation III, recueillie à l'hôpital Lariboisière, dans le service de M. Tardieu, l'obstacle apporté au développement de la fonction arrête le développement de l'organe. Chez D. .., en effet, les testicules avaient évidemment subi un arrêt de développement. Entré à douze ans dans l'industrie du caoutchouc souillé, il n'avait jamais vu ses instincts génésiques se développer normalement. C'est là un fait qui me semble d'autant plus important, que dans l'observation X le même résultat s'est produit. Avec un développement normal de la verge, les testicules sont extrêmement petits. Cette disproportion coïncide avec ce fait qu'à l'époque de la puberté, le sujet de cette observation a été comme le précédent, atteint de paraplégie sulfo-carbonique.
Chez la femme, les fonctions génératrices s'amoindrissent dans la même proportion que chez l'homme (obs. XII, XXIII). La sensibilité spéciale diminue et disparaît, le désir des rapprochements sexuels s'éteint. Dans l'observation XII, l'indifférence de la malade devint telle sur ce point, qu'elle fut abandonnée pour cette cause par son mari.
Cependant des ouvrières déjà malades, auraient pu, m'a-t-on dit, sans que je l'aie constaté, élantdevenues enceintes, porter jusqu'au terme de la grossesse le produit de la conception. Mais c'est là un fait très exceptionnel. Tous les ouvriers, tous les fabricants que j'ai interrogés, ont reconnu qu'il est très
rare que les femmes exposées à l'influence du sulfure de carbone aient des enfants. Lorsque la conception s'opère, presque toujours l'avortement se produit pendant les premiers mois. Y a-t-il là une simple stimulation cougestive des organes de la génération, comme je l'ai signalé pour la première période, ou un véritable empoisonnement, comme on l'observe dans les intoxications alcoolique,. saturnine et phospborée? C'est ce qu'il est difficile de dire. Notons en passant que les pertes si fréquentes chez les ouvrières en caoutchouc soufflé, et qu'elles rapportent elles-mêmes à leur profession, ne sont souvent, très probablement du moins, que des avortements produits à une époque très peu avancée de la grossesse et, par suite, méconnus (obs. Hi, V, XIX).
Celles, en petit nombre, que l'on m'a signalées comme ayant pu accoucher à terme, ont dû abandonner leur profession avant la fin de la gestation. Elles ont été en effet atteintes, sous la double influence de la grossesse et des vapeurs sulfo-carbonées, de vomissements violents qui ont cessé lorsqu'elles ont quitté l'atelier.
Une opinion généralement répandue et dont il faudrait des observations nombreuses pour démontrer l'exactitude, est ceiie-ci : que l'atrophie des seins est une conséquence assez ordiuaire de l'inhalation prolongée du sulfure de carbone. J'ai observé quelques faits qui pourraient venir à l'appui de cette assertion. D'ailleurs, il n'y a là rien qui ne puisse rentrer dans les lois régulières de la physiologie pathologique.
L'état de dépression générale qui marque la deuxième période domine aussi la série des accidents qui caractérisent les altérations de la motilité. Une faiblesse musculaire plus ou moins générale, plus ou moins prononcée, portée quelquefois jusqu'à une paralysie complète, s'y rencontre constamment. Cette faiblesse se montre d'abord aux mains, $Ui .gèrement dans Lus premiers temps, plus tard d'une manière continue. Il me parait difficile de ne pas expliquer cette
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localisation par l'action directe du mélange vulcanisant sur les parties avec lesquelles il est habituellement en contact.
Bientôt les membres inférieurs sont atteints à leur tour. Les troubles qui se sont dès lors manifestés du côté des centres nerveux, ne peuvent laisser de doute sur l'origine do ce symptôme. Toutefois, ainsi qu'on l'a vu, il est permis de se demander si la vapeur sulfo-carbonée ne concourt pas à le produire en partie par une action directe. » Une lassitude extrême en est le premier indice. La moindre marche fatigue les malades; lorsqu'ils sont assis, ils ne se lèvent qu'avec effort en saisissant un appui ou en prenant, comme ils le disent, leur élan. Dans l'origine, ils attribuent à une simple roideur cet amoindrissement de la contractilité musculaire. Ils accusent une diminution de souplesse, d'élasticité, une sécheresse des articulations des genoux ; mais progressivement les accidents prennent un caractère plus décidé, les jambes fléchissent sous le poids du corps qui chancelle, la marche est lente et traînante, interrompue à chaque instant par le besoin de repos, quelquefois par des
chutes. M. G (obs. XVÏ) pouvait se tenir debout pendant
quelque temps dans l'immobilité, puis tout à coup il perdait l'équilibre et s'affaissait sur lui-même. F.... (obs. XV) ne pouvait marcher qu'à quatre pattes.
Cette série de symptômes a été portée plus loin chez les ouvriers en caoutchouc soulflé que dans mes premières observations, elle a atteint les proportions d'une paralysie formelle chez plusieurs ouvriers (obs. III, VII, XV, XVI).
D (obs. III) ne pouvait marcher que soutenu par deux
personnes, il a présenté celte particularité que, couché dans son lit, il développait cependant une force musculaire assez puissante. Doit-on en conclure qu'il était atteint surtout d'une paralysie de la conscience musculaire, de ce que l'on a appelé le sens de Ch. Bell, et rapprocher de ce fait celui que je viens de signaler (obs. XVI)?
La démarche a présenté quelquefois celle irrégularité que l'on remarque dans certaines formes de paraplégie : madame
A (obs. XXIII) ne pouvait marcher que sur la pointe des
pieds.
Un fait remarquable, mais qui n'est pas sans analogues dans d'autres intoxications, est un degré plus prononcé de paralysie sur des points limités du corps, un membre en particulier. Le membre abdominal gauche semble avoir été plus spécialement atteint par cet affaiblissement musculaire prédominant (obs. 111, XXII).
Si, vers les membres inférieurs, la paralysie musculaire prend souvent des proportions plus frappantes, les membres thoraciques y participent cependant, comme on l'a vu, d'une manière fâcheuse. Les mains sont roides et ne peuvent être complètement ni étendues ni fermées. Elles ont perdu considérablement de leur force et quelquefois d'une manière inégaie. Un corps lourd ne peut être soulevé pendant un temps un peu prolongé sans que la main le laisse échapper. Cet affaiblissement porte également sur les muscles de l'avantbras et du bras. Je n'ai toutefois pas constaté chez les ouvriers en caoutchouc soufflé de paralysie bien prédominante des extenseurs.
Lorsque des efforts sont faits pour opérer une striction plus énergique, les muscles sont souvent le siège de palpitations fibrillaires.
Chez aucun ouvrier je n'ai rencontré un tremblement comparable au tremblement alcoolique ou au tremblement mercuriel, lorsqu'ils sont portés à un haut degré, du moins à l'état constant. Mais quelques-uns d'entre eux en ont été affectés d'une manière passagère, surtout après le travail, et presque tous lorsqu'ils se mettent en colère ou lorsqu'ils éprouvrnt quelque émotion, en sont atteints pendant un temps plus ou moins long et avec une intensité bien évidemment maladive (obs. IV, XXII, etc.).
30 A. DELPECD.
Comme trouble exceptionnel de la motilité, F (obs. XV)
a présenté une roideur de la langue, une irrégularité dans ses mouvements, qui déterminaient une sorte de bégayement.
Digestion. — « A six nous ne mangions pas pour deux, » me disaient les malades des observations VI, VIII, XXII, XXIII, frappés ensemble et sous l'influence des mêmes conditions.
Qu'il y ait eu ou non une exagération de l'appétit dans la première période de l'intoxication, l'anorexie est en effet un des caractères les plus constants de la deuxième.
Cette anorexie présente d'ailleurs des irrégularités assez singulières. C'est quelquefois le matin à jeun qu'elle s'est montrée plus marquée (obs. XIV). Toutefois c'est ordinairement après le travail qu'elle se prononce plus fortement, et, en partie du moins, sous l'influence du dégoût produit par l'odeur du sulfure de carbone, qui poursuit les ouvriers. L'inappétence (obs. VI, XXIII) peut être portée assez loin pour que l'alimentation devienne insuffisante, et une maigreur extrême peut en résulter.
Une salivation plus ou moins marquée, mais qui ne résulte pas de l'odeur désagréable du sulfure, puisqu'elle se produit sans que l'odorat en soit impressionné (obs. XXIII), un crachotement passager cbez quelques ouvriers, constant chez d'autres, accompagnent l'anorexie, (Juant aux renvois, aux nau.-ées, aux vomissements, aux coliques, aux alternatives de constipation et de diarrhée, je n'ai rien rencontré chez les ouvriers en caoutchouc soufflé que je n'aie précédemment indiqué.
Respiration. — Il en est de même des troubles de la respiration : une oppression assez vive, un essoufflement habituel sont des faits assez ordinaires, sans que pour cela l'auscultation offre à signaler des caractères bien précis.
Un certain degré d'emphysème caractérisé par la prolon-
gation du bruit expirateur constitue cependant un fait assez fréquent.
Circulation. — Le cœur a paru sain chez tous les ouvriers que j'ai examinés à ce point de vue. Lë léger bruit de souffle doux au premier temps, constaté chez plusieurs d'entre eux, doit être évidemment rapporté à l'état du sang.
L'observation XIV offre un exemple de mort subite par rupture dans le péricarde d'un anévrysme de l'aorte. Mais rien n'autorise à attribuer à l'influence de la profession la formation des quatre petits anévrystnes dont l'autopsie a montré l'existence.
Dans la plupart des observations prises sur des individus depuis longtemps employés dans les fabriques de caoutchouc soufflé, j'ai trouvé, à la seconde période de l'intoxication, des bruits de souffle plus ou moins intenses dans les vaisseaux du cou. Ils résultent évidemment de la déglobulisation du sang, suite naturelle du trouble de toutes les fonctions et des fonctions digestives en particulier.
La fréquence du pouls n'a été notée que dans des circonstances exceptionnelles et transitoires. La tendance à l'abaissement du nombre des pulsations, est plutôt le fait de cette époque delà maladie.
En résumé, les caractères de la seconde période de l'intoxication spéciale des ouvriers qui soufflent le caoutchouc, sont les suivants :
Affaissement des fonctions intellectuelles, tristesse, découragement, indifférence, affaiblissement de la mémoire, difficulté de trouver les mots, persistance de la céphalalgie gravative, anesthésie, analgésie, troubles de la vue, amaurose, surdité, impuissance, frigidité, atrophie ou arrêt de développement des glandes séminales, stérilité, avortement, faiblesse musculaire générale, roideur, paraplégie, anorexie profonde, bruits de souffle vasculaires, dépérissement, cachexie.
Cette cachexie qui peut, dans les cas graves, offrir la per-
32 A. DELPRCfl.
sistance de (ous les accidents de la période de col lapsus portés au plus haut degré, est surtout caractérisée dans les cas les plus simples par une anémie qui peut aller jusqu'à l'extrême, la perte de la mémoire, l'affaiblissement du système musculaire, surtout sous la forme paraplégique, et l'impuissance.
Marche de l'intoxication. — Ainsi qu'on l'a vu, la succession, la marche des accidents n'ont pas été les mômes dans l'industrie dont l'étude hygiénique forme l'objet de ce travail, que dari3 mes anciennes observations. La cause probable de celte différence a été signalée, mais il me semble utile d'y revenir d'une manière plus détaillée et en présentant quelques faits à l'appui des assertions que j'ai émises. En général, l'empoisonnement chez les ouvriers en caoutchouc soufflé a été plus lent; les quantités de vapeur de sulfure de carbone rapidement inhalé, ont été moins considérables dans la plupart des cas, et c'est ce qui m'a permis de constater la présence de symptômes qui manquent lorsque, violemment atteints, les malades tombent tout de suite dans la période de collapsus. Il n'y a dans ce fait rien qui ne rentre dans les conditions les plus ordinaires de l'observation. L'ivresse alcoolique aiguë peut, à la suite d'une ingestion considérable et rapide de spiritueux, franchir la période d'excitation et se prononcer immédiatement par des phénomènes de dépression qui peuvent devenir mortels. L'anesthésie chirurgicale peut amener, dans des circonstances dont la détermination n'est pas encore complète, une sidération immédiate, sans traverser les phases normales de son développement habituel.
Le sulfure de carbone a présenté dans son action les mêmes variétés. Comme les alcooliques, il peut déterminer une ivresse aiguë; plusieurs observations ci-jointes le démontrent. Comme eux, il peut pousser jusqu'à la menace d'une terminaison funeste immédiate, l'intensité de la dépression. En voici entre plusieurs un exemple qui m'a été raconté par les ouvriers
d'une fabrique dans laquelle le sulfure de carbone est employé en masses considérables.
Il y a quelques mois, le nommé L , soumis à d'abondantes vapeurs, tomba sans connaissance. Il était froid et dans l'état le plus alarmant. On l'a enveloppé de couvertures chaudes, et il a passé plusieurs heures couché au-dessus d'une chaudière. Il s'est peu à peu raminé, et l'on a pu le transporter chez lui.
Un fait semblable, dont je n'ai pu obtenir les détails et qui a failli avoir les plus tristes conséquences, s'est produit dans une fabrique des environs de Paris.
Enfin D (obs. III), se sentant étourdi, a pu sortir de
l'atelier précipitamment et éviter une syncope. MadameB ,
sa parente, qui n'a pas été portée à l'air aussitôt, a perdu connaissance et est restée assez longtemps dans cet état.
Ainsi, comme les alcooliques et les anesthésiques, le sulfure de carbone peut, sans transition, déterminer un collapsus profond; comme eux, il n'amène ce résultat, lorsque son action se développe progressivement, qu'après avoir plus ou moins violemment stimulé l'organisme.
Il s'en distingue encore en ce que, plus fréquemment clans l'intoxication qu'il détermine, la deuxième période tend à absorber la première. Il en diffère en outre par une irrégularité beaucoup plus grande dans le mélange des accidents d'excitation et de col lapsus. '
Ainsi, dans l'ivresse alcoolique commençante et légère, la stimulation des fonctions intellectuelles coïncide avec le besoin de mouvement, avec l'exagération de toutes les actions organiques; plus lard, avec le collapsusde l'intelligence et de la volonté, surviennent la faiblesse, l'irrégularité et l'impuissance du système musculaire, et, en dernier lieu, l'abolition de toutes les fonctions de relation. Il ne reste donc, comme période confuse, que le moment transitoire où les facultés intellectuelles étant encore surexcitées, quoique irrégulières, a, delpkcd 3
ik A. DELPECH.
la musculation est déjà tombée dans un collapsus incomplet.
Si, dans l'action des anesthésiques, des exceptions plus prononcées se manifestent, il est cependant vrai de dire que les périodes gardent encore dans leur marche une assez grande régularité.
Dans l'intoxication observée chez les ouvriers en caoutchouc, le désordre des symptômes est bien plus grand. Au milieu d'une dépression générale, une fonction peut se maintenir dans l'excitation. Ainsi dans l'observation XV, avec un degré marqué de cachexie, avec l'affaiblissement de la vue et de l'ouïe, avec une faiblesse prononcée des membres inférieurs, coïncide, par une bizarre anomalie, la surexcitation des fonctions génératrices qui, le plus généralement au contraire, subissent de bonne heure l'influence dépressive des inhalations sulfo-carbonées.
D'un autre côté, elles sont déjà tombées dans le collapsus, chez certains ouvriers, lorsque l'intelligence est à peine modifiée, ou lorsque, du côté des actions cérébrales, l'excitation persiste encore.
Parmi les fonctions intellectuelles, il en est une, la mémoire, qui souvent est profondément amoindrie, lorsque le malade conserve encore une grande activité d'esprit et même une activité exagérée. Ainsi la loquacité peut être très prononcée et coïncider avec une extrême difficulté pour trouver les mots et pour exprimer les idées.
Très fréquemment, la dépression des forces musculaires générales, la faiblesse des membres inférieurs s'est produite lorsque les facultés intellectuelles étaient encore excitées.
Il serait difficile, on le voit, chez beaucoup d'ouvriers, de constater des périodes généralisées bien nettes et tranchées d'une manière absolue. Cependant, dans quelques faits, cette constatation est possible. Les observations I, II, XIX, XXII, XXIV, entre autres, en sont des exemples frappants; mais dans beaucoup d'autres on est surtout frappé de l'indépendance, si
l'ont peut ainsi parler, avec laquelle chaque fonction subit l'action du sulfure de carbone.
Si l'on voit les mêmes appareils si différemment impressionnés chez des individus divers, on en voit aussi quelques autres présenter des immunités spéciales. L'observation XIV semble être un exemple de résistance absolue des fonctions génératrices, qui ne paraissent avoir été modifiées ni en plus ni en moins.
Celte immunité peut s'étendre à tout l'organisme et constituer une résistance générale à l'action toxique; elle peut encore ne se montrer que par l'obstacle qu'elle apporte à la complète évolution d'une intoxication qui s'arrête à la période de stimulation.
Ainsi, en prenant un exemple dans une autre industrie, celle de la gulta-percha, où le sulfure de carbone est employé comme dissolvant, je puis présenter un fait dans lequel les accidents ne l'ont jamais bien formellement dépassée, et dans lequel, en outre, ce n'est qu'après un temps très long qu'il s'est produit quelques symptômes de collapsus.
Obs. II. — Intoxication parle sulfure de carbone. Période d'excitation très nette et très persistante ; période de transition bien caractérisée sans collapsus confirmé.
L , âgé de vingt-quatre ans, autrefois ouvrier en gutta-percha,
maintenant cordonnier, est entré, le 28 février 1862, au n° 25 de la salle Saint-Ferdinand.
Ce jeune homme a joui d'une excellente santé jusqu'à l'hiver de -1859-1860 ; il est entré, à cette époque, dans une fabrique d'objets de gutta-percha; il y était employé à dissoudre cette substance dans le sulfure de carbone et à mouler des semelles de chaussures avec la pâle ainsi obtenue.
Dès le premier jour, et après une heure de travail, il fut atteint de céphalalgie frontale intense. Rien cependant ne semblait favoriser une action aussi prompte. Sa sobriété était complète; il ne faisait d'excès d'aucun genre; l'atelier où il travaillait est grand; on ne le chauffait point, et il semblait suffisamment aéré.
Cette céphalalgie persista quelque temps; puis il se développa dan3 les membres, et spécialement dans l'épaisseur des masses musculaires, des douleurs habituelles d'une assez grande acuité.
A. DEI.PECll.
A ces douleurs se joignaient des crampes des membres inférieurs et des pieds en particulier.
Chez cet ouvrier, naturellement calme et un peu Irisle, il ne paraît pas s'être produit d'excitation intellectuelle prononcée. On lui a dit qu'un de ceux qui avaient avant lui accompli le même travail était devenu fou. Il n'a jamais, dit-il, commis de violences.
Sa vue a été fréquemment troublée, mais d'une manière passagère; il voyait alors les objets comme au travers d'un brouillard. Ce symptôme disparaissait assez promptement lorsqu'il s'éloignait quelque temps de l'atelier.
L'ouïe, le goût, l'odorat, n'ont jamais été influencés. Les facultés génitales ont été surexcitées de bonne heure et d'une manière persistante.
Il en a été de même des fonctions digeslives ; l'appétit était tellement exagéré, que le malade aurait, dit-il, mangé toute la journée. A cette époque, il ne s'y joignait aucun trouble des digestions, et ce n'est que plus lard qu'il a été atteint de coliques vives et de diarrhée qui ont duré trois mois.
Les gaz intestinaux étaient abondants et fétides.
Jamais il n'a eu, à proprement parler, de salivation, quoiqu'il éprouvât un besoin de cracher continuel.
Son haleine avait, à un degré prononcé, l'odeur du sulfure de carbone. Il fut bientôt atteint d'un essoufflement habituel, surtout après le travail, et, depuis celle époque, sa respiration est restée beaucoup plus courte.
A l'auscultation, on constate, avec une sonorité de la poitrine qui ne semble pas exagérée, une prolongation très nette du bruit expiraleur.
Il n'a jamais eu d'accidenls fébriles.
Après un temps qu'il ne peut préciser, il perdit en partie la mémoire; il oubliait les ordres qu'on lui avait donnés, il égarait ses outils. 11 est douteux que la mémoire des mots ail jamais été altérée.
Vers la même époque, il sentit que ses jambes devenaient roides et se fatiguaient facilement; jamais il n'a éprouvé de tremblement. , jamais il n'a eu do faiblesse, de roideur ou d'insensibilité des mains, qu'il ne mouillait jamais de sulfure de carbone.
Là se termine la première époque de celle observation, dans laquelle la période d'excitation, bien nette et bien tranchée, n'est mêlée qu'à la fin d'accidents encore incertains intermédiaires qui semblent indiquer le passage à la période de collapsus.
En novembre 1860, L vint à Paris après avoir interrompu
pendant quatre mois son travail et avoir recouvré en partie sa
santé. Il y fut employé dans une succursale de la fabrique où il avait travaillé, et il y remplit les mômes fonctions.
L'exagération de l'appétit, l'excitation génitale, avaient disparu ; niais elles reparurent rapidement sous l'action des mêmes causes.
En décembre 1860, il avait placé sur un feu de charbon une bouteille remplie de sulfure de carbone et de gutta-percha. Le fond de la bouteille se sépara et le mélange coula sur le fourneau.
L fut enveloppé de flammes, brûlé à la face et aux mains, et
une partie du mélange pénétra même, pendant qu'il criait, dans l'arrière-gorge, où il fut fortement brûlé. Suffoqué par la vapeur, il tomba sur le sol et put cependant se relever assez promptement.
On se contenta de lui faire boire du lait, de guérir ses brûlures, et il reprit son travail.
Depuis cette époque, il a conservé une irritation habituelle de l'arrière-gorge, dont la muqueuse est un peu inégale et rouge, sans qu'il soit possible d'y constater des cicatrices évidentes.
Mais, comme cela arrive chez beaucoup d'ouvriers, cet accident développa rapidement la série des symptômes de l'intoxication.
Son appétit devint excessif; en dehors des aliments que lui donnait son patron, il mettait dans sa malledu painqu'il mangeait le soir; il enaurait, dit-il, mangé ainsi trois ou quatre livres chaquejour.
Son sommeil était lourd et profond ; on ne l'en tirait qu'avec difficulté, même, dit-il, à onze heures du matin.
Ses bras étaient devenus faibles, roides et malhabiles; ses jambes étaient affaiblies; il marchait avec peine et se fatiguait rapidement; il éprouvait toutefois en même temps dans les cuisses et dans les pieds des crampes très douloureuses.
Sa mémoire s'amoindrissait progressivement; il oubliait en route la commission dont on l'avait chargé ; il quitta même son patron à la suite d'une difficulté survenue parce que, ayant oublié ce qu'il lui avait recommandé de faire, il avait passé cinq heures et demie à une course qui demandait une heure et demie à peine.
L'intensité et la rapidité de la marche de la maladie s'expliquent par ce fait qu'il couchait dans une très petite chambre qui lui servait d'atelier le jour, et où le soir on faisait son lit par terre.
L était tombé dans une profonde tristesse; sa vue s'altéra do
nouveau, mais toujours d'une manière passagère.
La surexcitation génitale persistait. Elle n'a disparu , pour faire place progressivement à une frigidité marquée, que plusieurs mois après que L eut quitté l'atelier.
C'est au mois de mai 1861 qu'il reprit la profession de cordonnier.
A l'époque où je l'examine, il ne lui reste qu'un mal de gorgo habituel et la persistance de la dépression des fonctions génitales. Il y a quatre mois qu'il n'a eu de rapports sexuels, tandis qu'il
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répétait l'acte vénérien plusieurs fois par jour pendant qu'il travaillait au sulfure de carbone.
Il entre à l'hôpital pour y être traité d'un ictère simple qui semble être le résultat des troubles gastriques déterminés par l'alimentation mauvaise à laquelle sa situation misérable l'a réduit.
Cet ictère ne présente d'ailleurs rien de particulier dans sa
marche, et L sort guéri le 16 mars, pour aller achever à Vin-
cennes sa convalescence.
Il est difficile de rencontrer une observation dans laquelle la période d'excitation ait persisté d'une manière aussi frappante. Quelques phénomènes de dépression ne se sont produits qu'après un temps très long, malgré la persistance des causes. L... est une preuve bien évidente de l'aptitude personnelle qui domine dans une certaine mesure la durée proportionnelle, l'ordre d'apparition et l'absence de telle ou telle série d'accidents dans les intoxications en général, mais plus particulièrement dans celle qui nous occupe ici. Il est encore un exemple de ce mélange de symptômes d'excitation et de collapsus qui caractérise le passage de la première période, si bien définie chez lui, à la seconde période, qui n'a jamais pris tout son développement.
Ces prédispositions personnelles sont rendues bien évidentes encore par les altérations de la vue, si prononcées chez quelques ouvriers (obs. IV, VI, XIV, XV), tandis qu'elles sont presque nulles, ou beaucoup moins marquées chez d'autres.
Elles se montrent aussi dans ces paraplégies prédominantes chez les malades des observations III, VII, XVI.
Mais, en tenant compte de ce fait que certains individus sont réfraclaires à l'action de circonstances extérieures qui varieront pour chacun d'eux, et que, parmi eux encore et sous l'influence de causes semblables, certains appareils subiront avec une facilité différente les influences qui s'exerceront sur eux, on n'en peut pas moins établir, comme je l'avais annoncé en commençant, que, pour le sulfure de carbone, et plus particulièrement dans les conditions que réunit l'indus-
trie du caoutchouc soufflé, les faits se présentent, en résumé, de La manière suivante : Première période plus ou moins longue d'excitation; deuxième période indéfiniment prolongée de collapsus; enfin, période intermédiaire ou de transition, dans laquelle se mélangent d'une manière plus ou moins irrégulière les accidents de l'excitation et ceux du collapsus.
La durée de ces périodes a été très variable.
La période d'excitation générale est ordinairement assez courte; elle varie de quelques jours à quelques mois (obs. XIV, XXIII). Elle peut n'être constituée que par un accès d'ivresse de quelques heures, et disparaître sans laisser de traces, si le malade cesse d'être soumis aux inhalations sulfocarbonées.
Lorsque, au contraire, la persistance de la cause détermine celle de la maladie, et que la période de dépression se produit, la durée peut être très longue. Je connais des ouvriers qui sont malades depuis 1855, époque de l'origine de leur industrie. Plus de la moitié de mes observations sont, d'ailleurs, des exemples d'accidents déjà anciens. Améliorés quelque temps, lorsque l'intensité du mal oblige l'ouvrier qui les présente à se reposer, ils se renouvellent rapidement lorsqu'il reprend son travail.
La rapidité du déhut, comme la nature et l'intensité des premiers symptômes, a été en rapport direct avec l'intensité des causes. Il est bien rare que, dès le premier jour, il n'y ait pas eu quelques indices de l'action du sulfure, mais ils peuvent se borner à une céphalalgie peu intense, à un peu d'anorexie, à quelques coliques, tandis qu'on les voit ailleurs se caractériser par une céphalalgie atroce, des vertiges, l'excitation des facultés intellectuelles, et tous les troubles de l'ivresse. En général, c'est après quelques jours ou quelques semaines que l'intoxication s'est formellement prononcée.
Dans l'observation IV, on voit au bout de quinze jours des phénomènes graves se produire; ils ne se déclarent qu'au bout
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de six semaines, dans l'observation VII ; après plus d'une ïMinée dans l'observation VIII; mais, cbez ces trois malades, des symptômes plus légers s'étaient développés dès L'origine même du travail.
Quant à l'ordre de développement des accidents, disons rapidement que, dans les cas nuancés, après les premiers accidents, céphalalgie, troubles gastro-intestinaux, (lissons, tremblement, on voit, en général, survenir l'excitation intellectuelle, pouvant aller jusqu'à la folie; celle des organes génitaux, quand elle existe; puis rapidement les troubles delà mémoire, l'impuissance, la paralysie du mouvement, et enfin le dépérissement cachectique.