CHAPITRE PREMIER
I. Nous avons vu dans un précédent chapitre que l'urine contient, outre une forte proportion d'urée, beaucoup d'autres principes azotés encore mal connus, difficiles à isoler, et désignés sous le nom vague de matières extractives.
Puis nous avons admis que l'urée, et dans quelques cas, le carbonate d'ammoniaque , jouent un rôle important dans la production des phénomènes urémiques, mais qu'ils ne sont pas les seuls agents de l'intoxication.
L'urée et le carbonate d'ammoniaque n'étant pas les seuls agents toxiques , quels autres principes peuvent aussi nous rendre compte des accidents observés?
Lorsque les reins ne remplissent plus les grandes fonctions dont ils sont chargés; lorsque, pour une cause quelconque, ils ne peuvent plus éliminer les principes résultant de la désorganisation de nos tissus ; alors , ce n'est pas seulement l'urée qui s'accumule dans le sang, mais ce sont aussi tous ces principes azotés dont la nature intime n'est pas encore bien connue, et que les chimistes désignent, dans les analyses d'urines, soas le nom de matières extractives. " .
Il serait vraiment bien étonnant que ces principes , qui sont le déchet de nos tissus, et qui, par conséquent, doivent être éliminés de l'organisme, pussent y être retenus impunément. Chez les animaux surmenés , il y a , pa;' suite du fonctionnement exagéré des muscles, un déchet plus considérable qu'à l'état normal. Les reins , la peau et les organes supplémentaires ne suffisent plus alors à l'élimination des matières cxcrémentitielles ; et celles -ci s'accumulent dans le sang. Des accidents .nerveux ne tardent pas à éclater
et ces animaux succombent évidemment empoisonnés par ces matières, dont l'élimination ne s'est pas faite. Leur viande même ne peut plus servir, sans inconvénients, à l'alimentation de l'homme.
E/i bien, chez les urémiques, il se pasKc, croyons - nous , quelque chose d'analogue. Les reins ne fonctionnent plus, les matières excrémentitielles qui se font incessamment dans l'organisme, par l'accomplissement des fonctions de la vie, s'accumulent dans le sang. La composition de ce liquide est alors considérablement modifiée ; l'impression qu'il produit sur le système nerveux n'est plus la même. De là, arrêt dans le fonctionnement normal des organes, accidents nerveux, mort.
II. Bien des physiologistes déjà ont signalé la rétention dans le sang des matières extractives de l'urine. Le fait a été constaté, et cependant, dit Lionel Beale {Traité des urines, 1864), nous ne savons rien encore de positif sur les résultats que pourrait avoir cette accumulation dans le sang.
«Dans la majorité des cas d'Urémie, dit notre ami , M. le docteur Fabriès, c'est la rétention de tous les principes de l'urine qui exerce une action fâcheuse sur l'organisme lorsque leur élimination n'a pas lieu par une voie supplémentaire de celle des reins )i (Thèse inaugurale, 1861).
On ne saurait plus aujourd'hui soutenir, dit M. le docteur Fournier, que l'Urémie provient de la rétention d'un principe unique. 11 y a plus, évidemment, qu'un seul produit anormal dans le sang de l'Urémie, noii-seulement l'urée y existe en excès , mais de plus , d'autres éléments dont on n'avait tenu que peu de compte, y sont également accumulés et peut-être, ont quelque part à la production des phénomènes.
Hoppe, ajoute M. Fournier, a trouvé dans 1000 parties de sérum du sang, chez un urémique, 1 gr. 27 d'urée, et 8 gr. 6 de matières extractives, c'està-dire trois fois plus que dans le sérum normal ; 1970 gr. de chair musculaire contenaient 0 gr. 408 de créatine, c'est-à-dire cinq fois plus que la moyenne normale, d'après Schlossberger.
«Les reins, dit Schottin', sécrètent, outre l'urée, des acides et des matières extractives qui peuvent jouer un rAle dans les symptômes. Dans le
' Schottill (1860). De l'éliminai ion de la ctéaline et de la. créulinine par l'urine [Arch. d'Heick).
sérum du sang normal , le rapport de l'albumine aux matières extractives est de iOO : 5. Dans un cas de dégénérescence graisseuse du rein, nous l'avons trouvé de 100 : 40. Le malade mourut. Dans les divers épanchements de sérosité , nous pûmes constater chez ce même malade un rapport semblable entre l'albumine et les matières extractives ; il nous arriva même de trouver sur un point que la quantité des matières extractives surpassait celle de l'albumine. Les matières extractives constituent donc un principe important dans le sang des urémiques et dans leurs épanchements séreux. Schottin attribue cette accumulation des matières extractives dans le sang à un défaut d'alcalinité de ce liquide, dû a la rétention d'une grande quantité d'urée, corps neutre. Le sang normal, dit-il, est toujours alcalin, malgré les acides , mais si le sang est rempli d'urée son alcalinité diminue ; alors les métamorphoses des tissus ne s'accomplissent pas, d'où les accidents. Et ailleurs : C'est un fait démontré, que la combinaison de certains éléments avec l'oxigène, est singulièrement accélérée par les alcalis.»
Il est probable en effet que les matières extractives, dont Schottin veut parler ici, se transforment en urée et en acide urique par oxydation. 11 est certain, de plus, que l'alcalinité du sang favorise les transformations. Mais Schottin seul parle d'une diminution de l'alcalinité du sang, dans l'urémie ; existe-t-elle réellement, nous ne le pensons pas. Et nous ne croyons pas, par conséquent qu'il y ait arrêt dans la transformation des matières extractives. Pour nous , il y a simple rétention dans le sang de ces matières qui , dans l'état normal, traversent les reins sans transformation préalable, ou du moins, sans transformation complète.
«Parmi ces matières, résultat de la désorganisation de nos tissus, il en est, dit Lionel Beale, qui ne peuvent plus être converties par suite d'une oxydation plus avancée en urée , en acide urique , etc. Elles doivent être éliminées telles quelles, et si leur élimination ne se fait pas, elles donnent lieu à des accidents.»
La théorie de Frerichs, dit Oppler', reposait sur trois faits, à savoir :
La facilité de transformation de l'urée en carbonate d'ammoniaque;
L'action des injections de cette substance;
' Oppler, 1X60. Beitrirgp zitr l.e/ire vov Urcemie. Flrclmir's Arcli. t. \\\.
La présence de ce sel dans le sang des urémiqnes.
Or, ces deux dernières assertions sont dénuées de fondement.
En effet , les injections ^^e carbonate d'ammoniaque produisent des effets distincts de ceux' de l'intoxication urémique ( ? ? ) •
L'analyse chimique du sang des animaux auxquels on a lié les uretères , et même injecté de l'urée dans les veines, n'a pas permis de constater la moindre trace de carbonate d'ammoniaque.
La décomposition de l'urée ne se fait pas pendant la vie, mais seulement après la mort.
Mais Oppler a trouvé dans le sang et dans les muscles des produits de décomposition remarquables , savoir une grande abondance de matières extractives dans le sang , une forte proportion de créatine et de leucine dans les muscles; et il suppose que d'autres produits de décomposition s'accumulent aussi dans les centres nerveux. Il n'en faut pas davantage, dit-il, pour expliquer l'Urémie.
La créatine, matière extractive provenant du déchet musculaire, fut trouvée, dit- il, être de 2^'',20 pour un kilogramme de muscle, 40 à 50 heures après l'extirpation des reins chez un chien. Normalement un kilogramme de muscle contiendrait 0,333 milligr. seulement.
III. Pour achever ce résumé de l'état actuel de la science sur cette question, je dois reproduire encore la page suivante tirée du Manuel de Pathologie et de Thérapeutique de Virchow (1863).'
" Il ne reste plus (dit l'auteur, après avoir étudié les diverses doctrines de l'Urémie), comme causes de cet état que l'urée et les matières extractives. Les opinions sont partagées sur le rôle que jouent ces deux éléments. Pendant que la plupart des auteurs ' regardent comme cause de l'Urémie, la rétention de l'urée dans le sang, d'autres attribuent de préférence les nccidents à la rétention des matières extractives. »
Hammond surtout accorde , à côté de l'urée , un rôle important aux matières extractives. Ses opinions sont nées à la suite d'expériences sur les animaux , chez lesquels des injections d'urines fraîches et exactement filtrées produisaient des accidents beaucoup plus intenses que l'injection d'une
' Traduction de mon aini le doi leur Emile Bauer.
quantité d'urée bien supérieure h celle contenue dans l'urine expérimentée.
Hammond n'hésite pas à dire que l'idée de Frerichs (transformation de l'urée en carbonate d'ammoniaque) est fausse. Les matières excrémentitielles de l'urine sont, dit-il, le seul agent toxique, et le sont sans transformation. Johnson, Richardson' et bien d'autres savants partagent cette opinion.
Frerichs, à la suite des premières expériences de Hammond, avait objecté que les accidents pouvaient être dus, soit à de l'épithélium, soit à du mucus agissant comme ferment ou comme corps étranger. Ces objections tombèrent d'elles-mêmes , dès que Hammond eût indiqué les précautions qu'il avait prises (urine fraîche exactement filtrée, etc.).
IV. Ainsi la plupart des derniers auteurs qui ont écrit sur l'Urémie, pensent que les matières extractives jouent un rôle important dans la production des accidents. Occupons nous donc de savoir ce qu'il faut entendre par ce mot: Matières extractives de l'urine.
«Sous ce nom, dit Lionel Beale, nous rangeons certaines substances organiques qu'on n'a jamais pu obtenir à l'état de pureté abolue, car elles sont incristallisables , ne sont pas volatiles avant la décomposition , et ne sont pas susceptibles d'être isolées. Les chimistes ont d.écrit; plusieurs espèces de matières extractives caractérisées par la manière dont elles se comportent avec l'acétate de plomb, le bichlorure de mercure, la teinture de noix de galle, etc.
Mais depuis ces dernières années, quelques substances autrefois rangées parmi les matières extractives ont été isolées, et leurs propriétés chimiques exactement déterminées : ainsi la créatine et la créatinine , les hippurates , les lactates, certaines matières colorantes, etc.
Les matières extractives contenues dans l'urine sont invariablement excrémentitielles ; mais il paraît très-probable que celles qui existent dans le sang représentent un état intermédiaire de la métamorphose de quelquesuns des principes constituant ce liquide, ou un état intermédiaire à celui de pabulum nutritif et celui du tissu dans lequel il doit être converti (méta-
' Sur l'Urémie {T/ie Laacef , 1860].
inorpliose progressive ou histogenèse) , ou bien une condition résultant de la destruction du tissu, préalablement à son élimination hors de l'organisme, sous forme d'urée, d'acide urique, de créatine, etc. (métamorphose régressive ou histalyse). »
Telle est la page de Lionel Beale ; nous la reproduisons textuellement ; elle est bien obscure encore, espérons que la lumière se fera bientôt.
Dans les analyses de M. Hepp, les produits désignés sous le nom de matières extractives ne sont rien autres que les principes azotés organiques , moins l'urée et l'acide urique ; les sels inorganiques n'en fout pas partie.
Tels sont aussi les principes dont nous entendons parler, quand nous écrivons ce mot : matières extractives de l'urine.
« L'importance des matières extractives , dit Lionel Beale, est tout-à-fait nulle au point de vue physiologique, ou du moins personne jusqu'à présent n'a réussi à déterminer leur nature ni à découvrir quel est le rôle qu'elles remplissent dans l'économie animale. Leur présence dans le sang, dans tous les liquides animaux, ainsi que dans les organes solides prouve, à n'en pas douter , que ce sont des substances d'une grande importance , et on doit se souvenir de ce fait, que dans l'urine la proportion des matières extractives est souvent plus forte que celle de l'urée. La détermination de la quantité de matières extractives que renferment les divers liquides et produits d'excrétion de, l'économie constitue un sujet d'études digne d'attention et de nature à fournir des résultats d'une haute valeur.» ■