‹ Nouvelles recherches sur l'origine du nom d'Amérique [microforme]Chapitre 13 sur 24 · Martin Hylacomylus, p · texte numérisé non relu

Martin Hylacomylus, p

lu nslcthtis

profit le texte du manuscrit arrêté par le Gymnase vosgien; il n'aura produit le premier feuillet qu’au dernier mo ment, et lorsque toute la plaquette était prèle, espérant bénéficier ainsi du fait accompli. Toutefois Lud a dû avoir entre les mains l’un des premiers exemplaires de la Cosmographiæ Introductio. Admettons que Ringmann en possédait un, soit en épreuves, soit en bonnes feuilles, et qu’ilen fut de même de Waltzemüller; voilà trois exemplaires dont l’existence peut être regardée comme à peu près certaine. Ajoutons trois autres exemplaires, qui ont pu être donnés à Jean Basin, à Nicolas Lud et à un autre membre du Gymnase vosgien, et l’on aura la totalité des exemplaires en circulation de l'édition princeps.

Très mécontent de la tentative d'absorption de l’œuvre commune par son proteet assistant cartographe, Lud arrèla sur le champ la plaquette, qui n’a pu avoir de circulation en dehors du petit groupe du Gymnase. Car il faut se rappeler, — même en supposant que des exemplaires aient pu être détournés par Waltzemüller, — qu'il n’y avait pas alors de poste réguière, el que les communi tions de Saint-Dié avec le reste du monde étaient rares et difficiles. De là nous pouvons conclure avec une certitude presque entière que le premier tirage n’a pas élé mis en circulation. Le chanoine Lud changea sur-le-champ les deux premiers feuillets; et c'est avec cette deuxième émission ou tirage qu'a été faite la première mise en circulation du livre.

Combien avait-on imprimé d'exemplaires? Nous n'en savons rien, en l'absence des comptes de l'imprimerie des Luds; mais nous pouvons faire des conjectures probables et plausibles,

Les premiers imprimeurs voyageaient avec un matériel ambulant, presque exclusivement employés par le clergé, plus riche et plus instruit qu'aucune autre classe de la population. Des chanoines, des évèques faisaient imprimer surtout des œuvres religieuses; et comme c'étaient des

dépenses entièrement de luxe, il en résultait de véritables livres d'amateurs, livres lirés sur beau papier à un petit nombre d'exemplaires, avec grandes lettres majuscules enluminées au pinceau. On a desexemples bien constatés de tels livres imprimés seulement à deux ou trois exemplaires. Leur besogne achevée, les imprimeurs emballaient leur matériel et le transportaient ailleurs. L’imprimerie de Saint- Dié n'a probablement pas eu d’autre origine. Les Luds l'auront achetée, à cause du grand nombre de travaux que le Gymnase vosgien avait en vue, Toutefois après 1510, il n’y a plus aucune trace de cette imprimerie dont l'existence n’a duré quetrois ans.

Quand on parle d'édition, surtout pour ces imprimeries deriches amateurs dans les petites villes, il ne faut pas penser à cequ’onentend de nos jours par cette expression.llnes’agit ni de centaines, encore moins de milliers, mais seulementde demi-douzaines et de douzaines d'exemplaires. Ces supérieurs et grands seigneurs d’évêchés, de chapitres collégiaux, d'abbayes et d'ordres religieux, ne vendaient pas les livres qu'ils faisaient imprimer ; ils les offraient en cadeau à leurs amis et correspondants, Gaultier Lud, chanoine du chapitre collégial de Saint-Dié, et de plus secrétaire du duc de Lorraine, était un grand seigneur, Aussi ce premier livre de la Cosmographiæ Introductio, sorti de ses presses, est vraiment un livre d’amateur; en supposant que les deux premiers tirages de mai 1507 furent de deux à trois douzaines d'exemplaires, on ne peut guère s'éloigner de la vérité. Mettons trente-six exemplaires, sur lesquels six sontrestés intacts, et forment l’édilion originale ou princeps. De ces trente-six exemplaires, combien en connaîl-on aujourd'hui? Un seul de l'édition princeps, et trois ou peutêtre quatre du second tirage. Citons en passant cet axiome des bibliophiles : « Les livres vraiment rares sont ceux qui ont été tirés à peu d'exemplaires, » (Guide du libraire antiquaire et du bibliophile, par Jules Richard.)

Ainsi, d'après notre manière de voir, la seconde émission de la Cosmographie de Saint-Dié a été la première mise en circulation par le Gymnase vosgien. Ce second tirage une fois épuisé, Gaultier Lud réimprima l'ouvrage, et, le 4 septembre 1507, on en fit une nouvelle émission à plusieurs douzaines d'exemplaires, disons six douzaines, ou 72 exemplaires — chiffre bien fort pour l’époque et pour un livre d’amateur!; — ce troisième tirage fut le plus connu, et devint réellement l’œuvre géosraphique du petit cénacle de Saint-Dié. C’est ce tirage qui nous est parvenu en plus grand nombre ;on en connaît aujourd’hui dix ou douze exemplaires, dont quatre se trouvent aux États-Unis, el sur ces quatre, deux sont à Cambridge dans le Massachusetts.

En somme nous voyons que les trois éditions de la Cosmographie de 1507 n’ont donné an plus qu’une centaine d'exemplaires, chiffre qui ne permet pas de dire, ainsi que l’a soutenu un de nos contraditeurs et critiques, qu’un livre ayant eu trois éditions dans la même année ne devail pas être rare ; bien moins encore peut-on dire, avec un autre critique, que ce livre a rempli l’Europe.

S'il en était besoin, deux géographes et historiens du xvI° siècle nous serviraient à montrer combien il y a exagération, et presque ridicule, à parler d’une grande circulalion de ce livre de Saint-Dié, ou même de toutes les éditions de Strasbourg et de Lyon réunies (1507, 1509 et 1518). Ainsi le grand ouvrage d’Oviedo : Historia general de las Indias, Séville, 1535, ne fait aucune allusion à la fameuse

1. Une édition de 500 exemplaires était regardée alors, et même plus d’un siècle après, comme un maximum très rarement aticint, qui correspondrait aujourd’hui à une édition de 25 à 30 000 exemplaires. En géographie, il n’y a que des Ptolémée, des Münster et des Ortelius, dont les éditions aient atteint le chiffre de 500 exemplaires; on les cilait comme des tirages hors ligne. Jules Philippe dans son livre : Origines de l'imprimerie à Paris, nous dit que les premiers ouvrages n'élaient tirés qu’à quarante et cinquante exemplaires. I cite un Salluste tiré à deux cents exemplaires, en 1470.

plaquette du Gymnase vosgien ; il ignore même totalement Vespucci, et cela à Séville où ce dernier vécut et mourut. De son côté, Abraham Ortelius, de l’avis de tous le plus grand géographe du siècle, — quoiqu'il cite deux ouvrages d’'Ilacomylus, ne mentionne, nila Cosmographiæ Introductio, ni la mappemonde ou planisphère de Waltzemüller. Pour lui ce géographe est si obscur, que, dans la précieuse liste des ouvrages géographiques insérée au commencement de son Theatrum orbis terrarum, 15170, il dit : « Martin Ilacomylus, Fribourgeois, dont nous avons une carte d'Europe imprimée quelque part en Allemagne », et « Martin Waldseemuller, carte universelle nautique, ou, comme on dit vulgairement, marine, publiée en Allemagne. Je pense que celui-ci est le même qu'Ilacomylus qui précède. » Nulle part il ne fait allusion à la Cosmographiæ Introductio, ni au baptème géographique du Nouveau Monde à Saint-Dié,

Waitzemüller fait réimprimer à Strasbourg, en 1509, la Cosmographiæ Introductio. — I se l’approprie et commet le premier acte de contrefaçon et de piraterie littéraire, connu depuis l'invention de l'imprimerie. — Différences avec les tirages de Saint-Dié. — Ignorance des découvertes géographiques de l’époque par les géographes de Saint-Dié et de Strasbourg.

Un audacieux, avide de renommée comme Waltzemüller, ne pouvait accepter si facilement la perte de son emploi à Saint-Dié et la radiation de son nom, comme seul auteur de l’œuvre de la Société du Gymnase vosgien. Obstiné et persistant, à l’instar de ses compatriotes du Schwartzwald, il ne voulut pas se soumettre à ces Welches des Vosges, qu'il avait cru pouvoir tondre sans vergogne; ct, deux années après, en 1509, il fit imprimer à Strasbourg par Jean Grüniger une édition de la Cosmographiæ Introductio, et des Quatuor Navigationes, d’après le premier tirage de Saint-

SUR L'ORIGINE DU NOM D'AMÉRIQUE. a

Dié, avec son nom bien en tête dela deuxième page portant la signature Aij. Le titre très visible, placé dans le but d’attirer l'attention, est :

ANTELOQUIUM DIVO MAXIMILIANO LESARI (sic) AUGUSTO MARTINUS

ILACOMILUS FELICITATEM OPTAT:

1l y a quelques légers changements et interversions. La plaquette n’a que trente-deux feuillets dont dix-huit sont occupés par les Quatuor Navigationes, traduction du modeste Jean Basin, dont le nom ne se trouve nulle part.

La partie matérielle est exécutée avec plus d'intelligence que les tirages ou éditions de Saint-Dié. Les têtes de chapitres, qu’on a de la peine à trouver dans les exemplaires de Saint-Dié, sont très visibles et ressortent bien dans ceux de Strasbourg. De plus le chapitre 1v, marqué Caput quintum, par erreur, à Saint-Dié, est désigné par Caput 1117, se distinguant de tous les autres chapitres dans l'édition de Strasbourg, en ce qu’il est indiqué en chiffres romains, tandis que les autres sont marqués au moyen de chiffres arabes. Cette distinction a été faite avec intention.

Les signatures des Quatuor Navigationes se continuent avec celles de la Cosmographie, contrairement à ce qui a été fait dans le troisième tirage de Saint-Dié. En sorte que l'édition de Strasbourg n’est pas formée de deux parties distinctes, qui pourraient être séparées et constituer des plaquettes spéciales.

Les types ou caractères d'imprimerie employés à Strasbourg sont plus petits et bien moins beaux que ceux de Saint-Dié; en outreils sont fatigués et montrent en plusieurs endroits une usure bien caractérisée. Les lignes sont moins espacées. Le papier est de qualité inférieure. En somme, celle édition de Strasbourg indique une plaquette ou brochure, exécutée à bon marché, et qui n’a pas le cachet de

42 NOUVELLES RECHERCHES livre d'amateur, si caractéristique des tirages de Saint-Dié.

Waltzemüller regardait à la dépense; il ne fit qu’un tirage limité, lequel a dù rester dans les environs du chiffre des tirages de Saint-Dié, si nous en jugeons par le petit nombre d'exemplaires qui existent aujourd’hui, nombre égal à celui des exemplaires de Saint-Dié, bien que ceux-ci soient de deux années moins anciens. Waltzemüller aura distribué l'ouvrage aux mêmes personnes qui avaient déjà reçu celui du Gymnase vosgien, personnes qu'il devait connaître, soit par lui-même, soit par son ami Ringmënn — et il aura fait cette distribution afin de contrecarrer les trop modestes Vosgiens et de maintenir sa première tentative d’accaparement de leurs travaux.

Il est heureux que Waltzemüller ait pris le parti de publier à ses frais ou tout au moins entièrement par luimême, le travail commun des associés de Saint-Dié ; autrement on aurait pu le prendre pour une victime, ainsi que l’a pensé d’Avezac. Mais, avec cette édition sous les yeux, il est impossible de ne pas voir l'esprit d'accaparement et d’ambition vaniteuse qui animait Waltzemüller, De nos jours on la nommerait une contrefaçon et même quelque chose de plus. En 1509, il y avait absence complète de lois protégeant la propriété littéraire. Waltzemüller, en s’appropriant l'œuvre du Gymnase vosgien, a donc été plus qu’un contrefacteur ; il a été un plagiaire, un véritable pirate. On voit combienil est injuste d'appeler la Cosmographiæ Introductio la « Gosmographie de Waltzemäüller », ou « l’ouvrage d'Ilacomylus ». Il y a là une grave atteinte portée à la propriété littéraire et scientifique, fait qu'il était important de signaler.

Avant d'arriver aux deux noms Americus et America, qui ont rendu cette plaquette si célèbre, disons que le petit traité de géographie qui en forme l'introduction ou première partie, est d’une facture médiocre. Il montre, dela part des personnes qui l’ont rédigé, une connaissance

peu étendue de l’état réel de la géographie au commencement du xvr siècle, comme cela, d’ailleurs, devait arriver à des érudits d’une petite ville perdue dans les Vosges et très éloignée des ports de mer. Ces gens ne savaient rien de Cristoforo Colombo ni des Cabots, et à peu près rien non plus des découvertes portugaises. Pour les notions ptoléméennes, ils essayaient de se mettre au Courant en se procurant des copies des textes les plus complets de Ptolémée. Rien d’original; en somme un travail élémentaire, dont le seul mérite était de donner une édition latine de la deuxième lettre de Vespucci, édition plus facile à lire que dans la langue d’un italien barbare, comme l'était celle de 1506.

Jean Basin de Sendacour ou Sandocourt est l'auteur des nnms Americus et America. — Ce qui l'a conduit à préférer ces noms à Albericus, Amerigo, Amerigonius et à Albericia, Amerigia et Amerigonia. — Les Français ont conservé le nom indigène Amérique, et ils sont les pretiers qui aient nommé Amériquains les naturels du Nouveau Monde. — Raisons qui font rejeter Waltzemüller et Gaultier Lud comme ayant pu être les auieurs des noms Americus et America.

Maintenant nous voici enfin arrivé aux deux noms Americus et America. Les longues digressions qui précèdent ne sont pas inutiles, ainsi qu’on va le voir. Tout ce qu’on trouve dans ce document imprimé qui date de l’époque et qui est le seul vraiment authentique, a de la valeur pour arriver à la vérité.

Pendant l'hiver de 1506 à 1507, la petite Société de géographie du Gymnase vosgien avait en sa possession : {° la première lettre de Vespucci, édition de Strasbourg, de l'imprimeur Mathias Hupfulf, contenant la pièce de vers élégiaque de Philesius, et où Vespucci a pour prénom Albericus: 2 très probablement un exemplaire en italien de la deuxième lettre de Vespucci, avec Amerigo comme prénom ; et enfin 3 une traduction française, manuscrite ou

imprimée, de cette deuxième lettre, contenant les quatre voyages, avec le prénom d'Amerige.

Ce prénom d’Amerige en français, comme traduction d’'Amerigo, a été conservé dans la traduction latine des Quatuor Navigationes et à un endroit de l’Jntroductio, pour bien accentuer qu'il est le synonyme, dans la traduction française, du nom italien Amerigo, et que le nom latin Americus doit en être regardé comme la traduction libre, un peu trop libre.

Le chanoine Jean Basin de Sandocourt reçut la mission spéciale, — à cause de l'élégance de son style poétique, — detraduire en latin la version française des Quatuor Navigationes. Tout d'abord venait en tête le prénom de Vespucci. Jean Basin avait devant lui Albericus, nom bien connu et qui, d'après de Humboldt, « rappelait beaucoup d'hommes célèbres du moyen âge qui l'ont porté »!; puis Amerigo ou Amerige, nom totalement inconnu, même en Italie ou en Espagne, du moins comme prénom chrétien, et cela à l’époque de la plus grande ferveur du christianisme. Traduit en latin, Amerige fait Amerigius, comme Virgilius, etc. ;ou bien, si l’on accepte le nomitalien Amerigo, on aurait eu en latin Amerigonius ou plus élégamment ie nom Amerigo, tel quel, comme Cicero, Scipio, etc. Ainsi Jean Basin avait devant lui les quatre noms latins d’Albericus, Amerigius, Amerigonius, Amerigo et même Amerige?; et cependant il n’a employé aucun d’eux. Pourquoi? Un de mes critiques a dit: « L'emploi de la forme Americus est une correction plutôt qu’une erreur, de la part du géographe allemand *. »Correction veut dire qu’il ya une faute commise

Page 1