‹ Nouvelles recherches sur l'intoxication spéciale que détermine le sulfure de carboneChapitre 9 sur 12 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Obs. IV. — Intoxication rapide. Céphalalgio, trouble de l'intelligence, idées tristes cl violences; affaiblissement de la mémoire; anorexie, gastralgie, coliques; roideurs des jambes et des mains, anaphrodisie : altération de la vue prédominante.

P...., âgé de trente ans, fabricant de caoutchouc soufflé, est d'une bonne constitution. Il est d'une intelligence encore très vive, quoique modifiée profondément par l'influence de sa profession. Jamais il n'a fait d'excès alcooliques.

a En 1856, me raconle-t-il, les ballons légers de caoutchouc furent inventés et jouirent immédiatement d'une vogue considérable. Beaucoup d'ateliers s'établirent. Les procédés de fabrication étaient incomplètement déterminés, il fallut tâtonner pour arriver à de bons résultats ; aussi perdait-on des quantités considérables de sulfure de carbone et de chlorure de soufre qui se vaporisaient inutilement. »

P.,.. faisait ses essais, et plus tard travaillait dans une petite chambre forlement chauffée et dans laquelle les vapeurs sulfurées étaient telles que l'air, dit-il, brûlait autour du poêle rouge.

Il fut bientôt atteint d'accidents sérieux.

Au sortir du travail, il se trouvait comme en état d'ivresse; excité d'abord, très mobile, il tombait bientôt clans l'étonnement, et enfin dans l'apathie du cerveau, pour me servir de ses expressions, que je conserve autant que possible.

Plus tard, sa tête était douloureuse et comme pris6 dans un étau, sans qu'il ressentît de vertige. Son sommeil était très lourd et non réparateur. Son humeur avait complètement changé, il passait d'une tristesse profonde à une excessive impatience. Son esprit, sans mesure, voulait tout entreprendre à la fois et abandonnait aussitôt ce qu'il avait entrepris.

L'indifférence absolue faisait sans transition place aux colères les plus violentes, colères et violences superficielles, passagères, s'éteignant aussitôt dans un manque absolu d'énergie.

Ce jeune homme intelligent, qui paraît avoir eu de meilleurs jours, dont les manières ont de la distinction, se sentait devenir brutal et commun. Tout goût pour l'étude, dit-il, avait disparu. Son imagination ne s'exerçait plus que dans des rêves absurdes. Ce qui lui paraît surtout altéré chez lui, c'est la faculté d'attention ; il ne peut appliquer son esprit ni suivre aucune idée. Les faits no l'intéressent point, ils passent sur lui sans laisser de traces, aussi sa mémoire s'était-elle profondément altérée; il ne se souvenait de rien, et aujourd'hui que son état s'est amélioré, elle est encore fort amoindrie.

A. mSLPICH.

« Autrefois, dit-il, je retenais des pages entières de grec; je suis bien loin de ce temps-là, je ne puis me souvenir de rien. »

Ce trouble de la mémoire a présenté chez lui, comme chez tous les malades, un caractère particulier. Il avait un besoin extrême de parler, une loquacité excessive, mais les paroles ne lui venaient point. Il cherchait en vain l'expression qui avait fui de son souvenir. Quanta l'articulation de la parole, elle se faisait avec un véritable bégayement.

La respiration était aussi modifiée; il éprouvait une oppression constante, au point qu'il s'est cru, dit-il, poitrinaire.

En même temps que ces accidents se développaient, les fonctions digestives s'altéraient notablement. L'estomac était le siège de vives souffrances, surtout à jeun. Un appétit énorme d'abord, puis une anorexie profonde, des coliques, des alternatives de constipation et de diarrhée, des vents fréquents très odorants, des renvois pénibles, venaient s'y joindre.

Il croit que ses urines n'ont pas été odorantes; il l'explique par l'abondance d'eau qu'il boit, en général.

De bonne heure, P.... avait remarqué que ses jambes étaient roides, surtout le matin à jeun, ou lorsque, ayant été quelque temps assis, il voulait se lever. Celle roideur fit des progrès rapides. Elle lui semblait avoir son siège principal dans les articulations des genoux.

Une gêne de même nature existait dans les articulations des mains. Les doigts étaient engourdis, insensibles, difficiles à fléchir et à étendre.

Lorsqu'il se mit à travailler au sulfure, P.... était, suivant son expression, très amoureux, très coureur, très ardent. Fort rapidement, soit sous l'influence d'une modification profonde des appétits génitaux, et comme il le dit par l'absence complète de désirs, soit par conscience de sa faiblesse, il se mit à fuir toute occasion de rapprochement sexuel. C'était avec peine qu'il obtenait d'incomplètes érections. Le coït durait pendant un temps 1res long ; toutefois, l'éjaculalion, obtenue avec une difficulté extrême, était abondante, et les sensations n'étaient, pas moins vives que précédemment; quelquefois même elles lui ont paru l'être plus.

Un accident qui a été exceptionnellement marqué chez ce jeune homme, qui avait alors vingt-six ans, a été t'n Itération de la vue. Cette altération a consisté dans une diminution de la netteté des images perçues. Il voit de loin, mais, de loin comme de près, les objets lui paraissent couverts de brouillard; lorsqu'il veut lire, les lettres chevauchent et se brouillent; l'emploi d'une loupe ne les rend pas beaucoup plus distinctes. C'est surtout quand il est à jeun que ces symptômes existent, et spécialement encore lorsqu'il souffre de l'estomac. Ainsi il ne peut lire son journal qu'après avoir mangé.

A l'examen, l'œil ne m'a rien présenté de particulier, si ce n'est une dilatation habituelle des pupilles, bien mobiles d'ailleurs. L'ouïe ne présente aucune modification.

Après avoir travaillé près de deux ans, P.... était arrivé à l'excès de tous les symptômes ci-dessus indiqués et à une impuissance absolue. Il abandonna le travail du caoutchouc soufflé pendant dix-huit mois.

Les accidents que j'ai signalés du côté de la vue persistèrent, mais la mémoire revint en presque totalité. L'impuissance disparut en grande partie, ainsi que la roideur des doigts et des jambes et la géne de la marche. Mais depuis quelque temps il s'est remis à travailler, bien que timidement et avec précaution, et il commence à perdre tout ce qu'il avait regagné (octobre 1800).

Depuis, P m'a donné des renseignements plus précis sur la

manière dont les accidents se sont développés chez lui,

Au moment de la première vogue des objets de caoutchouc soufflé, il passa treize jours et treize nuits au soufflage, ne dormant que par intervalles très courts. Dans cet intervalle il éprouva la céphalalgie spéciale avec une grande vivacité, l'engourdissement des doigts et les autres accidents précédemment indiqués. A la suite de cette fatigue il dormit quarante-huit heures sans se réveiller ; mais lorsqu'il voulut sortir, il était presque aveugle et pouvait à peine se conduire. Jusqu'à cette époque sa vue avait été excellente et très longue: amélioré par le repos, il s'est remis au travail. Malade de nouveau, il ne reconnaît plus à vingt pas et lit difficilement un journal.

H termine en insistant sur une opinion qu'il m'a déjà exprimée, c'est que le chlorure lui nuit plus que le sulfure, et qu'il est malade en raison de la proportion qu'il en emploie. Il ne travaillerait pour rien pendant un peu de temps chez M. G..., qui fait usage d'une proportion beaucoup plus considérable de chlorure ; il serait bien sûr d'arriver rapidement à l'état le plus grave.

Je revois P... le \eT octobre 1861 : il est changé, maigri ; il a beaucoup travaillé depuis quelque temps, mais il y a quelques jours qu'il a été forcé de s'arrêter de nouveau. Cette rechute a traversé plusieurs phases. P.... a d'abord été très excité, il tenait des discours décousus, il se livrait à des pasquinades, tout en se blâmant, sans pouvoir s'arrêter ; puis il est devenu violent, injuste, méchant ; ceux qui l'entourent se plaignent de lui, et il se juge lui-même sévèrement: sa mémoire est altérée. Il a éprouvé dans les membres des tiraillements douloureux.

Je saisis celle occasion pour prier M. Desmarres de l'examiner à l'ophthalmoscope. Voici ce que nous constatons :

Les pupilles 3ont mobiles, modérément dilatées ; l'œil est orga-

A. DELPECH

nisé physiologiquement à l'extérieur, le champ de la vision est complet (phosphènes normaux).

La lecture à l'œil nu est pénible au n° 7 de l'échelle d'accommodation de Jaeger, avec les deux yeux, soit simultanément, soit isolément.

A l'examen ophthalmoscopique on reconnaît une légère pâleur du quart interne de la pupille du nerf optique, des deux côtés. L'excavation de la pupille est plus prononcée, sa transparence est moindre qu'à l'état normal.

M. Desmarres a observé des faits assez analogues chez les fumeurs qui consomment une quantité de tabac exagérée. P...., questionné à ce sujet, reconnaît qu'il fume et que cela lui fait beaucoup de mal. Il fume assez peu maintenant, mais autrefois il dépensait 30 à 40 centimes de tabac par jour.

Obs. V. — Perte de la mémoire, violences, tristesse profonde ; insensibilité des doigts, troubles de la menstruation.

Madame P...., femme du précédent, est maintenant âgée de trente ans. Elle était d'une excellente santé, lorsque, il y a quatre ans, elle commença à travailler au caoutchouc soufflé. Elle coupait seulement les feuilles de gomme anglaise normale et ne touchait pas au sulfure; cependant les vapeurs, dans un atelier mal organisé, lui arrivaient avec quelque abondance, et de plus, lorsque l'on avait besoin d'activer le travail, elle nouait. Madame P.... parait très sensible à l'action du sulfure. Si elle y était exposée avec quelque intensité, me disait son mari, elle deviendrait folle. Elle fut rapidement atteinte d'une céphalalgie atroce, et, toutes les fois qu'elle travaillait, d'une tristesse profonde, avec un besoin de pleurer irrésistible. Elle devint violente, irascible; enfin sa mémoire s'altéra profondément. De plus, elle éprouvait ces troubles de la sensibilité et de la motilité des doigts rencontrés chez la plupart des ouvriers.

Est-ce au sulfure de carbone qu'il faut attribuer l'accident suivant, fort obscur d'ailleurs en l'absence de renseignements suffisants? Vers le moment où elle entra à l'atelier, elle présenta des apparences do grossesse ; ses règles s'arrêtèrent, elle grossit, ses seins se développèrent et elle se crut enceinte. Au bout de quelques mois, étant dans un jardin et dans l'obscurité, elle fut tout à coup prise d'une perte épouvantablo, et elle rendit une masse qui bien certainement n'était pas le produit d'une grossesse régulière, mais qui tomba sur le sol lorsqu'on voulut emporter la jeune femme, et qui ne fut pas examinée. On enveloppa madame P... de couvertures. Portée dans une voiture, elle y perdit une quantité de sang considérable, et pendant six mois persista une perte qui fut enfin arrêtée, paraît-il, par l'ergoline.

Comme il était à sa connaissance que les femmes qui travaillent

INDUSTRIE DU C\OUTCllOUC SOUFFLÉ.

3U sulfure ont des perles utérines fréquentes, elle attribua à cet agent l'accident qu'elle avait éprouvé.

Une fois guérie, elle travailla au caoutchouc, mais non plus au sulfure; cependant, dans le cours de l'année 1860, elle s'y remit avec précaution. Elle trempait les pièces dans le mélange vulcanisant au moyen de fourchettes de fer, et sans jamais toucher le liquide. Elle ne restait jamais plus de trois heures à l'atelier. Elle fut rapidement atteinte cependant de nouveaux accidents : sa langue éiait embarrassée, elle éprouvait des tintements d'oreilles insupportables, elle se sentait comme énormément bouffie ; il lui fut impossible de continuer. L'abandon de l'atelier fit disparaître ces symptômes encore légers, et elle est maintenant (fin de 1860), complètement rétablie.

Obs. VI. — Intoxication parle sulfure de carbone chez un ouvrier en caoutchouc soufflé. — Affaiblissement des fondions intellectuelles, altération de la mémoire, troubles de la vue et de l'ouïe ; impuissance, anémie.

A.... (G.), âgé de quarante cinq ans, demeurant passage Chausson, n° 12, rue des Marais-Saint-Martin, autrefois tonnelier, maintenant ouvrier en caoutchouc, a commencé à travailler en juin 1856 chez M. G.... Il a, comme N.. B.. ., travaillé à la broyeuse, et tout de suite il a été pris de céphalalgie et de coliques, d'anorexie sans vomissements, de diarrhées fréquentes avec sentiment de cuisson au fondement et odeur fétide caractéristique. Ses urines, blanches et troubles, sentaient et sentent encore le sulfure de carbone, et leur excrétion détermine dans l'urèthre une assez vive cuisson.

Ces phénomènes du début augmentèrent assez rapidement; la céphalalgie, les vertiges, devinrent constants. Il est continuellement, dit-il, comme en ribole; sa vue est troublée, il en a perdu le tiers et ne peut plus lire les caractères fins. Il aimait la lecture, maintenant il s'irrite, se fâche et ne peut continuer. Depuis quelques jours il est complètement sourd de l'oreille {jauche et l'ouïe est amoindrie à droite.

Les facultés intellectuelles ont subi chez dk malade une diminution notable; son intelligence et sa mémoire sont altérées. A est

devenu au début très irritable, et c'est en vain qu'il a lutté contre cette disposition. Il ne faut pas, dit-il, ôtro contrarié dans son état, sans quoi on devient hors de soi.

A.... avait autrefois la réputation d'un conteur agréable, il a perdu celte faculté; il ne peut plus développer ses idées, et sa langue tourne moim bien qu'autrefois.

On n'observe aucune altération de la sensibilité générale Le malade louche peu le liquide toxique, il ne fait qu'en respirer abon-

A, DELPECH

damment la vapeur en gonflant les ballons légers avec lesquels jouent les enfants, et qu'il plonge et colore dans une solution faite avec le sulfure de carbone.

Il croit que la liqueur employée contient 99 parties de sulfure et une de bromure de soufre.

On ne constate chez cet ouvrier aucun tremblement, mais il est très affaibli, il se sent continuellement las et brisé. Il est bien moins fort qu'autrefois, et il soulève avec peine les corps un peu lourds. Il marche beaucoup moins bien qu'il ne le faisait, il a beaucoup de peine à monter les escaliers ; il n'a pas de crampes dans les membres inférieurs, mais il y éprouve d'assez vives douleurs. Bien que faibles, ses mains ne sont le siège d'aucune paralysie limitée siégeant spécialement, par exemple, dans les extenseurs.

Chez A les facultés génitales ont subi une dépression considérable.

Autrefois il avait presque chaque jour des rapports avec sa femme, il reste maintenant quinze jours ou un mois, et encore il se force.

Ses nuits sont sans sommeil réparaleur; l'insomnie est quelquefois complète, ou le sommeil est agité par des rêves pénibles.

A n'a pas de frissons habituels, mais des sueurs chaudes et

froides; sa bouche est pâteuse, mauvaise, l'expuilion fréquente.

11 tousse beaucoup et s'en plaint vivement; ses bronches sont sensibles à la moindre impression stimulante. La poitrine ne présente d'ailleurs rien d'important à l'auscultation, si ce n'est peut-être un peu d'expiration prolongée.

A.... avait très bonne mine autrefois, aujourd'hui il est pâle et amaigri. Les vaisseaux du cou sont le siège d'un souffle intermittent très prononcé que l'on retrouve au premier temps du cœur.

Il ne connaît à toutes ces souffrances d'autre cause que l'action du sulfure de carbone, à la vapeur duquel il est constamment soumis, et dont il porte l'odeur de la manière la plus pénible. Jamais il n'a fait d'excès d'aucun genre, et spécialement d'excès alcooliques.

Je lui conseille d'abandonner son étal, de prendre 4 5 centigrammes environ de sous-carbonale de fer au commencement de chaque repas, et deux fois par jour cinq gouttes de teinture alcoolique de noix vomique.

11 vient me consulter de nouveau le 21 mars. Il a continué à. travailler au caoutchouc. Le traitement que je lui avais indiqué semblait avoir fortement amélioré sa situation, lorsque le mardi 17 mars il resta quelque temps auprès de grands pots contenant plusieurs litres de solution au sulfure II fut pris de vertiges, à ce point qu'il lui semblait constamment voir auprès de lui un trou dans lequel il allait tomber. Il eut beaucoup de peine à retourner dans son logis, ses jambes pliaient sous lui et lui refusaient le service.

Depuis lors sa surdité a fort augmenté, sa vue est affaiblie, sa mémoire est très amoindrie. 11 est très changé, et comme un peu hébété; plus impuissant d'ailleurs que jamais.

La faiblesse musculaire, la difficulté de la marche, sont plus prononcées.

Cepeudant, aujourd'hui, A.... est moins souffrant. Il n'a pas travaillé depuis trois jours ; il s'est purgé avec 60 grammes d'huile de ricin, s'est promené au grand air et se trouve soulagé.

Il me fait part d'une sensation très désagréable qu'il éprouve ; c'est une impression de froid glacial, surtout vers le cou. Il combat cette sensation intolérable par l'application de cataplasmes très chauds.

Au bout d'un mois, le 20 avril, je revois A.... Il a été forcé d'abandonner le travail au sulfure, bien qu'il reste dans la fabrique. Il a fait très incomplètement le traitement que je lui avais conseillé. 11 est pâle, très amaigri et très affaibli, cependant il mange avec appétit; il n'a ni nausées ni vomissements. Il a éprouvé des douleurs névralgiques très intenses dans la cinquième paire droite, ces douleurs ont disparu. Il lui resle une céphalalgie lancinante, une lourdeur de tête considérable, une impossibilité de fixer son attention, une insomnie opiniâtre.

Sa vue est presque complètement perdue; l'ouïe, au contraire, s est améliorée.

D'ailleurs, l'impuissance absolue, la faiblesse musculaire, la difficulté de la marche persistent.

Depuis quelque temps, A.... se contente pour tout traitement de prendre du café noir. Il croit s'en être bien trouvé.

Obs. VII. — Troubles gastriques, délire, anaphrodisie, paraplégie. Persistance de l'altération de la mémoire et d'une faiblesse prononcée des membres inférieurs.

M... (J. L.),âgé de cinquante-six ans, autrefois papetier, est entré, le 23 septembre I 856, au n° 2 de la salle Saint-Raphaël, à l'hôpital de la Pitié.

Depuis le 1 0 ou le 1 2 mai il travaille à la Chapelle, dans une fabrique de caoutchouc souftlé (ballons et condoms). Le mélange dissolvant et vulcanisant employé est composé de sulfure de carbone, de chlorure et de bromure de soufre. Trois ouvriers seulement sont employés a la fabrication. Les deux autres, plus jeunes que Al..., sont atteints de céphalalgie, de troubles gastriques variés, d'un sentiment profond de faiblesse. Quant à lui, il resta bien portant, dit-il, pendanUix semaines ; toutefois, si on l'interroge avec insistance, on reconnaît que dès lors il éprouvait de la céphalalgie, qu'il sortait de 1 atelier dans un état d ivresse prononcé, dans un léger délire

A. DELPECH

ébrieux ot chantant des choses incohérentes. Il avait aussi dès lorg de l'inappétence et môme des nausées sans vomissements, mais avec quelques renvois liquides. Il n'avait pas de diarrhée, mais il rendait des matières gluantes.

Après six semaines do travail, ses facultés intellectuelles s'altérèrent plus profondément, le délire devint plus intense ; il courait les rues en criant des capotes au boisseau. Sa fatigue était extrême et son affaiblissement le força plusieurs fois de s'aliter. Après huit jours de durée de ces accidents, sur lesquels il donne peu d'autres détails, il se remit à travailler. Mais après quelques heures passées dans l'atelier, sa vue se troublait. L'application de compresses froides sur le front le soulageait un peu momentanément.

Dès lors ses facultés génitales étaient très amoindries et sa mémoire était fort incertaine.

Au mois de juillet, il éprouva des douleurs dans les membres inférieurs et un peu d'oedème vers les chevilles, puis les bras se prirent à leur tour, et les progrès do l'affaiblissement forcèrent le malade à entrer à la Pitié.

Depuis quatre semaines il ne travaille plus, et cependant son état ne s'est pas amélioré, du moins quant à ce qui concerne les troubles du sentiment et du mouvement.

L'intelligence est assez neite, les digestions sont à peu près régulières. Mais le malade marche difficilement et chancelle sur ses pieds; les membres inférieurs sont. à la fois aiteints d'une paralysie incomplète du mouvement et d'une diminution évidente de la sensibilité. Le malade y ressent un engourdissement très prononcé; les bras font le siège d'un engourdissement plus marqué ; les mains sont roidiset malhabiles. L'anesthésie,- l'analgésie y sont évidentes et s'étendent même sur le thorax.

Tels sont les renseignements que i'ai pu obtenir i!e M... Après une amélioration incomplète , il voulut rentrer à la fabrique et fut arrêté par de nouveaux accidents.

Forcé d'abandonner le travail au sulfure, il trouva dans l'éloignemenl des causes de la maladie une amélioration nouvelle. Il ne lui reste, après sept années écoulées, qu'un certain degré de faiblesse des membres inférieurs, un peu d etrangeté (il a la tête un peu dérangée, nous dit-on), et sa mémoire et>t fort amoindrie.

Obs. VIII. — Excitation (jénilale suivie d'anaphrodisie. Hématurie ; irritabilité suivie d'indifférence et de tristesse.

B... (S.), âgé de vingt-six ans, est d'une excellente et robuste constitution; il n'a jamais fait d'excès alcooliques.

Sa santé était parfaite, lorsqu'à l'âge de vingt et un ans il entra chez M. A..., en novembre 4 855, pour fabriquer des Gondomsetdes

ballons soufflés. Depuis lors il n'a pas cessé d'y travailler. Il est certainement un des ouvriers les plus réfraclaires que j'aie rencontrés à l'action du mélange vulcanisant.

Il commença à travailler comme plusieurs de ses camarades, dont l'observation est ci-jointe, dans un atelier très petit, très chauffé, mal aéré, où se vaporisaient des quantités considérables de sulfure de carbone et de chlorure de soufre.

Dès les premiers jours, il fut atteint de céphalalgie compressée et de vertiges. Toutefois il a passé un temps très long avant d'être atteint d'accidents graves. Comme il y a dans ses réponses à ce sujet quelques hésitations tenant sans doute à l'altération de sa mémoire, je me contenterai d'indiquer la série des accidents, sans afGrmer l'époque de leur apparition qui, chez lui a été très tardive. Toutefois, il y a deux ans, il contracta une blennorrhagie qui, probablement sous l'influence de la modification des urines, devint excessivement douloureuse, avec un sentiment de ténesme et des besoins fréquents d'uriner. Les urines depuis cette époque sont mêlées de sang en quantité assez notable, et c'est en vain que B... a passé quelque temps dans les hôpitaux. Il n'a pu être guéri de cet accident qui persiste encore maintenant.

Voici quels sont les symptômes qui ont été développés chez lui à l'occasion de sa profession, et qui sont un peu améliorés maintenant par le repos.

Sa mémoire s'est complètement perdue. Il oubliait les choses les plus indispensables et même ce qu'il venait de faire. Il éprouvait et éprouve encore une difficulté assez grande à exprimer sa pensée. Il ne trouve pas toujours les mots dont il voudrait se servir. Il a la conscience de cette difficulté plus encore qu'elle ne se manifeste extérieurement.

Sa nature s'est complètement modifiée ; comme les autres ouvriers, il est devenu extrêmement irritable, se livrant à des violences excessives, au milieu d'ailleurs d'un manque absolu d'énergie morale et d'une complète indifférence de ses intérêts.

Il est tombé dans une tristesse profonde, se forgeant les idées les plus pénibles et voyant toutes choses au point de vue le plus exagéré et le plus fâcheux.

Il était poursuivi par la somnolence sans pouvoir trouver un sommeil paisible. Il éprouvait des douleurs générales, mais beaucoup plus vives dans l'articulation du genou. Les membres étaient envahis de fourmillements, de picotements avec exagération de la sensibilité cutanée à l'exception, toutefois, des doigts dont les extrémités étaient in-ensible3.

Les organes des sens participaient à ces troubles. La vue est restée intacte, mais l'ouïe s'est sensiblement modifiée. B... entend,

A. DELPF.CH g

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