TRAITEMENT
Depuis la publication de mon premier travail, et à l'occasion de ces nouvelles recherches, des faits nouveaux se sont produits à mon observation. Ils portent sur deux points de vue différents : la prophylaxie de l'intoxication et la curation de quelques-uns des accidents qu'elle détermine. J'examinerai successivement ces deux faits.
Dans quelques industries, et en particulier dans celle des émailleurs sur fonte, on s'est efforcé de réaliser des conditions telles que l'ouvrier pût pratiquer les opérations de son état sans être exposé aux vapeurs ou aux poussières toxiques que ces opérations dégagent on déterminent. La même pensée s'était offerte à l'esprit de M. D...., l'un des ouvrie rs en caoutchouc soufflé que j'ai examiné, et qui l'ait l'objet de l'observation XIX. Il avait cherc hé le moyen de s'isoler des vapeurs qui se dégagent pendant l'opération de la vulcanisation, et pendant celle du soufflage, et, après plusieurs tentatives, il s'était arrêté aux combinaisons suivantes, dont le résultat définitif est de permettre aux ouvriers de travailler de leurs mains dans une chambre dont ils sont séparés par une cloison vitrée, percée d'ouvertures convenablement disposées. L'appareil est ainsi construit :
Dans une chambre qui peut être aérée par ses deux extrémités, on scelle par ses deux bouts, aux murs latéraux, une
tablette horizontale à la hauteur d'une table ordinaire ; du bord antérieur de cette tablette une cloison descend jusqu'au sol de la chambre; de son bord postérieur s'élève une planche verticale de 35 centimètres de hauteur environ. Cette planche est percée de six ouvertures circulaires de '28 centimètres, disposées par paires, de manière à donner passage facilement aux avant-bras de trois ouvriers. De son bord supérieur part un vitrage oblique en haut et en avant, au travers duquel ces ouvriers suivent facilement les mouvements de leurs mains. La séparation entre les deux parties de la chambre est complétée par une cloison pleine ou vitrée, qui part du bord antérieur du vitrage oblique pour se porter au plafond. Ces deux parties ne communiquent donc plus que par les ouvertures destinées au passage des mains. Celles-ci sont garnies de manchons amples, souples et imperméables, terminés par des bracelets de caoutchouc qui se serrent aux poignets.
Lorsque l'atelier, ainsi organisé, est en travail, trois ouvriers sont assis devant l'appareil, les jambes avancées sous la tablette comme sous une table à écrire, les mains engagées au travers des manchons. Tout a été disposé à l'avance sur la tablette.
Le premier ouvrier à droite prend dans une boîte les pièces de caoutchouc, il les place sur la fourchette, les plonge dans le mélange vulcanisant, puis dans la poudre de talc
Il les passe au second ouvrier placé à sa gauche; celui-ci les souffle à mesure avec un soufflet fixé sur la tablette, et les passe au troisième, qui les noue et. les jette en tas dans le milieu de l'atelier pour sécher.
J'ai assisté a l'opération ainsi pratiquée; aucune odeur ne se fait sentir du côté où sont placés les ouvriers, et le travail n'est pas notablement entravé par les dispositions de l'atelier. Il en résulte peut-être un peu plus de lenteur, mais cet inconvénient, quand môme il ne serait pas compensé par les résul-
60 A. DBLPECH.
tats avantageux obtenus pour la santé des ouvriers, le serait facilement par le temps plus prolongé pendant lequel ils pourraient travailler sans danger.
On a soin de laisser largement ouverte la partie de la chambre où séjournent les liquides toxiques, les instruments du travail et les produits à sécher. On peut même la remplacer par un simple hangar balayé de tous côtés par le vent.
On n'y pénètre, dans tous les cas, que lorsque l'odeur du liquide vulcanisant s'est aussi complètement évaporée que possible, pour enlever et finir les pièces déjà sèches, et pour disposer de nouveau sur la tablette les préparatifs du travail.
Il est bien évident qu'un semblable atelier éloigne en grande partie les dangers de l'industrie du caoutchouc soufflé; l'expérience a d'ailleurs prononcé sur son utilité.
Depuis qu'il l'a installé, M. D. .. a vu sa santé s'améliorer. Il n'a éprouvé aucun accident nouveau. Deux ouvriers qui travaillent constamment, n'ont ressenti aucun des phénomènes toxiques généraux qui résultent de l'exercice de leur profession. Ils ont été atteints toutefois des troubles locaux qui se développent du côté des doigts, d'un peu d'insensibilité, de roideur, de maladresse, de difficulté à saisir les petits objets. Mais ces symptômes très légers ont toujours disparu, sans laisser de traces, quelques heures après leur départ de l'atelier.
Cet exemple tût pu facilement être imité; mais telle est l'imprévoyance des fabricants et des ouvriers, qu'aucun d'entre eux n'a essayé de se mettre ainsi à l'abri des dangers de sa profession. Ils ont même tourné en dérision les efforts de M. D...., et le nom de lanterne magique qu'ils ont donné à son appareil montre combien est grande leur insouciance à l'endroit d'un fait qui touche à leurs intérêts les plus chers.
Toutefois il y a là une importante question à étudier. Il faudrait examiner s'il n'y a pas lieu de rendre obligatoires des dispositions simples, peu coûteuses, lorsqu'on autorise un atelier pour la fabrication du caoutchouc soufflé. On sous-
INDUSTIîlE DU CAOUTCHOUC SOUFFLÉ. 61
trairait ainsi à des accidents funestes des ouvriers trop indifférents pour prendre d'eux-mêmes des précautions aussi faciles.
A côté de la prophylaxie, viennent se placer naturellement quelques expériences que j'ai faites pour combattre les résultats de l'intoxication confirmée. C'est de ces expériences seulement que je veux m'occuper ici, sans revenir aux faits signalés dans mon premier mémoire.
Je demanderai grâce d'abord pour quelques considérations théoriques qui m'ont amené à employer le phosphore pour combattre l'intoxication sulfocarbonée chronique, considérations auxquelles je n'attache qu'une importance fort secondaire, persuadé que je suis qu'elles se rapportent trop aux faits chimiques purs pour représenter exactement la vérité. Quelle peut être, me disais-je, l'action première, directe, du sulfure de carbone sur l'organisme? Combiné avec le sang, il peut agir puissamment sur les graisses phosphorées de ce liquide, en raison de sa double avidité pour les corps gras et pour le phosphore. Une semblable action doit s'exercer sur les corps analogues qui se rencontrent dans la substance cérébrale, et qui en constituent l'un des caractères spéciaux. Il n'y a rien d'exceptionnel dans celte dernière considération, car on a retrouvé dans certaines intoxications l'odeur de la matière toxique dans les centres nerveux.
Or, de semblables faits ne peuvent se produire sans amener des modifications profondes dans les actes physiologiques. Peut-être, en offrant à l'organisme l'occasion de réparer plus facilement ses pertes, exercerait-on sur la production de ces actes une heureuse influence. D'ailleurs, bien que niée ou mise en doute, l'action stimulante du phosphore peut encore être soutenue, et elle ne peut qu'être avantageuse dans une intoxication chronique, à l'époque de collapsus.
C'est à ce dernier point de vue surtout que j'ai agi. Les résultats obtenus seront examinés ici rapidement, destinés
62 A. DELPECH
qu'ils sont à faire partie d'un travail général sur l'action du phosphore, au point de vue physiologique et thérapeutique.
Les cinq faits dans lesquels l'action stimulante de cet agent a été mise en œuvre pour combattre quelques-uns des accidents déterminés par l'intoxication sulf'ocarbonée, sont consignés dans les observations III, XVIII, XIX, XXI et XXI V.
Le phosphore a été administré chez les quatre premiers malades sous la forme de pilules de 1 milligramme, préparées suivant la formule de Mialhe et Gobley :
if Phosphore 0,05
Sulfure de carbone 20 gouttes.
Huile 18 id.
Magnésie q. s.
Pour 50 pilules gélatinées, dont chacune contient I milligramme de phosphore et 1/3 dégoutte de sulfure de carbone.
Dans la cinquième observation (obs* XXIV), j'ai remplacé cette préparation par une dissolution de phosphore dans l'huile d'olive ou d'amandes douces, convenablement titrée et émulsionnée dans une potion gommeuse.
Des expériences assez nombreuses m'ont démontré que l'action du médicament était sensiblement semblable dans les deux cas, bien que la préparation pilulaire ait peut-être une action égale à dose un peu moindre. Cette dose a varié de 1 à 3 milligrammes au plus pour les malades dont il est question ici, et chez lesquels, malgré la quantité minime de phosphore ingéré, des résultats importants ont été obtenus. Chez le premier, depuis plus d'un an, les érections avaient absolument disparu ; frappé d'une hémiplégie qui a précédemment fait l'objet d'une discussion à l'occasion du diagnostic différentiel, il avait vu, sous l'influence de circonstances particulières, le mouvement se rétablir dans le côté paralysé, mais les fonctions génitales restaient abolies. L'administration pendant quelques jours de 2 milligrammes de phosphore
suffit non-seulement pour les réveiller, mais encore pour les maintenir pendant tout le temps où le malade resta soumis à mon observation, lors même que le médicament avait cessé d'être administré.
Dans l'observation XIX, l'anaphrodisie n'avait jamais été complète, quoiqu'il y eût un amoindrissement prononcé des facultés génitales; aussi l'influence du phospbore pour une très petite dose (1 milligramme par jour), fut-elle assez intense pour que le malade dût, après quelques jours, en cesser l'usage. Une stimulation physique et intellectuelle générale, des érections constantes, avaient été la conséquence rapide de son ingestion.
Le troisième malade soumis à l'action du phosphore était un jeune homme de vingt et un ans (obs. XXI), chez lequel les facultés génitales, développées de bonne heure avec intensité, peut être avec exagération, sous l'influence du sulfure de carbone, s'étaient progressivement amoindries et avaient à peu près complètement disparu lors de son entrée à l'hôpital. Du 10 avril au 10 mai, il n'avait pas eu une seule érection nocturne; les nuits suivantes, il avait eu quelques érections incomplètes. Le 20 mai, une seule pilule phosphorée les réveilla avec intensité. Le traitement fut continué pendant quelques jours, et le malade sortit ayant retrouvé l'activité de ses fonctions génératrices, qui a persisté depuis.
L'observation qui va suivre est un exemple marqué de la même action.
Comme de plus elle semble témoigner de l'efficacité du phosphore comme stimulant général du système nerveux, je crois utile de la reproduire en détail.
Obs. III. — Intoxication sulfocarbonée ; troubles variés. Modification intellectuelle profonde, paraplégie, anaphrodisie. — Traitement par le plioxpliore. Guérison.
D (A.J, âgé de vingt et un ans, ouvrier en caoutchouc, est
enlré le 8 février 1862, au n" 3 de la salle Saint-Ferdinand, hôpital
A. DEI.PECII.
Necker. Les détails qu'il donne sur le commencement de sa maladie sont contrôlés sur deux notes qui ont été prises par MM. Albert Legrand et Prévost , internes des hôpitaux , lorsqu'il était traité à l'hôpital Lariboisière, par M. le professeur ïardieu.
D avait toujours joui de la meilleure santé lorsqu'il entra,
à l'âge de douze ans, dans une fabrique de caoutchouc.
Employé à la fabrication des ballons, il les plongeait dans le mélange habituel de sulfure de carbone et de chlorure de soufre; puis il les eu lirait avec une écumoire et les distendait par le soufflage, après les avoir jetés sur une claie. Dès le premier jour, il fut atteint de céphalalgie, et, en sortant de l'atelier, il était dans un état semblable à l'ivresse. Cet atelier était petit, peu aéré, mais on n'y faisait point de feu.
Pendant la nuit, D ne put dormir. Les jours suivants, la céphalalgie se reproduisit; il s'y joignit des étourdissements fréquents, un sentiment de malaise et de faiblesse générale. Cependant le jeune ouvrier parut s'habituer à son travail ; il le prolongeait souvent jusqu'à six ou huit heures par jour ; mais la céphalalgie, vive surtout vers la fin de la journée, portant d'une manière spéciale sur les tempes, se reproduisait d'une manière constante, et la faiblesse augmentait sensiblement, jusqu'à ce point que la marche devenait difficile.
Le sommeil était moins troublé.
Toutefois, de temps en temps, il était atteint d'accidents plus prononcés; il ne buvait pas habituellement, en raison de la crainte qu'on lui avait inspirée de l'action des alcooliques sur les ouvriers exposés aux vapeurs de sulfure de carbone; mais s'il lui arrivait de prendre un peu d'eau-de-vie, il était aussitôt dans un état complet d'ivresse.
Quelquefois l'abondance plus grande des vapeurs déterminait des symptômes plus intenses. Un jour qu'il était dans l'atelier avec sa
parente, madame B , chez qui il travaillait, il n'eut que le temps
de sortir pour éviter une syncope. Madame B tomba par terre ;
on ne vint à son secours et on ne la porta à l'air qce quelques instants après : elle avait complètement perdu connaissance, et elle fui longtemps avant de la recouvrer.
Au bout de six mois, les troubles avaient pris plus de consistance ;
la mémoire s'altérait: D ne gardait aucun souvenir de ce qu'il
lisait et il perdait le souvenir du passé.
L'éloignement des causes, quelques douches et bains de vapeur, et les soins qu'il reçut ensuite dans le service de M. Hérard, où il fit un séjour assez long, semblèrent rétablir sa santé d'une manière à peu près complète.
Malgré les conseils quo M. Hérard lui avait donnés, il entra suc-
cessivement dans deux fabriques de caoutchouc (1858), et progressivement des accidents nouveaux se développèrent. D vit reparaître la céphalalgie, les vertiges, le sentiment d'ivresse, la faiblesse musculaire générale, mais plus marquée aux membres inférieurs; l'amoindrissement de la mémoire. Son intelligence s'altéra; it avait de temps en temps, dit-il, de véritables absences. Il parlait avec peine ; sa languo ne tournait plus, il trouvait difficilement les mots. Il était devenu irritable, et cependant d'une tristesse habituelle; il refusait toutes les distractions et vivait dans l'isolement. Son indifférence était absolue , quoiqu'il comprît le danger de sa profession, dans laquelle l'appât seul d'un fort salaire le retenait; d'ailleurs, il n'avait pas d'hallucinations, peu de rêves. Les nuits étaient assez tranquilles, mais le jour il était souvent somnolent. — Sa vue devint moins nette, à la suite d'un accident qu'il raconte ainsi : Il avait, par inadvertance, mis le feu à un amas de ballons, le feu gagna la terrine dans laquelle il vulcanisait. Il se produisit une telle flamme, une telle quantité de vapeur, qu'il y eut comme une explosion, et que la croisée fut brisée.
A partir de ce moment, il lui sembla qu'un brouillard s'interposait entre son œil et les objets; il ne voyait plus qu'à une dislance très rapprochée; il lui était surtout difficile de lire à la lumière.
L'ouïe subissait une modification analogue.
L'odorat était troublé en ce sens que tout ce qu'il mangeait, même hors de l'atelier, lui semblait imprégné de l'odeur du sulfure de carbone.
Bieniôi les extrémités inférieures parurent participer à l'influence de 1 intoxication.
D raconte qu'elles étaient maintenues dans un état intense de
refroidissement habituel par la couche do vapeur sulfocarbonique qui se dépose dans les parties déclives de l'atelier. Cette couche était souvent assez épaisse pour pouvoir être enflammée par un corps en ignition. Il affirme en outre que parfois, lorsqu'il lui arrivait de souffler pour l'éteindre sur l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe, celte allumette brûlait plus vivement, comme s'il eût soufflé du (jaz dessus.
Qu'il faille ou non rapporter à l'action directe de la vapeur de sulfure ces symptômes, les membres abdominaux étaient atteints d'une anesthésie prononcée. La sensation du sol était nulle ou vague. À aucune époque il no paraît y avoir eu de fourmillements ni d'hypereslhésie.
Les mains étaient le siège d'une cuis?on douloureuse qui semblait résulter de l'action irritante du mélange vulcanisant ; plus lard, elles devenaient insensibles aux impressions tactiles et douloureuses.
Avec cet amoindrissement de la sensibilité coïncidaient des dou-
A. I/ELPF.CH
A. DELPECB.
leurs très vives des articulations et de la continuité des membres, que les mouvements augmentaient.
Quand D était assis ou couché, il était tourmenté par des
crampes qui se portaient des mollets à la plante des pieds, et qui duraient quelquefois une demi-heure. Il prétend qu'après l'incendie mentionné plus haut, la face était fortement déviée à gauche, et que cet accident a duré un aa.
Vers \ 859, étant alors âgé de dix-huit ans et demi, D , dont
les jambes étaient depuis longtemps faibles, y ressentit un affaiblissement beaucoup plus prononcé et assez progressif pour qu'il ne puisse donner la date du début de ces symptômes. Il avait beaucoup de peine à se lever de sa chaise sans s'aider de ses mains, à monter les escaliers. U n'y avait d'ailleurs aucune roideur ou contracture. Celte faiblesse fut telle, qu'il fut obligé de se mettre au lit; elle s'amenda cependant, et il put reprendre quelque temps encore son travail.
Les mains, engourdies etroides, restaient habituellement dans la demi-llexion , ne pouvant être complètement ni étendues ni fermées.
11 ne paraît pas que l'appétit ail jamais été surexcité chez D
U diminuait au contraire dès qu'il reprenait son travail, pour reparaître quand il l'abandonnait.
A l'inappétence, dans le premier cas, se joignaient des vomissements habituels qui paraissent avoir été plus forts par les temps humides, parce qu'alors, pour rendre l'action vulcanisante plus vive on ajoutait une plus grande quantité de chlorure de soufre au liquide
ordinairement employé. D n'a jamais eu de salivation; il avait
au contraire de fréquentes coliques que la pression du ventre soulageait quelquefois, et qui ne se sont jamais accompagnées de diarrhée ni de constipation habituelles.
Les gaz intestinaux présentaient à un haut degré l'odeur du sulfure. Il en était de même de l'haleine. La respiration était gênée, ressouftlement prononcé au point que le malade éprouvait à monter les escaliers une très grande difficulté.
La circulation paraît n'avoir jamais été troublée. Les urines ont longtemps offert l'odeur du sulfure de carbone; la miction était douloureuse et s'accompagnait d'un sentiment assez vif de brûlure.
A une époque qu'il est difficile de préciser, mais très probablement entre sa première et sa seconde maladie, il avait vu les instincts géiiêsiques se développer ; il avait eu des relations sexuelles assez fréquentes. Lorsqu'il reprit son travail, aucune excilalion spéciale ne se développa; tout au contraire, les érections devinrent plus rares, plus dilliciles; les rapports sexuels étaient incomplets, l'éja-
culation souvent nulle , puis enfin l'anapbrodisie devint presque absolue.
Dans le courant de novembre 1 860, il portait une bombone pleine de sulfure de carbone ; il voulut la monter sur une impériale d'omnibus; la bouteille se brisa, et le liquide se répandant sur son corps inonda ses habits. Il ressentit un froid extrême et perdit connaissance ; il resta trois ou quatre heures sans la recouvrer. Dès lors il fut pris de tremblements habituels se renouvelant plusieurs fois par vingt-quatre heures, et d'ailleurs d'une exagération très prononcée de tous les accidents précédemment décrits.
Enfin, le 23 novembre 1860, se soutenant péniblement sur deux cannes, et se traînant avec de grands efforts, il se présenta à la consultation de M. Tardieu, à l'hôpital Lariboisière, et il fut admis au n° 20 de la balle Saint-Vincent.
On constata les faits que je viens de décrire. Je n'insisterai donc que sur quelques détails.
D est pâle, peu amaigri, sans bruits de souffle vasculaires; sa
phvsionomie est concentrée, peu mobile, indiquant d'ailleurs l'inquiétude et la tristesse profoude dont il est atteint. Ses pupilles sont dilatées, quoique contractiles; sa vue se trouble facilement lorsqu'il fixe un objet; il est pris alors de vertige et de céphalalgie. Couché, il peut mouvoir ses membres inférieurs et manifester quelque énergie musculaire; mais, dès qu'il est debout, et il ne peut se lever et se soutenir qu'aidé de ceux qui l'entourent, il titube et traîne particulièrement la jambe gauche. Des deux côtés les masses musculaires ont gardé leur volume normal.
A celte faiblesse se joignent des douleurs extrêmement vives se manifestant par éclairs, et une douleur profonde, constante, pongitive, surexcitée par la pression. Ces éclairs de douleurs s'accompagnent quelquefois de crampes. La nuit, l'intensité de la douleur
s'accroît encore et rend le sommeil impossible, D se plaint
chaque matin avec la vivacité la plus grande et avec un véritable désespoir des tortures qu'il éprouve.
Les membres^upérieurs sont affaiblis; la pression des mains est peu vigoureuse.
On constate un développement très normal de la verge et un amoindrissement considérable du volume des testicules, qui sont peu sen.-ibles à la pression.
Des bains de baréges et de vapeur, des frictions avec lo baume de Fioravanli, des applications de chloroforme, le quinquina, la noix vomique, la teinture de cantharides, les opiacés pendant les exacerbations douloureuses, sont utilement employés.
Apres avoir passé plus de deux mois à l'hôpital, et sans avoir présenté, pendant ce 9éjour, aucun symptôme nouveau que des vomis-
A. DELPECtl.
sements répétés pendant quelques jours et des accès fébriles revenant vers le soir avec quelque régularité, D sort dans une situation relativement très satisfaisante. Il traîne encore la jambe gauche; il ne peut pas monter les escaliers, mais il marche assez bien sur une surface plane et régulière. Il n'a plus d'accès douloureux nocturnes que d'une manière éloignée et moins vive, et son état général est infiniment amélioré.
A partir de ce moment, il prit un mois do repos, après quoi il rentra à la fabrique ; mais il attendit un mois encore avant de vulcaniser.
Sous l'influence de ce travail, sa santé s'est de nouveau altérée progressivement, et lorsqu'il entre, le 8 février 1862, à l'hôpital Necker, il est dans l'état suivant :
L'aspect extérieur ne présente pas de traces de profonde cachexie.
D est pâle, mais non pas très amaigri; il tient sa tôle basse;
l'expression de sa figure est un peu hébétée. Interrogé, il attend quelques instants, et il répond par un monosyllable ou un signe de tête. Son intelligence est lente, il cherche la solitude, et il s'occupe comme un enfant avec les menus objets qui l'entourent; en dehors de ces amusements, il est inactif, il ne cherche pas à se distraire, soit par la lecture, soit en causant avec ses voisins.
Sa mémoire est altérée, il intervertit dans son récit des dates que des renseignemenis précis me permettent de rectifier.
L'examen de la sensibilité cutanée fait reconnaître que les membres inférieurs, presque jusqu'au pli de l'aine et jusqu'au pli de la fesse en arrière, sont insensibles au loucher, au pincement, à la piqûre des épingles, au contact des corps froids. Il en est de même pour les mains, pour les avant-bras et pour les bras, jusqu'à l'insertion inférieure du deltoïde. Le tronc et la face ne participent pas à celle altération de la sensibilité. Sur aucun point, il n'y a d'hyperesthésie.
La vue participe à l'affaiblissement des sensations tactiles. La vision distincte a pour limite une dislance de 15 centimètres; plus loin elle eet Iroubiée comme par l'interposition d'un brouillard.
La pupille, peu mobile, est plus dilatée qu'à l'état normal. Examiné à Pophthalmoscope, le fond de l'œil présente une légère dépigmentation et un peu de dilatation des veines rétiniennes.
L'ouïe, affirme t il, a très sensiblement perdu de sa finesse.
Les fonctions génératrices sont à peu près absolument éteintes. Il n'y a pas d'érections spontanées, et le désir des rapprochements sexuels a disparu.
Les testicules sont très petits, surtout eu égard aux dimensions
delà verge. D prétend que par l'éloignement des causes et après
la guérison de sa paraplégie, ils avaient repris plus de volume et de
tension. Le retour à l'atelier les a ramenés à l'état actuel à proportion de l'amoindrissement des fonctions.
La marche est difficile. D peut pourtant se tenir debout sans
appui. La station sur une seule jambe est possible, pour la jambe gauche quand on le soutient par les mains, impossible sur la jambe droite.
Dans le lit, les mouvements des extrémités inférieures sont lents, mais complets.
La motilité des mains est aussi troublée. Les doigts sont habituellement dans la demi-flexion, sans contracture ; mais ils ne peuvent, en raison de la roideur dont ils sont atteints, être fermés jusqu'à ce que leur pulpe repose immédiatement sur la paume de la main ; l'extension est également impossible. Les tentatives faites pour produire ces mouvements développent de la douleur. Il résulte de tous ces faits, joints d'ailleurs à l'imperfection du tact, une maladresse extrême et l'impossibilité de saisir les corps peu volumineux. On n'observe aucun trouble de la motilité au tronc ni à la face.
L'appétit est peu prononcé ; les selles sont normales. Il se produit quelquefois des douleurs d'estomac d'une grande intensité.
L'essoufflement est prononcé lorsque L monte les escaliers ou
lorsqu'il veut accélérer sa marche.
L'auscultation ne fait constater qu'une expiration plus sonore et plus prolongée qu'à l'état normal à la partie postérieure des poumons. La percussion ne donne pas de résultats bien évidents.
Le pouls bat 72 pulsations. Le cœur est normal. On constate dans les vaisseaux du cou un bruit de souffle intermittent d'une assez grande intensité.
Pendant le mois de février, je soumets D à un traitement
tonique et reconstituant : alimentation abondante, vin de quinquina, préparations ferrugineuses, strychnine. Sous cette influence, la santé générale s'améliora visiblement, la pâleur de la face devint moindre, le bruit de souffle moins intense ; mais il ne s'opéra que peu de changements dans les phénomènes spéciaux dus à l'intoxication.
Le 1er mars, je prescrivis deux pilules contenant chacune un milligramme de phosphore. Dès le premier jour de l'administration du
médicament, D éprouva quelques coliques, modérées d'ailleurs,
el il se prod'iisit une ou deux garderobes diarrhéiques. Les jours suivants, Ie3 coliques persistèrent, la diarrhée devint plus vive et fut portée jusqu'à dix ou douze garderobes en vingt-quatre heures. Elle céda d'elle-même au bout de six jours.
Le S mars, D eut un réve lascif, avec érection et éjaculalion.
Pendant les jours suivants, il accusa des douleurs siégeant dans
A. DEt.PECH.
la région lombaire, et assez vives pour qu'il éprouvât quelque peine à se relever après s'être baissé, mais qui ne persistèrent point.
Le M mars, la dose de phosphore fut portée à 3 milligrammes en trois pilules.
D se plaignit de quelques rapports phosphorés ; d'ailleurs pas
de céphalalgie, pas de fourmillements de la peau, pas d'éruptions. La miction n'est pas douloureuse ; les urines ne présentent ni odeur spéciale, ni phosphorescence.
Le pouls reste à 72 pulsations.
Dès les premiers jours de l'administration du phosphore, il s'est produit, sur certains points, une amélioration qui se confirme maintenant.
L'aspect extérieur est devenu plus attentif et plus intelligent, la pensée plus vive; les réponses sont plus nettes; une certaine hésitation, qu'on remarquait dans la parole, a presque complètement disparu.
D recherche la compagnie de ses voisins, et lit avec attention.
L'insensihililé cutanée est presque nulle; la marche est plus ferme, la faiblesse de la jambe droite a presque complètement disparu.
Un seconde érection se produit à une date qui n'est pas indiquée (19-21 mars).
Le 30 mars, érection nocturne suivie d'éjaculation. Érections plus persistantes les nuits suivantes.
Le 2 avril, D est sorti en permission; il s'est livré deux fois
au coïl dans un temps assez court (une heure et demie).
Enfin, il veut sortir le 7 avril, dans un état des plus satisfaisants. Toutes les améliorations ci-dessus constatées ont encore progressé. Les testicules, sans avoir augmenté notablement de volume, sont plus tendus.
Il ne reste qu'un peu de roideur et de maladresse des mains. Les deux membres inférieurs sont également forts.
Ainsi, chez ce malade, le phosphore paraît non-seulement avoir réveillé les fonctions génitales, mais avoir encore modifié avantageusement différents troubles du système nerveux.
Pendant un traitement qui a duré cinq semaines, et dans lequel la dose n'a jamais dépassé 3 milligrammes, on a vu l'intelligence, depuis longtemps appesantie, devenir plus vive, le malade, sombre et brusque d'abord, se rapprocher de ses voisins, et rechercher leur société. La jambe droite était depuis longtemps plus faible que la gauche. La motilité
s'y est peu à peu rétablie, et la marche a progressivement repris toute sa fermeté. Les mains seules, quoique améliorées, n'ont pas gagné dans une égale proportion, et sont restées un peu roides.
Quant aux facultés génitales elles-mêmes, les faits observés sont bien remarquables. A peu près détruites à l'origine du traitement, elles se sont peu à peu rétablies, et le malade est sorti, les ayant recouvrées dans des proportions très suffisantes.
Cette amélioration générale s'est produite sans qu'aucun phénomène fâcheux se soit manifesté. Dans l'origine, une diarrhée assez intense, résultat fort habituel de l'administration du phosphore, a cessé d'elle-même après quelques jours.
L'observation XXIV ne présente pas des résultats moins intéressants. Moins malade que le précédent, l'ouvrier qui en fait le sujet a vu, sous l'influence du phosphore, ses facultés génitales se réveiller, la sensibilité, le mouvement reparaître dans les membres thoraciques et abdominaux, et une profonde dépression de ses facultés intellectuelles faire place à une activité nouvelle. Je ne veux pas trop .insister sur des résultats trop remarquables pour que je ne craigne pas quelque heureuse coïncidence résultant de Péloignement des causes et de l'amélioration déjà marquée de la santé générale du malade. Mais, enfin, le phosphore administré à l'intérieur chez plusieurs ouvriers atteints d'affaiblissement générai ou partiel du système nerveux a exercé sur leur état une influence des plus favorables. Il a paru stimuler les fonctions intellectuelles, améliorer et guérir les paralysies incomplètes, et il a amené la guérison, au moins momentanée, de l'anaphrodisie complète ou incomplète.
Le petit nombre des faits signalés ici ne permet pas de présenter d'une manière plus absolue ces conclusions, que justifie cependant pour moi une série de recherches faites en dehors de l'intoxication sulfocarbonée. Ils sont assez con-
72 A. DELPECH
cluanls, toutefois, pour encourager les observateurs à essayer l'emploi du phosphore dans les paralysies essentielles symptomatiques des diverses intoxications, de l'intoxication des ouvriers en caoutchouc soufflé en particulier.
En résumé, je crois pouvoir tirer de ce travail les conclusions suivantes :
1° Chez les ouvriers en caoutchouc soufflé, l'action des vapeurs et du liquide toxiques se manifeste suivant deux périodes successives, analogues à celles qui résultent de l'influence des agents anesthésiques .
2° En raison de l'impressionnahililé différente des divers appareils physiologiques, l'évolution morbide de chacun d'eux ne se fait pas d'une manière rigoureuse dans des limites de temps identiques.
3° Il en résulte fréquemment un mélange singulier de phénomènes d'excitation et de dépression, dont la valeur et la signification ne peuvent être éclairées que par l'observalion d'un assez grand nombre de faits.
U° Cette confusion apparente est rendue plus difficile à pénétrer au premier abord, par ce fait que les aptitudes individuelles font varier la durée relative des périodes pour chacun des appareils pris isolément chez chaque individu.
5° L'observation, aussi bien que différentes considérations physiques et chimiques, démontre que dans les vapeurs composées, à l'action desquelles sont soumis les ouvriers, c'est au sulfure de carbone qu'il faut rapporter les accidents dont ils sont atteints.
G0 Les différences qui donnent à la maladie des ouvriers en caoutchouc soufflé un caractère qui la distingue de l'intoxication sulfocarbonée observée dans d'autres industries voisines ou éloignées , sont le résultat de conditions hygiéniques diverses et indépendantes du corps toxique lui-même.
7° Le phosphore, administré à l'intérieur, a paru exercer,
dans la euratton des accidents arrivés à la période -de dépression, une favorable influence.