Examen critique, vol. IV, p. 49 et
2. Nicolini de Sabio, dans l’édition de la Cosmographiæ Introductio, qu’il a publiée à Venise, en 1535, exprime des doutes sur l’emploi du mot America ; il voudrait plutôt qu'on se servit du mot Amerige.
3. The Nation, 10 avril 1884, New-York. L'auteur croit que Waltzemüller est le créateur du nom, tandis que c'est Jean Basin.
ou au moins un lapsus linguæ, et que par là, l’on ramène le mot à un type dont il ne doit plus s’écarter, en dehors duquel il ne peut plus varier, sous peine d'être incorrect, Jusqu’alors il n’y a, malgré toutes les recherches, aucun exemple connu de l'existence du nom Americus dans un imprimé quelconque, antérieur à 1507. Ce nom n’a absolument rien d’européen, pas plus que Nicaragua, Guatemala, Niagara, Mississipi, Missouri, Ontario, Chimborazo, elc., etc., tous de beaux noms indigènes, particuliers au Nouveau Monde.
Frappé de ce nom d’Amerriqueou Amérique qui, comme nous le montrerons plus loin, avait très certainement dû parvenir jusqu’à lui, l’élégant poète Basin trouva l'expression admirablement adaptée pour la placer devant le nom de Vespucci, qu’il regardait comme le découvreur du pays d’où provenait ce nom sonore et d’une prononciation facile. Aussi, sans y regarder de plus près, par une licence poétique chère à tous les versificateurs et même aux prosateurs de goût, il affubla son héros Vespucci de ce nom indigène, opérant cette ingénieuse correction d’Amerigeou Amerigius, en Amérique ou Americus. Il avait fait là un coup de maître, de docte philologue et de disert prosateur. Il n’y a qu’un poète qui ait pu opérer une pareille assimilation, presque une création. Ce lourdaud de Waltzemüller était trop rempli de son importance de directeur d’une imprimerie et de dessinateur, pour être l’auteur d’un pareil trait d’espril et de bon goût. Du reste Jean Basin ne s’inquiétait pas de suivre littéralement et mathématiquement ce qu'il trouvait dans le manuscrit ; et sans sourciller, il mit à l’adresse du roi René, duc de Lorraine, cette deuxième lettre de Vespucci, adressée à Sa Magnificence Messire Pierre Soderini, gonfalonier perpétuel de la République de Florence. Tout cela n’était pour lui qu’un jeu, une licence poétique. Jean Basin est un homme qu’il faut juger en poète, et prendre pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour l'éditeur de la Nan-
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céide, l'auteur d'un traité septuple de l'art de bien dire Novus elegansque conficiendar. epistolar…. Saint-Dié, 1507). C'était un élégant et un précieux dans l’art de dire et d'écrire.
Une fois qu’on était décidé à donner à Vespuccile prénom d'Americus, il n’y avait plus qu’un pas à faire pour nommer le Nouveau Monde America, Avec la même aisance, Jean Basin le franchit très naturellement: d’abord, dans un paragraphe du treizième feuillet, page C (tirage de sept. 1507), déjà cilé au commencement du chapitre vi, où l’on trouve inscrit en marge le nom Ame-rige, pour bien montrer qu'Americus est là en place d’Amerige ; puis, dans le chapitre 1x : De quibusdam Cosmographiæ rudimentis, qui est la pièce de résistance et le principal chapitre, le plus long aussi (huit pages) de toute l’Introduction. Au verso du quinzième feuillet et par conséquent à la trentième page, qui est sans signalure, on a le fameux passage, toujours répété :
« Nunc vero et hæ partes (Europa, Africa, Asia) sunt latius lustratw, et alia quarta pars per Americum Vesputium (ut in sequentibus audietur) inventa est, quam non video cur quis jure vetet ab Americo inventore, sagacisingenti viro, Amerigen quasi Americi terram, sive Americam dicendam : cum et Europa et Asia a mulieribus sua sortila sint nomina. Ejus situm el gentis mores ex bis binis Americi navigationibus que sequuntur liquide intelligi datur. »
Ce chapitre 1x qui a une si grande importance et qui, on peut le dire, prime toute la plaquette, offre des particularités que je vais signaler. D'abord, comme pour l'isoler et le bien séparer de tout ce qui précède, on a placé en marge et à la fin du chapitre vu, une grande étoile à six branches, qui dépasse les lignes et envahit la marge. Dans le Tractandorum Ordo du commencement, le titre de ce chapitre 1x est différent de celui qui est employé dans le corps de l’ou-
vrage et que j'ai cité précédemment. On lit alors dans la table des matières : Nono capite quedà de divisione terre, de finibus maris, de insulis et locor. ab invicè distätia dicent.
Après l’acte de baptême du Nouveau Monde, on ajoute immédiatement : Hunc in modum terra iam quadripartita cognoscitur : et sunt tres primæ partes côtinentes : quarla est insula : cum omni quäque mari circüdata côspiciatur. Ce qui montre que pour les géographes du Gymnase vosgien, la quatrième partie du monde ou Amérique n'était pas un continent, mais une ile.
Jean Basin, conscient ou non, a pris « le nom d’un port pour un nom d’homme » ; et par une série de malentendus, d'erreurs et de fausses attributions, ce nom indigène d'Amerrique est devenu le prénom de Vespucci, le nom de tout une hémisphère, et la propriété de Martin Hylacomylus Waltzemüller dont le seul rôle a été celui d’un castigalore ou prote de l'imprimerie des Luds à Saint-Dié.
Remarquons que Jean Basin était Français, du moins dans le sens de la langue française parlée en Lorraine; que c’est en France, et là seulement de tous les pays d'Europe, que le mot indigène Amerrique s’est conservé tlans toute sa pureté; tout au plus a-t-on supprimé un r qu'on a remplacé par un accent aigu sur le premier e, Amérique!, adoucissant un peu la prononciation du mot primitif, Partout ailleurs le nom d’America, latinisé par Jean Basin, a été accepté et employé.
1. D’après M. H. Harrisse, il existe à la Biblothèque nationale de Paris, un manuscrit d'Antonio Pigafetta, chevalier de Rhodes et compagnon de voyage de Magollan, manuscrit en vieux français décrivant celte célèbre navigation autour du monde, et qui, de l'avis des paléographes, date du premier quart du xvie siècle. En marge de la septième feuille, il ÿ a en vieille écriture le nom Amérique méridionale, montrant bien que ceux qui se servaient de la langue française, employaient dès le xvI° siècle le nom d'Amérique avec sa forme du nom indigène des montagnes de la côte des Mosquitos.
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Ajoutons que les Français ont d'abord désigné les indigènes du Nouveau Monde, sous le nom d'Amériquains, orthographié avec les lettres 4 et w, comme le nom de lieu Amérique, ainsi qu'on peut le voir dans l'ouvrage du Père Laliteau : Mœurs des sauvages Amériquains, etc., Paris, 1724,
Il faut achever de donner les raisons qui font rejeter l’opinion que Waltzemüller a été l’auteur des noms Americus et America donnés à Vespuccei et au Nouveau Monde.
Les corrections de l’œuvre du Gymnase vosgien, introduites par Gaultier Lud, n’ont touché à rien de ce qui se rapporte à ces noms; Walizemüller, la part faite de ce qu'il pouvait réclamer comme lui appartenant, n'avait donc aucune revendication à élever au sujet de ce qui, dans la plaquette, était dit sur le Nouveau Monde. S'il n’y avait cependant que les corrections de Gaultier Lud on serait jusqu'a un certain point, fondé à soutenir que Waltzemüller aurait pu être l’inspirateur de ces noms d’Americus et America, mais alors des traces s’en trouveraient dans ses aulres ouvrages, savoir : le petit traité Architecturæ et Perspective Rudimenta de 1508, ou la description de sa carte itinéraire d'Europe faite par son ami Ringmann en 1511 (Instructio manuductionem prestans in cartam itinerariam Martini Hilacomili, etc.), et surtout l’édilion monumentale de la Géographie de Ptolémée, de Strasbourg, 1513. Waltzemüller a dessiné toutes les cartes et les blasons héraldiques de ce dernier ouvrage, commencé à Saint-Dié en 1505 par les soins du chanoine Gaullier Lud!, puis continué pendant six ann:es de 1507 à 1513,
1. En homme bien élevé, Lud n’a réclamé aucune part dans cette œuvre, qu'il avait commencée et largement soutenue de son argent etde son influence. En abandonnant aux éditeurs de Strasbourg et à Waltze= müller tout ce qu'il avait fait, il a montré sa générosité, sa modestie et son savoir-vivre, Quel contraste avec la conduite ct les réclamations de Waltzemüller!
par deux jurisconsulles strasbourgeois, J, Aeszler et G. Uebelin; par conséquent, s’il eût été l’auteur des noms Americus el America, il avait là une magnifique et rare occasion ; il n'aurait pas manqué de les placer dans un ouvrage magistral dont il avait entre les mains tout le contrôle. Dans l’épitre dédicatoire de son petit traité d'architecture de 1508, nous avons un exemple de ses plaintes et de la manière tapageuse dont il savait revendiquer le peu qu'il avait fait pour le Gymnase vosgien.
Au sujet de cette épitre adressée à Ringinann, disons que Waltzemüller ne va pas jusqu’à y réclamer une part d'auteur dans la plaquette de Saint-Dié de 1507; il revendique seulement la part principale dans la facture, le dessin et l’impression d’une figure universelle de la Terre en forme de planisphère. De cette carte attribuée, paraît-il, à d’autres (au Gymnase vosgien sans doute), carte qui avait été distribuée avec cette désignation désagréable à Waltzemüller et qui avait oblenu une certaine célébrité, il n’est resté aucune trace; Ortélius ne la cite pas en 1570 et jusqu’à présent elle nous est inconnue.
On peut objecter que si Waltzemüller n'avait pas pour le moins approuvé les noms Americus et America, il les aurait retirés de la plaquette, en la réimprimant à ses frais en 1509. La réponse est facile. II ne pouvait le faire sans toucher à l’œuvre du principal collaborateur Jean Basin, et sans remettre tout en question au sujet des véritables auteurs du livre, ce qu’il avait intérêt à éviter avant tout. Quand on accapare, il faut tout prendre,
Au reste, s’il n’était pas un admirateur ni même un approbateur de ces noms, ainsi que l’ont démontré ses œuvres postérieures de cartographe, œuvres dans lesquelles on ne les trouve pas mentionnés, il n'était pas non plus un puriste en fait de noms propres; même à côté de son surnom d'Hylacomylus, le nom d’Americus a dû lui paraître une merveille. D’Avezac, eu effet, a montré que ce nom
d’Hylacomylus! est une altération et une création absolument unique dans l'espèce. Son véritable nom était Martin Waltzemiüller (moulin à cylindres tournants), qu'il a d’abord changé en celui de Waldseemäüller (moulin de lac sylvestre); puis, traduisant en grec le mot Wald par Hyle et Müller par Mulos, amalgame digne d’un forgeron tout à fait fantaisiste, il a fait du doux nom d’Hylæomylus le nom cacophonique d’Hylacomylus, Ylacomylus, ou Ilacomilus.
Enfin le chanoine Gaultier Lud n’est pas non plus l’auteur du nom d’America; certainement il n’en était pas un partisan bien enthousiaste, ni un promoteur diligent ou intéressé, puisque dans son : Speculi orbis declaratio…., de 1507, publié à Strasbourg, il ne l’emploie nulle part, en parlant des pays nouvellement découverts.
Pour Ringmann, s’il avait été l’auteur de ces noms, il n'aurait pas manqué de leur donner l’estampille de son Philesius Vogesigena ; car il ne laissait rien sortir de sa plume sans le signer, ayant, à l'exemple de son ami Waltzemüller, une grande soif de célébrité ou tout au moins de notoriété. Comme traducteur des texles de Ptolémée de 1543, il n'aurait pas manqué de les y placer.
Le m deste Jean Basin est bicn le parrain de la première impression connue du nom qui a prévalu pour le Nouveau Monde. Seulement a-t-il été aidé par Vespucci ? C'est ce que nous examinerons plus loin.
Propagation du nom d'Amérique. — Le Globus mundi de 1509. — Son auteur présumé, — Carte d’Apianus de 1520. — Globes de van Haus-
lab et de Schüner. — Cartes de Léonard de Vinci, de Louis Boulengier et du Ptolémée de 1522. — Les cartographes inscrivent tous sur leurs cartes le nom America, sans variantes, tandis que les auteurs de livres exécutent toutes les variations imaginables avec les noms Albericus et Americus. — Erreurs auxquelles ont donné lieu les noms indigènes de Canada et de Labrador.
Comment le nom d'Amérique a-t-il pu se propager ? Des