Milanesi, Le lettere, p
3. Urbino avait été se marier à Casteldurante entre le 29 août 1551 (jour où Michel-Ange lui remboursait douze écus et sept jules dépensés à arranger sa chambre pour y recevoir sa future femme) et le 25 septembre (jour de sa rentrée à Florence avec sa femme et une servante). Comme il était parti le 30 août, le mariage dut avoir lieu dans la première semaine de septembre. Cf. les deux « ricordi » de Michel-Ange dans Milanesi, Le lettere, p. 606.
4. Dès les premiers mois de 1557, de légers dissentiments s'étaient élevés entre Michel-Ange et Cornelia. En répondant à une lettre de celle-ci (1er janvier 1557, et non février, comme le dit M. Frey, Sammlung, p. 351, qui a omis de corriger l'erreur de plume du document autographe : febraro ; Cornelia écrit dans le corps de sa lettre : « Comme c'est aujourd'hui le jour de l'an [nouveau]... »), Michel-Ange l'avait priée de ne plus lui envoyer de petits présents, mais de lui demander ce qu'elle désirerait. D'où fâcherie de la jeune veuve, et réponse de Michel-Ange (Milanesi, Le lettere, p. 542), en tête de laquelle, dans la minute (Vat. lot. 3211), se trouvent ces mots : « Mal fa chi tanta fe' si tosto oblia. » Cependant Cornelia sentit qu'elle ne devait pas s'aliéner le « padrone », et dans sa lettre du 10 mai 1557 (Frey, Sammlung, p. 353), elle reprend le ton d'une très reconnaissante protégée, en demandant à son correspondant un petit service qu'il mit le plus grand empressement à lui rendre. — M. de Nolhac regrette justement que Milanesi n'ait pas consulté le manuscrit du Vatican pour reproduire la lettre du 27 mars, et il rappelle que dès 1539-1540 selon les uns, 1545 selon les autres, dans une autre lettre, une des plus hardies du « carteggio » entre Vittoria Colonna et le maître, celui-ci avait déjà inséré la phrase : « Mal fa... » {La bibliothèque de Fulvio Orsini, Paris, 1887, in-8°, p. 329, n. 3; cf. Milanesi, Le lettere, p. 515; ErmannoFer-
vier 1559, Cornelia annonçait au maître qu'elle allait convoler en secondes noces avec Giulio Brunelli, un docteur en droit originaire de Gubbio, qui était alors podestà de Casteldurante, riche, honnête et savant1... Toutes ces belles qualités ne purent fléchir Michel- Ange. Il laissa d'abord la lettre de Cornelia sans réponse, puis il lui fit connaître franchement son opinion. Émotion des parents de la jeune veuve, qui se plaignent à Michel-Ange du tort qu'il leur fait en agissant ainsi. Cependant le mariage est célébré à la fin d'avril. Mais voici qu'un amid'Urbino, co-tuteur des enfants, Pierfilippo Vandini, se met à craindre pour les intérêts des pupilles. Nouvelles inquiétudes et nouvelle irritation de l'artiste, qui ne répond plus aux nombreuses lettres de Cornelia. Celle-ci finit par lui écrire, le 16 juin 1559, que si elle s'est remariée, c'est qu'elle y a été contrainte par son père et par sa mère. Elle prétend que Vandini veut se substituer à elle dans les aflaires de ses enfants, se laisse emporter jusqu'à l'accuser de vouloir « manger » l'héritage, et elle recommande à Michel- Ange, qui s'en garda bien, de brûler sa lettre. Tout à fait hors d'elle, elle demande au duc d'Urbino l'autorisation, qui lui est accordée, de faire examiner les comptes de tutelle. Quelques semaines plus tard, elle se plaint que Vandini ne s'occupe plus autant des enfants que par le passé ; en réalité, elle le trouvait trop actif : une lutte était engagée où elle sentait bien qu'elle serait vaincue. La situation fut liquidée, et il paraît bien que Cornelia fut loin d'y rien gagner. Elle se soumit alors à l'arrêt qu'elle avait si maladroitement provoqué, recommença à envoyer des cadeaux, surtout des comestibles, au vieil architecte de Saint- Pierre. En 1561, Vandini se fit décharger de son mandat, à la grande joie de Cornelia. Mais, quelques mois plus tard, une
rero e Giuseppe Mùller, Carteggio di Vittoria Colonna, Torino, 1889, in-8°, p. 206-207). — Il est assez singulier qu'aucun des historiens de Michel-Ange et de Vittoria Colonna ne paraisse avoir remarqué que cette phrase était un vers, et un vers d'une des plus belles « canzoni » de Pétrarque : S'i'il dissi mai, ch'i' vegna in odio a quella... {Le Rime di Francesco Pelrarca secondo la revisione ultima del poeta, a cura di Giuseppe Salvo Cozzo, Firenze, 1904, in-8°, p. 203, v. 45.). — Personne non plus n'a signalé l'excellent fac similé lithographique de la minute du manuscrit du Vatican, exécuté vers 1830 pour Y Isographie des hommes célèbres, et qui reproduit non seulement le vers de Pétrarque surmonté d'une croix en tête de la lettre, mais permet d'ajouter, avant la signature de Michel-Ange, les mots : « Vostro di tutti voi ». 1. Frey, Sammlung, p. 360-361.
demande d'argent sur l'avoir des enfants, faite à Michel- Ange pour payer une propriété récemment acquise, faillit raviver ou même raviva les différends entre la mère et le tuteur. On ignore les événements ultérieurs ; ce qui reste de cette correspondance, qui paraît avoir été considérable, entre Casteldurante et Rome, s'arrête brusquement vers la fin de l'année 1561. Le plus certain, c'est que pas un seul instant Michel-Ange ne fit la moindre concession qui pût nuire aux intérêts de ses pupilles, et que jamais il ne se lassa de les protéger contre des périls plus ou moins avérés. Cette fermeté n'était guère pour plaire à la veuve d'Urbino. Lorsque Michel- Ange mourut à Rome, dans la soirée du 18 février 1564, et que la nouvelle en parvint à Casteldurante, Cornelia dut éprouver une sorte de soulagement. On ne peut guère se défendre de reconnaître ce sentiment dans la lettre que j'ai retrouvée et qu'elle adressa, le 12 avril, au neveu du terrible tuteur, Leonardo Buonarroti. En voici la traduction :
« Magnifique seigneur Leonardo, mon patron très respecté, « Cette mienne lettre sera pour me condouloir avec Votre Seigneurie de la grande perte que nous autres nous avons tous faite de messire Michel-Ange, de bonne mémoire, auquel j'étais particulièrement très obligée pour m'avoir toujours montré tant de courtoisie, et aussi pour avoir donné à Francesco, mon premier mari, tout ce qu'ont maintenant au monde les deux enfants qu'il a eus de moi. Je ne puis vous consoler autrement qu'en vous disant que sa gloire ne mourra jamais dans l'éternité, et nous devons aussi indubitablement penser qu'il est au nombre des autres élus du grand Dieu, lui qui a toujours bien agi en ce monde. De cela je ne vous dirai rien de plus. Mais, ayant pour mes enfants l'amour ordinaire aux bonnes mères, il m'a encore semblé bon de vous dire par cette mienne lettre que l'heureuse mémoire de messire Michel-Ange a recouvré le testament fait par Francesco alias Urbino, comme je sais que Votre Seigneurie en était informée, et cela dans le seul but de s'en prévaloir à l'occasion pour les affaires de mes enfants, dont il était curateur. Comme il avait fait cette dépense précisément pour ces enfants, je désirerais que Votre Seigneurie me remît aimablement ce testament rédigé par un notaire public ; car il pourrait rendre grand service à mes enfants et n'est d'aucune utilité à
Votre Seigneurie, qui certainement ne saura que faire de cet acte. Que Votre Seigneurie, pour l'amour que je sais que vous portiez à Urbino, veuille donc bien faire don de cet acte à mes enfants, puisque, comme je l'ai dit, il ne vous sert à rien, afin que ces enfants n'aient pas à faire les frais d'une autre copie du testament. Eux et moi, nous vous en aurons une obligation perpétuelle.
« S'il est quelque chose que nous puissions faire en ces pays pour Votre Seigneurie, veuillez nous en informer.
« Ma lettre n'ayant pas d'autre but, je termine en vous baisant les mains avec mes enfants.
« De Casteldurante, le 12 avril 1564.
« De V. S. la servante, Gornelia, veuve d'Urbino de Casteldurante. »
« A mon magnifique seigneur toujours très respecté messire Leonardo Buonaruoti de Florence, à Rome1. »
Il paraît bien clair qu'en adressant à Leonardo Buonarroti cette épître plutôt intéressée, Gornelia désirait surtout qu'il ne restât, chez les héritiers de Michel-Ange, rien qui concernât la tutelle éteinte par la mort du trop fidèle mandataire de son premier mari.