‹ Nouvelles recherches sur l'origine du nom d'Amérique [microforme]Chapitre 19 sur 24 · Martin Hylacomylus, p · texte numérisé non relu

Martin Hylacomylus, p

2. Santarem dit avec raison : « La plupart des géographes de la fin du xviI° siècle et ceux du xvi1° propagèrent cette confusion, sans jamais se donner la peine de l'approfondir, » (Recherches historiques, p. 26.)

3, A l'exception de Florence et de Pise, le reste de l'Italie, surtout le Nord (Gènes, le Piémont, la Lombardie et la Vénétie) a résisté longtemps, avant d'adopter et d'employer les noms d’America et d'Americus. Le plus souvent on ne citait pas du tout Vespucci, comme fait Gastaldo dans son Plolemeo, de 1548 ; ou, s'il était question de lui, on l’appelait Alberico, en ayant soin de dire que le Nouveau Monde (Terra Nuova) avait été découvert par le navigateur génois Cristoforo Colombo.

des Indes d'Oviédo, de Gomara, de Las Casas, ce nom n'était pas employé ; en Espagne et en Portugal, on résista pendant trois siècles avant de l'adopter. Seulement ce nom avait parmi le peuple et les matelots une racine profonde, due sans doute à son origine aborigène, mais qu'on avait oubliée, comme cela arrive souvent; aussi a-t-il triomphé de toutes les objections aussi bien des savants d'élite du monde entier que des chancelleries de toutes les Espagnes, et il a subsisté, bon gré, mal gré.

Un auteur a dit avec assez de sagacité, puisqu'il ne connaissait pas l’origine indigène du mot, que « l'attribution du nom d'Amérique à Vespucci a été respectée surtout parce que l’on manquait d’une solution à lui opposer ». En réalité, l’on manquait d’une explication rationnelle, bien fondée et vraie, de ce singulier phénomène d’un nom de lieu dont la position géographique précise était inconnue, et dont on avait voulu faire un homme et un navigateur italien.

C'est une nouvelle preuve du triomphe final des petits et de l'opinion publique, contre les erreurs des doctes, des érudits et des panégyristes patriotes. De pauvres matelots ont rapporté du Nouveau Monde le nom d’Amerrique, et pendant quatre siècles les savants et les littérateurs se sont disputés sur l'emploi et l’attribution de ce beau nom.

Documents publiés depuis le xvu° siècle. — Absence totale des traces de Vespucci en Portugal. — Doutes sur l'existence à Florence d'un seul document authentique se rapportant à Vespucci. — Fabrication à Paris, sous le second empire, d’une prétendue lettre de Vespucei à son père, par le faussaire Vrain-Lucas. — Difficulté de lecture, avec une exactitude mathématique, des prénoms ou surnoms assignés à Vespucci. — Les prêtres catholiques refusent, même aujourd'hui, de donner pour seul nom de baptême un nom qui ne soit pas celui d’un saint.

Jusqu'à présent je n'ai fait usage que des documents im-

primés pendant le premier quart ou le premier tiers du xvi siècle, avant qu'aucune discussion ne s’élevât sur les mérites ou les démérites de Vespucci, et j'ai pris les faits tels qu'ils ont été transmis par les contemporains. Maintenant, je vais m'occuper des documents qui ont fait leur apparition beaucoup plus tard. Constatons d’abord, avec Alexandre de Humboldt, que ce n'est que depuis les publications de M. Fernandez de Navarretet, en 1825, que nous possédons des matériaux précieux et vraiment dignes de foi sur Vespucci. Auparavant, tout ce que peuvent inventer les passions, les rivalités, les jalousies patriotiques et de clocher, avait été mis en œuvre. On ne s'était arrêté ni devant :a fabriralion de pièces fausses, ni devant les faits les mieux avérés. On avait inventé de toutes pièces des relations de voyages, des généalogies, deslettres; enfin, on était allé jusqu’à graver sur le marbre de Santa Maria dell’ umilta à Florence, en 1719, la fameuse inscription de l’abbé Anton M. Salvini :

AMERICO VESPUCIO PATRICIO FLORENTINO 0B REPERTAM AMERICAM SUI ET PATRIÆ NOMINIS ILLUSTRATORI AMPLIFICATORI ORBIS TERRARUM. IN HAC OLIM VESPUCCIA DOMO A TANTO VIRO HABITATA PATRES SANTI JOANNIS DE DEU CULTORES GRATÆ MEMORIÆ CAUSA.

Avec Navarrete et surtout avec de Humboldt, on passe du roman légendaire à la réalité; et pour la première fois on se trouve sur le terrain des faits, en présence d’une discussion scientifique un peu serrée.

En Portugal, et plus particulièrement à Lisbonne, où Vespucci écrivit ses deux célèbres lettres (1503 et 1504), rien n'a été découvert, ni dans les archives de la Torre do Tombo,

1. Collecion de los viages y descubrimientos, etc. vol. III, seccion segunda. Viages de Americo Vespucci. Noticias exactas de Americo Vespucci, Madrid,

ni ailleurs. Aucune trace des lettres patentes dont Vespucci parle À Soderini. Son nom même n’a été trouvé nulle part. |

A Florence, il n’a été produit jusqu'à présent aucun document d’une authenticité absolue. Rien de ptreil aux trois célèbres lettres de Cristoforo Colombc conservées à Gênes ne s’est trouvé dans la cité des Médicis. Des panégyriques par Bandini et Canovaï, voilà tout. Faut-il d’ailleurs s’en étonner, quand des hommes beaucoup plus rapprochés de notre temps, et qui ont énormément écrit et publié, Shakespeare et Molière par exemple, n’ont laissé après eux aucune trace ni de leurs manuscrits, ni de leurs lettres, à peine deux ou trois signatures chacun ?

La prétendue lettre de Vespucci à son père, lettre de 1476, en latin, n’a aucun caractère d'authenticité, Publiée par le panégyriste Bandini qui d’ailleurs a évité de donner la signature, elle devait tenter les fabricants d’autographes. Un de ces faussaires, Vrain ou Vrin-Lucas, poursuivi, avoua, au cours du procès!, avoir fabriqué des lettres de Galilée, de Vespucci, etc., parce que, disait-il, on lui en demandait, et qu’en les fabriquant «ilne faisait de mal à personne. » Il ne voulait, ajoutait-il, «que recourir à une forme piquante pour raviver le goût des discussions littéraires et historiques ».

Du reste, un examen même rapide de cette prétendue lettre de Vespucci à son père?, comparée avec la seule lettre authentique, publiée en fac-simile par le gouvernement espagnol dans les Cartas de Indias, etc. (Madrid, 1878, in-folio), montre la fausseté du document, tous les caractères en son: différents de ceux de la pièce authentique ; aucun même ne s’en rapproche par la forme. L’objection

1. Audience du tribunal correctionnel de la Seine, 16 février 1870. Affaire des autographes, Gaselte des Tribunaux et journal le Temps. Voir aussi: Faux Autographes. Affaire Vrain-Lucas, étude critique, par Ernest Charavay, Paris, 1870.

2. Sous le second empire, M. Feuillet de Conches publia en fac-simile cette lettre latine que Varnhagen a reproduite dans son livre : Americo Vespucci, en regard de la page 89.

que j'ai entendu émettre, que Vespucci a écrit l’unc à vingtquatre ans, l’autre à cinquante-six ans, est complètement inadmissible pour expliquer une différence calligraphique aussi grande et on peut dire absolue. Il est impossible que la même main ait jamais écrit ces deux lettres. Or, celle de 1508 étant d’une authenticité certaine, l’autre a été fabriquée. D'ailleurs la signature du nom indigène latinisé d’'Americus est une impossibilité matérielle avant 1507, impossibilité qui était inconnue des faussaires.

L'arbre généalogique construit par Bandini plus de deux siècles après la mort de Vespucci, a la valeur de toutes les pièces de ce genre appliquées à des hommes devenus célèbres. Il fallait au moins un prédecesseur pour le prénom d’Amerigo et Bandini n’a pas manqué d’en placer un qui, suivant lui, était le grand-père, désigné par S. Amerigo; son père est appelé par Bandini Ser Nastagio. Ser est là pour Servitore; comme il se trouve en toutes leltres à la fin de la deuxième lettre de Vespucci à Soderini : Servitore Amerigo Vespurci in Lisbona.

M. de Varnhagen dont les sympathies pour Vespucci ne peuvent être mises en doute, a reconnu, à Florence même, la fausseté d’une lettre attribuée à Vespucci et publiée par Bandini, en 1745. Il regarde aussi comme fausses deux autres lettres publiées pour la première fois, l’une en 1789 par Bartolozzi et l’autre en 1827 par Baldelli.

On voit par ces exemples combien il faut se tenir en garde contre les publications faites à Florence sur Vespucci. Aussi, tant que le prénom de Vespucci n'aura pas été soumis à un contrôle des plus minutieux et d’une grande exactitude, il faudra rester dans le doute pour savoir lequel d’A{berico ou d’Amerigo est le véritable.

La question a une certaine importance ainsi qu’on à pu le voir précédemment p:r ce que j'ai dit sur les documents imprimés de 1504 à 1507 avec les noms Alberico et Amerigo, sans toutefois que sa solution touche la partie vitale et im-

portante de l’origine du nom d’America, qui flotte toujours entre la licence poétique de Jean Basin, et le nom de lieu du Nouveau Monde Amerrique. Seulement cette solution impliquera plus ou moins l’appui que Vespucci a pu prêter, sans peut-être le savoir, au baptême de Saint-Dié.

Les pièces qui ont servi à Bandini pour établir la naissance et la filiation généalogique de Vespucci, — s’il en existe, — devront être examinées avec le plus grand soin, d’abord au point de vue de la lecture exacte des prénoms, puis sous le rapport de l'authenticité; on devra surtout s'assurer qu’elles n’ont pas subi d'altérations, ni de mutilations.

En général, la lecture, celle même des documents imprimés, lorsqu'il s’agit du prénom de Vespucci, a élé faite très inexactement; on n’a pas songé à orthographier lettre par lettre. D’Avezac lui-même, si exact pourtant et si scrupuleux dans ses cilations de coquilles d'imprimerie et d’erreurs pour les premières plaquettes imprimées à Saint-Dié et à Strasbourg, s’est laissé aller à traduire deux fois le nom d’Albericus par Americ, au lieu d'Albert ou d’Alberic, à la page 91 de son Martin Hylacomylus Waltzemüller.

Humboldt est celui qui a mis le plus de correction dans l'orthographe du prénom, qu’il a toujours soin d' citer . avec toutes ses lettres, tel qu’il existe dans les documents imprimés ou cités dans des publications. Toutefois, orsqu'il s’agit de parler de Vespucci, il n'hésite pas à l'appeler Americ et jamais il ne l'appelle Alberic ou Albert.

Tous ceux qui connaissent l'Italie, l'Espagne et même la France et la Belgique, savent qu’il est absolument impossible d'obtenir d’un prêtre catholique un nom de baptême qui ne se trouve pas dans le calendrier des saints. Les officiers de l’état civil en France refusent souvent, même de nos jours, d'inscrire d'autre prénom qu'un nom de saint. En Italie, à l'époque de la toute puissance de l'Église catholique, la chose devait être plus difficile encore, et l'on ne connaît de dérogation à cette règle absolue que pour de grands noms latins,

tels que César, Vespasien, Marius, elc., ou pour des appellations numériques indiquant l’ordre dans la série des enfants, comme Quintino ; encore n’acceple-t-on ces noms que noyés au milieu de plusieurs autres appartenant vraiment à des saints et marqués de la plus grande orthodoxie.

Comment croire, sans qu’un manuscrit d’une authenticité parfaite, n’ayant ni rature ni surcharge, vienne en fournir la preuve, qu’un prêtre ait pu baptiser Vespucci du nom d'Amerigo seul, sans autre prénom de saints bien constatés et d’une orthodoxie indiscutable, quand son père et sa mère étaient placés sous l’invocation d’Anastase et d’Élisabeth.

Il y a là une difficulté matérielle qui frappe les Italiens eux-mêmes, lorsqu'ils sont impartiaux et qu’ils n’y voient pas uniquement et avant tout une question de patriotisme. Malheureusement, pour beaucoup d’entre eux, la fibre patriotique les empêche de discuter avec calme; l’un d’eux, le marquis Pietro Amat di San Filippo, n'hésite pas à m'’accuser de vouloir priver Vespucci de l’honneur d’avoir donné son nom à la quatrième partie du monde. Il déclare mon opinion sur l'origine du nom d'Amérique « mal avisée et peu soutenable. » Mais, quant à des raisons, il n’en donne aucune. Voir ce curieux passage à la page 21 de la Biografia dei viaggiatori Italiani, per P. Amat di S. Filippo, publiée par la Societa geografica Italiana, Roma, 1882, volume 1, edizione seconda.

Découvertes de documents se rapportant à Vespucci dans les archives de Séville et de Simancas, en Espagne. — En 149,6, Vespucci est signalé, mais sans prénom. — En 1505, Colombo, dans deux lettres du mois de février, le nomme Amerigo Vespucci. — Opinion d'Alexandre üe Humboldt sur le nom Amerigo. — Signatures de Vespucci, toutes postérieures à 1507.— Amerrigo avec le doublement de la lettre r, comme dans le nom indien Amerrique. — Vespucci n'a jamais désavoué publiquement la publication de ses lettres à Médicis et à Soderini, ni le baptême de Saint-Dié. — Rôle de ?ierre Martyr d'Anghiera. — Description de deux des signatures authentiques de Vespucci., — Elles sont les documents les plus graves contre lui.

En Espagne, les recherches de J.-B. Muñoz et M.-F. de Navarrete dans les archives de Séville et de Simancas! ont fait découvrir les seules pièces authentiques que nous possédions sur la vie de Vespucci. Toutes se rapportent aux seize dernières années de sa vie. Antérieurement nous n’avons rien venant de lui ou le concernant; car, même les soixante-quatorze lettres des Cartei dei Medici avanti il principato, filza 68 (Archives générales de Florence), qui ont été signalées par Bartolozzi et qui auraient été adressées à Vespucci, février 1483-novembre 1491, à Pise ou à Florence, par des membres de la famille Vespucci et par Lorenzo de Médicis, donnent lieu à de graves soupçons pour une partie de leur identité, tout le moins il y a des doutes sérieux à avoir sur leurs destinations et leurs adresses.

Dans un bordereau de comptes de la flotte, à la Casa de Contratacion de Séville, Muñoz a trouvé une note datée du 12 janvier 1496, et indiquant que Vespuche (pas de prénom) avait reçu du trésorier Pinelo dix mille maravédis. Voilà le

1. Siles archives etles bibliothèques en Espagne ont été mal gardées, et trop souvent affreusement pillées et dépouillées, du moins ces établissements ne renferment pas de pièces forgées. L'honnèteté castillane n’a jamais permis à des pièces fausses de s'introduire furtivemeut au milieu de documents historiques.

premier document, dans lequel se trouve le nom du Vespucci qui nous intéresse.

En 1505, les 5 et 25 février, le grand amiral Cristoforo Colombo, dans deux lettres à son fils Diego, parle d’Amerigo Vespuchy. La deuxième lettre à Soderini, datée de Lisbonne, 4 septembre 1504, a pour prénom Amerigo. Rappelons toutefois que la première lettre, également datée de Lisbonne, 1503, a pour prénom Alberico, traduit par Lorenzo de Médicis et par Giocondo Albericus.

L'emploi par Colombo du nom d’Amerigo s'explique par la date de ses lettres, postérieures de trois années à son séjour du 16 au 24 septembre 1502, à l'embouchure du Rio Blewfields, au pied des montagnes d'Amerrique. Vespucci ayant changé de prénom, entre 1503 et la fin de 1504, Colombo, en l'appelant Amerigo, n’a fait que se conformer à l'usage du surnom adopté par Vespucci.

Alexandre de Humboldt qui certes a bien connu l’Espagne, dit : « Ce nom (Amerigo) très rare, peut-être entièrement inusité en Espagne, pouvait même être pris pour un nom de famille !. » Effectivement il y a des noms de familles espagnoles qui s’en rapprochent; je citerai entre autres : Ameghino. Ne sachant comment expliquer ce nom d’Amerigo « devenu si célèbre par la bizarre application géographique qui en a été faite en 15075 », Humboldt se jette dans des explications et des contradictions inextricables. Ainsi, dit-il, «la préférence donnée au prénom ou nom de baptême sur le nom de famille a eu sans doute sa source dans le son, peu agréable à l’oreille, de Vespuccia, comme dans l’usage sicommun en Italie et en Espagne de désigner des personnes marquantes par le prénom seul ». Mais en 1504 et 1505, Vespucci n’était pas un personnage marquant ; c’élait au contraire un inconnu qui n’a pu avoir un certain relief et quel-

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