CHAPITRE IL
Maladies chroniques produites par les substances vénéneuses*
Nous avons déjà dit que la marche des maladies dépendait beaucoup de leur siège et de la nature des causes qui les produisent. Toutes celles qui agissent subitement, et à l’irritation desquelles la
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nature ne peut s’habituer, développent ordinairement des maladies aiguës. Les causes qui agissent lentement et qui ne produisent que des dérangemens insensibles dans l’organisme , engendrent presque toujours des affections chroniques. Ainsi une mauvaise nourriture et des boissons d’une mauvaise qualité produisent plutôt des affections chroniques que des aiguës.
Nous dirons ici en passant qu’on accuse souvent la mauvaise nourriture comme cause des fièvres, et surtout des gastricjues, quoique ces maladies soient produites par d’autres agens. Ainsi Sarcone faisait dépendre en partie de cette cause l’épidémie muqueuse qui s’était manifestée à Naples. Rœderer et Wagler mettaient aussi ce principe morbide au nombre de ceux qui avaient développé celle de Goettingue ; mais il faut convenir que l’influence des qualités sensibles ou occultes de l’air contribue beaucoup plus à la production des épidémies que toutes les autres causes (i).
(i*) Il a régné en France, en 1812 et 1817, une disette épouvantable; les denrées étaient d’une cherté alarmante. Le Gouvernement fut obligé, dans la première année, de venir au secours du pauvre en faisant distribuer des soupes économiques. La disette ne fut pas moins grande en 1817. Le froid continuel de toute l’année de 18 1 6 avait été cause que les grains avaient manqué en grande partie et étaient d’une trèsmauvaise qualité. Le pauvre ne pouvait s’en procurer une quantité suffisante; les orages, d’ailleurs, avaient tout emporté dans certains pays des Alpes. Les légumes, les plantes pola-
Les substances vénéneuses , prises à une certaine dose, produisent, en agissant tout-à-coup sur le système nerveux et en développant par leur qualité corrosive une inflammation ulcéreuse, des maladies aiguës promptement mortelles (i) ; mais
gères, les grains manquaient presque totalement. On voyait en 1812, dans certains villages des basses Alpes, des misérables qui n’avaient pas goûté de pain depuis long-temps, et qui étaient obligés de se nourrir des substances les plus grossières et les plus dégoûtantes. D’autres étaient réduits, dans le printemps, à prendre pour toute nourriture des soupes faites avec l’herbe des champs sans assaisonnement. Eh bien ! ces deux années ont peut-être été moins fécondes en maladies que celles où l’abondance était généralement répandue par l’effet de bonnes récoltes 5 et les affections régnantes qui se manifestaient à ces époques étaient loin de dépendre des causes qui engendrent ordinairement les maladies qui proviennent de la diète ou d’une mauvaise nourriture. Tant il est vrai que de pareilles causes ont moins d’influence qu’on ne le croit vulgairement pour produire les maladies épidémiques. Hippocrate, à qui certains auteurs ont reproché de donner trop à l’influence de l’air pour le développement des épidémies , était assurément bien fondé dans son étiologie, ♦
(i) L’arsenic et le sublimé corrosif donnent quelquefois la mort en agissant promptement sur le système nerveux avant que les symptômes inflammatoires et corrosifs se soient développés. On a vu (Barthez, Nouv, Élém. de la Science de V Homme) des rats et des lapins empoisonnés par ces substoces, qui n’offraient après la mort aucun signe d’inflammation. M. Orfila {Toxicol.y part, i’’®, pag. 1 55) rapporte plusieurs cas semblables touchant des personnes empoisonnées par l’oxide blanc d’arsenic.
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SI elles sont avalées à une faible dose , ou si elles rencontrent des sujets peu irritables , les maux qui en résultent offrent une marche lente.
Le virus vénérien, qui, sous un certain rapport, peut être considéré comme un véritable poison , donne lieu à une affection aiguë en développant la blennorrhagie, puisque c’est une inflammation vive de la muqueuse de l’urèthre qui exige tout l’appareil du traitement anti-phlogistique. Mais la nature s’habituant peu à peu à l’action de ce virus , le mal dégénère en une affection chronique. La maladie syphilitique , bien développée par l’action profonde du virus dans l’économie animale, et par le développement de ses effets débilitans sur les systèmes lymphatique , glanduleux et osseux, est une maladie essentiellement chronique.
Les substances vénéneuses qui donnent presque toujours naissance à des maladies chroniques, sont celles qui proviennent des émanations métalliques, du plomb et du mercure. Ces substances en pénétrant dans l’économie animale par diverses voies, produisent la colique des plombiers ou des peintres, ou d’autres affections nerveuses provenant de Faction sédative de ces métaux sur le système sensitif. Soit que l’on combatte cette colique par l’usage des drastiques , selon la méthode employée depuis long-temps à l’hôpital de la Charité de Paris , ou par les huileux d’après de Haën , ou par l’opium si préconisé en pareil cas par Stoll, c’est toujours une affection d’une nature
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chronique , et qui doit figurer parmi les maux de longue durée.
Les maladies qui sont le produit des substances vénéneuses forment par conséquent un ordre d’affections lentes qui se rapprochent des aiguës et des chroniques^ et fournissent une classe mixte entre ces deux classes de maladies. La plupart des poisons ont la propriété , comme les miasmes contagieux et les dlfférens virus y de produire subitement des désordres dans l’économie animale , d’éveiller les sympathies nerveuses par le degré d’irritation qu’ils excitent dans les organes et sur le système nerveux. La fièvre s’associe d’ordinaire à ce ti-ouble et le mode aigu s’établit facilement ; et si le poison n’est pas évacué ou neutralisé, la mort s’ensuit nécessairement.
Mais, comme nous l’avons déjà observé, suivant la faiblesse , la dose et le genre de poison , suivant la sensibilité du sujet, et suivant le mode d’introduction de ce poison , il s’établit des maux chroniques tels que ceux dont nous avons parlé.
Cet ordre d’affections chroniques doit donc être naturellement placé après le précédent, à cause des analogies qu’il conserve avec les aiguës , et par les rapports C[ui les rapprochent des chroniques.
La différence essentielle qui doit séparer ce genre d’affections de celles qui leur ressemblent par le caractère inflammatoire ou nerveux , c’est que le stimulus qui les produit doit êlre chassé du corps ou neutralisé avant que de s’occuper de com-
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battre l’inflammation, ou Fëtat nerveux qui en est le résultat. Ainsi Findication generale d’ëvacuer ou de neutraliser le poison fournit un caractère distinctif des maladies qui nous occupent, des autres plilegmasies ou affections nerveuses.
Il n’existe presque aucun poison dans les trois règnes de la nature, quelle que soit sa qualité corrosive^ qui ne puisse produire une maladie très-lente, s’il est pris à petite dose , ou si les sujets qui en sont les victimes sont naturellement peu irritables, et que leur système nerveux ne soit pas susceptible de s’exalter par leur influence pernicieuse.
L’arsenic ou l’acide arsénieux, qui ligure ajuste titre à la tête de toutes les espèces de poisons , produit quelquefois des maladies essentiellement chroniques. De Haën (i) rapporte une observation curieuse des effets de l’arsenic pris à une certaine dose, dont les effets furent modifiés parune boisson abondante avalée antérieurement , et par beaucoup de lait et d’huileux administrés après le poison. Celuici produisit dans l’espace d’un an la paralysie complète des bras et des jambes, la chute de l’épiderme et un prurit très-incommode à la peau. Après l’usage de beaucoup de remèdes , Fauteur vint à bout de rendre la liberté aux membres paralysés. A ce fait on peut joindre une observation intéressante, tirée de Renault et rapportée par M. Orfila (2) ,
(1) Rat. niecL, lom, v, par. ix, pag. i83,
(2) Toxicol.y pari, i’®, pag. 182,
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d’une fille de chambre jalouse d’une autre qui servait les mêmes maîtres : elle mettait chaque jour un peu d’arsenic dans la soupe de sa rivale ; celleci vomissait son dîner et le poison. Le manège fut continué chaque jour pendant six semaines ; et alors survinrent une vive sensibilité de l’estomac , douleurs d’entrailles , maigreur extrême, crachement de sang, spasmes, convulsions à la moindre cause. Elle se remit un peu après deux mois de séjour à la campagne. A cette époque dose plus forte d’arsenic, qui la mit à deux doigts du tombeau. Cependant des soins bien entendus la rendirent à la santé.
L’application de ce poison à l’extérieur peut aussi développer des affections chroniques : témoin le cas dont parle Hippocrate au sujet de Tackenius, qui fut empoisonné par l’arsenic en vapeurs. Après les symptômes aigus , il resta pendant long-temps une toux sèche, une espèce de fièvre hectique cjui cessèrent par les boissons abondantes et les choux pour alimens. Témoin encore l’observation mentionnée dans la Médecine légale de Belloc ( pag. i55 ),"^ou il s’agit d’une malade qui, après avoir fait usage d’une eau arsenicale pour dissiper la gale , fut délivrée à la vérité de cette affection ; mais cette guérison fut payée cher par deux ans de souffrances, par un tremblement général dans tous les membres, qui fut mortel au bout de deux ans.
Les observations d’affections lentes par refiet
du sublimé corrosif ne sont pas bien rares, M. Orfila (i) cite l’observation d’un enfant de deux ans et demi qui avala environ huit grains de cette substance. Les symptômes aigus disparurent par l’usage des évacuans et des adoucissans. Après trois mois il était menacé de phthisie. Le lait , les fleurs de mauve et les semences de coing firent du bien. ( Obs. tirée delabiblioth. de Manget, tom. IV, part. II, page 455. )
Tous les praticiens ont observé que la liqueur de Van-Swieten , donnée sans précaution ou à forte dose, produit une irritation dans la poitrine chez les personnes qui Font naturellement délicate , dont les suites sont bien souvent fâcheuses. Le docteur Orfila (2) en cite un exemple remarquable. Le sublimé corrosif continué long-temps fit éclore des coliques, la difficulté de digérer, le hoquet par la moindre nourriture, enfin des redoublemens de fièvre, le marasme et la mort.
Pour ce qui est de l’acide nitrique, le docteur Fodéré (5) dit, d’après des faits puisés dans le Journal général de Médecine, que ce poison produit quelquefois un empoisonnement lent , dans lequel les malades maigrissent beaucoup ; le corps se dessèche, les muscles et le tissu cellulaire se flétrissent, les os deviennent plus fragiles, le canal
(1) Loc. cit.j tom. pag. 67.
(2) Loc. cil., tom. Il; part, ii; pag. (5) Méd. lég., tom, IV; pag. 10 1,
alimentaire se rétrécit et offre un épaississement dans les parois. Le docteur Bayle (i) confirme ces faits, en disant qu’un pareil empoisonnement jeta dans un marasme parfait un sujet soumis à son observation; il produisit en outre une inflammation lente de la partie inférieui-e de F œsophage , avec un tel rétrécissement, qu’à peine on pouvait y passer le tuyau d’une plume à écrire.
On a vu les cantharides (2) agir d’une manière lente et ne tuer qu’au bout de trois mois. A l’ouverture du cadavre, l’estomac et le duodénum étaient parsemés à l’intérieur de tubercules fongueux, de varices, d’érosions et de petits ulcères .
Selon Fordyce, cité par M. Orfila (5), une femme fut en proie à des coliques pendant trente ans pour avoir pris une infusion de coloquinte dans la bière. Le docteur Picco de Turin parle dans un Mémoire sur les champignons , couronné en 1788 , à Mantoue, des maux chronicjues que peut développer ce genre de poison, tels que des crampes, des douleurs , la dyspepsie avec émaciation (4).
Parmi tous les poisons, le plomb, ainsi que nous
(1) Dict. des Sciences méd., art. Cancer.
(2) Loc. cit.y pag. H9. (Fodéré.)
(3) Loc, c/^.^parl. iii^ pag. 22.
(^i) Fodéré^ toril. IV, P . 6b, Journ. gén, de Méd.j lom. xxiv, pag, 216,
l’avons déjà observé, est celui qui agit le plus lentement dans l’économie animtde, et qui donne
naissance aux maladies les plus clironicjues. Ses
effets sont à-peu-près les memes, soit c[u’on l’emploie à l’intérieur à titre de remède , ou qu’il pénétré dans l’économie par l’usage des vins frelatés, des ustensiles de plomb, ou celui de l’eau qui a passé dans des tuyaux de ce métal; ou bien qu’il s’introduise dans le corps vivant au moyen des émanations métalliques de cette substance, comme cela arrive eliez les peintres , les plombiers , les potiers, etc, •
Les principaux phénomènes c|ue ce poison développe sont le spasme de l’artère, des coliques avec contraction des muscles abdominaux, une constipation opiniâtre, et finalement la paralysie : la fièvre accompagne très rarement ces symptômes.
Quoique les effets du plomb pris intérieurement ou introduit à l’extérieur au moyen des molécules très-déliées de ce métal , soient à-peu-près les mêmes pour les affections nerveuses qui en résultent , néanmoins , le docteur Orfila ( loc. cit. , part. Il, pag. 270) a observé que ce poison introduit dans l’estomac à une certaine dose, produit l’inflammation de ce viscère et quelquefois des taches noires ; tandis, que pénétrant par d’autres voies au moyen des émanations de ce métal, les nerfs se trouvent plus affectés, et il n’existe point d’inflammation dans la muqueuse du tube digestif; les molécules métalliques sont nichées,
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dans ce cas, dans le canal intestinal sans qu’elles paraissent.
Cette remarque rend raison delà différence totale qui existe dans deux méthodes thérapeutiques vantées pour traiter la colique des peintres, et du succès que chacune d’elles peut avoir eu dans certaines circonstances. Le traitement de la Charité de Paris est composé de lavemens purgatifs, de l’émétique, des bols sudorificjues et des drastiques ; tandis que la méthode de De Haën, Bordeu et Tronchin repose entièrement sur les huileux et les mucilagineux. Qn conçoit que cette dernière réussira complètement dans les cas d’empoisonnement ou une certaine dose de préparations métalliques de plomb aura été introduite dans l’estomac , et aura produit la phlogose et l’inflammation de cet org^ane. Tandis que celle de la Charité de Paris, qui serait meurtrière en pareille circonstance, aura un plein succès dans les cas d’empoisonnement par les émanations métalliques, ou l’estomac ni les intestins n’étant point enflammés , les molécules de plomb nichées dans îe canal digestif demandent une certaine secousse pour être délayées et évacuées : ce qui est effectué par l’usage des sudorifiques et des drastiques.
Le plomb combiné avec l’arsenic forme un poison lent dont des monstres n’ont que trop souvent usé pour conduire plus lentement mais plus sûrement leurs victimes au tombeau. (Fodéré., loc , cit. , pag. 173.)
Les maladies produites par les poisons, bien qu’elles soient pour la plupart des affections aiguës dont la marche est extrêmement active, fournissent pourtant un ordre d’affections qui commencent à s’éloigner du caractère essentiel des maladies aiguës, qui est celui de futilité de la réaction vitale dans ces maladies.
Dans les fièvres proprement dites , et toutes les maladies aiguës oii cette réaction est salutaire , l’élément morbide peut être atteint et expulsé par cette réaction. Mais ici la cause morbifique ou le poison agit d’une manière locale et pour ainsi dire mécanique. La fièvre qu’il allume à cause des sympathies nerveuses qu’il met en jeu , et par l’irritation inflammatoire qu’il suscite dans l’estomac, loin d’être salutaire, est très-nuisible, parce qu’elle favorise l’inflammation, augmente l’état pathologique et épuise les forces à pure perte. D’ailleurs, le poison donne souvent la mort dans peu de temps avant que la fièvre s’allume , ce qui produit, comme le dit Dumas du choiera morbus {Voctr^ gén. des mal, ^ chap. iii), une maladie qui n’est ni aiguë ni chronique. Par conséquent, les maladies par les poisons , même celles qui sont les plus aiguës, diffèrent sous ce rapport des affections vives, et en diffèrent plus que celles de l’ordre précédent, ou le défaut d’énergie vitale les rend, à la vérité, peu susceptibles d’actes critiques ; mais la nature y a pourtant plus de prise sur félément morbide, et peut produire, soit avec
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les secours de Fart, ou en reprenant d’elle-même une certaine vigueur^ la solution critique de ces maladies^
Un second caractère des maladies par les poisons , c’est que nombre de ces derniers développent des maux chroniques en exerçant une action débilitante sur le système nerveux , qui empêche la nature de réagir ; et cette cause augmente celle qui s’oppose aux opérations critiques.
Une troisième circonstance qui sépare encore ces maladies des affections aiguës^ surtout lorsqu’elles se développent avec un caractère de lenteur considérable^ c’est l’altération qu’elles produisent dans certains organes , et qui forme quelquefois des maladies entièrement organiques : or , c’est là une des principales causes de la durée des maladies lentes , et celle qui tend le plus à leur enlever les rapports avec les affections aiguës.