III. Michel- Ange et le tombeau de Philibert de Chalon
Une lettre adressée de Lyon par Orlando Dei à Michel-Ange, le 29 janvier 1531 , et qui paraît avoir échappé jusqu'ici à l'attention des archéologues français, mérite d'être signalée. Elle est relative au tombeau que Philiberte de Luxembourg, princesse d'Orange, fille d'Antoine, comte de Brienne, et d'Antoinette de Bauffremont, fit élever, dans l'église des Gordeliers de Lons-le-Saulnier, à son fils Philibert de Chalon tué sous Gavinana le 3 août 1530. Voici la traduction de cette lettre :
« f Jésus. Le 28 janvier 1530 [1531].
« Honoré Michel-Ange, je me recommande à vous autant que je puis. Jusqu'ici, je n'ai pas eu l'occasion de vous écrire. La
1. On a ajouté à cette lettre la note suivante : « Gismondo, donne à Beccaluna de l'argent pour une paire de chaussures qu'il m'a demandée. »
présente a seulement pour but de vous informer que, d'abord grâce à ses talents, ensuite par le moyen de quelqu'un de vos amis, Madame la princesse d'Orange a donné charge de faire le tombeau de son fils, le prince d'Orange, à Giovambattista, sculpteur, que je sais que vous connaissez bien. C'est lui-même qui vous remettra la présente ; et, pour ne pas vous importuner, c'est lui qui vous mettra au courant de tout ce qui concerne ce projet. Je veux vous prier avec confiance de vouloir bien, dans tous les comptes, lui témoigner votre bonté, comme à votre habitude, et lui donner conseil sur tous les points afin que lui, qui est de votre patrie, puisse plus facilement acquérir honneur et gloire pour lui-même et pour elle, étant donné surtout que maître Giovambattista a fait concevoir de bonnes espérances aux différents maîtres chez lesquels il a travaillé et que Madame la princesse [a placé sa confiance en lui?] . — Orlando Dei, à Lyon . »
Cette lettre, publiée dès 1899 par M. Frey1, n'a pas été connue d'Ulysse Robert qui, en 1902, faisait paraître son consciencieux ouvrage sur Philibert de Chalon2. Et par un autre jeu de la fortune, M. Thode3, qui a mis en valeur la lettre imprimée par M. Frey, n'a pas eu connaissance de l'ouvrage d'Ulysse Robert4, où il aurait trouvé le nom ou le surnom du sculpteur.
L' « ami » de Michel-Ange qui a recommandé Giambattista à Philiberte de Luxembourg n'est évidemment autre que Dei lui-même5 : on a là un nouvel exemple de l'ingérence des banquiers florentins dans les négociations des artistes leurs compatriotes. Il est probable, ou plutôt il est sûr, que Dei avait grand intérêt à ce que l'affaire réussît. Il avait sans nul doute spéculé sur ses relations avec Michel-Ange, et c'est pour cela qu'une fois les dessins et le devis préparés, il insiste auprès du maître pour
1. Sammlung, p. 307. — Le texte italien de cette lettre est reproduit ci-dessous, Appendice III.
2. I. Philibert de Chalon, prince d'Orange, vice-roi de Naples (18 mars 1502- 3 août 1530), Paris, 1902, in-8°. — IL Lettres et documents (ibid.; extr. du « Boletin de la Real Academia de la Historia » de Madrid).
3. M. A. Kritische Untersuchungen, t. II, p. 235; — M. A. und das Ende der Renaissance, t. III, n, p. 664.
4. Non plus que du travail d Alexandre Pinchart, Le mausolée de Jean II et de Philibert de Chalon, prince d'Orange, dans les Archives des arts^ sciences et lettres, lre série, t. I (Gand, 1860, in-8°), p. 118 et suiv.
5. Sur les Dei établis à Lyon, voy. Emile Picot, op. cit., p. 76, 98-99,
qu'il consente à donner son avis « in tutti e chomti », sur tous les points ou, littéralement, « dans tous les comptes » : le mot précis est sorti tout seul de la plume de l'homme d'affaires, qui peut-être s'était constitué caution de Giovambattista. De plus, il était fort bien renseigné sur les décisions de Michel-Ange qui, après la rentrée des Médicis à Florence sous la protection de Charles-Quint, courbant la tête devant la défaite de sa patrie, avait accepté de rentrer au service de Clément VII et avait repris ses travaux dans la nouvelle sacristie de l'église Saint-Laurent.
Grâce à Ulysse Robert, on possède sur ce tombeau des renseignements nombreux et précis. Le 31 décembre 1530, Philiberte de Luxembourg ordonnait à ses envoyés à Naples, Anatole Camelin et Odot Roy, de voir « les sépultures [les] plus belles qu'ils pourront entendre, et de [L ce] qu'ilz trouveront exquis appourter en poutraict legier1 ». Et, dès le 23 janvier, elle passait un marché pour la construction du tombeau de son fils avec « Gonra Mait, flamand » c'est-à-dire Conrad Meyt, l'ancien sculpteur de Marguerite d'Autriche, l'auteur du mausolée de Philibert le Beau à Brou, et « Jehan Baptiste dit Mariau, florentin, tailleurs et ymageurs2 ». Le nom seul de Conrad Meyt suffirait, — si nous n'avions le texte même de l'acte, — pour prouver que Giambattista Mario ou Mariotto3 ne fut guère chargé que du gros œuvre4. Ici encore, on trouvera Orlando Dei bien habile : dans sa lettre, il ne dit mot de Meyt, afin de donner plus d'importance à son protégé, et peut-être aussi pour ne pas mettre en éveil l'amour-propre de Michel-Ange, qui n'était pas sans rien savoir des œuvres et de la renommée de son émule flamand.