VI. Les relations de Michel-Ange avec la cour de France
Il est surprenant que les relations de Michel-Ange avec les princes et les grands personnages français n'aient pas encore été étudiées d'une manière complète et suivie. Si les documents qui permettraient de les raconter ne sont pas très nombreux, ils ne manquent cependant pas.
Le premier personnage français qui se soit adressé à Michel-Ange est Jean de Villiers de La Groslaye (ou Bilhères de Lagraulas) , abbé de Saint-Denys, évêque de Lombez, cardinal de Sainte-Sabine, dit « le cardinal de Saint-Denys ». Le 28 août 1498, il commandait à « maître Michel-Ange, statuaire florentin » une Pietà de marbre, qui devait être terminée dans le délai d'un an, pour le prix de 450 ducats d'or, et qui orna d'abord, à Saint-Pierre, la chapelle de Sainte- Pétronille, c'est-à-dire la chapelle des rois de France J.
1. Cet acte a été publié pour la première fois par Eugène Piot dans Le Cabinet de l'amateur, nouvelle série (Paris, 1868, grand in-8°), p. 149-150. Cf. l'excellent travail de mon savant et regretté maître Anatole de Montaiglon, sur La vie de Michel-Ange, dans le volume publié par la Gazette des beauxarts en 1876, à l'occasion des fêtes célébrées à Florence pour le quatrième centenaire de Michel-Ange en 1875 (Paris, 1876, gr. in-8°), p. 236-238. — Sur la chapelle de Sainte-Pétronille, dont on fait remonter la fondation au pape Paul Ier (vers l'an 758), qui fut dotée par Louis XI, et où l'on découvrit, sous Paul III, le 4 février 1544, la sépulture et les joyaux de Maria, femme de l'empereur Honorius, voy. Francesco Maria Torrigio, Le sacre Grotte Vaticane (2e éd., Roma, 1639, petit in-8°), p. 147 et suiv., et Filippo Maria Mignanti, Istoria délia sacrosanta patriarcale Basilica Vaticana (Roma, 1867, in-8°), vol. I, p. 118 et suiv. — Gotti a ajouté à cet acte, en le publiant de nouveau, deux lettres du cardinal de Saint-Denys aux anciens de Lucques, Rome, 28 novembre 1497 et 7 avril 1498 {Vita, p. 33-34); il y faut joindre aussi les lettres de la Seigneurie de Florence au marquis de Massa et au cardinal (18 avril 1498), dans Frey, M. A. Buonarroti. Quellen und Forschungen zu seiner Geschichte und Kunst, p. 149. — Sur les différents emplacements
Eugène Guillaume n'avait pas assez d'admiration pour la « composition pathétique » de ce groupe, et, après en avoir fait, dans une admirable page, une pénétrante analyse, il n'hésite pas à le rapprocher, au point de vue de l'exécution technique, du groupe des Parques dans l'un des frontons du Parthénon 1 . Michel- Ange avait alors vingtcinq ans à peine.
On peut être certain que ce fut ce groupe qui fonda la réputation de l'artiste en France : à leur retour dans leur patrie, nos prélats, nos diplomates et nos pèlerins durent dire et redire la beauté du groupe qui faisait le principal ornement de la chapelle française du vieux Saint-Pierre.
On savait à Florence, comme à Venise, où le Conseil décidait quelque trente ans plus tard d'offrir à Lautrec un tableau de Giovanni Bellini, tout l'intérêt qu'excitait en France l'art italien depuis l'expédition de Charles VIII. Aussi, lorsqu'en 1502 Pierre de Rohan, maréchal de Gyé, demanda une reproduction, qui serait faite à ses frais, du David de Verrocchio, la Seigneurie n'eut garde de répondre par un refus. Après quelques lenteurs, il fut décidé de commander à Michel-Ange un David de bronze, à livrer dans les six mois. Les choses traînèrent en longueur; dans l'intervalle, le maréchal encourut la disgrâce d'Anne de Bretagne2, et ce fut le trésorier Florimond Robertet qui, en 1507 ou 1508, s'avisa de se substituer à lui pour l'acquisition de la statue. Il l'obtint, non sans quelque peine, et, en 1508, l'installa, peut-être d'abord dans son hôtel de Blois, l'hôtel d'AUuye, puis dans le château de Bury3, d'où
successivement occupés par le groupe, cf. Descrizione délia sacrosanta Basilica Vaticana..., ed. quarta (Roma, 1828, in-12), p. 34-35, n. b.
1. Voy. p. 62-63 du volume publié par la Gazette des beaux-arts et déjà cité dans la note précédente. Cf. Gotti, qui cite à ce propos un curieux passage de Condivi, Vita, p. 19-20.
2. Le goût du maréchal de Gyé pour les œuvres d'art était bien connu en Italie. Le 8 février 1503, Jean-François Gonzague, marquis de Mantoue, avertissait son ambassadeur en France, Jacopo « Hadriaco », qu'il lui expédiait, par les Vismara de Milan et par la voie de Lyon, un « tableau [bas-relief] de Vulcain en bronze » pour être offert en son nom au maréchal (A. Bertolotti, Figuli, fonditori e scultori in relazione con la corte di Milano nei secoli XV, XVI, XVII, Milano, 1890, in-8°, p. 50). — Cf. Gotti, Vita citée, vol. I, p. 27 et n. 2, 31-32; et Gaye, Carteggio, vol. II, p. 55, 106.
3. La Martinière, Le grand dictionnaire géographique (Paris, 1768, in-fol.), t. I, dernière partie commençant par Bia, p. 184, col. 1 : « Bury-Rostain, beau château de France, avec titre de comté, à deux lieues de Blois, du côté de Vendôme. — Baudrand, édit. 1705. » Il ne reste plus aujourd'hui que des
il passa, vers le milieu du xvne siècle, au château de Villeroy, près Memiecy (Seine-et-Oise). On ne sait ce qu'il est devenu, et toute chance de le retrouver semble avoir aujourd'hui disparu1.
Jusqu'ici, aucune trace de relations plus ou moins directes entre Michel-Ange et le roi de France, dont la curiosité avait cependant dû être très éveillée par la Pietà, et le David. Force est d'attendre dix ans encore pour trouver un premier document qui atteste l'intérêt pris par François Ier à l'œuvre du grand artiste florentin. Ce document, c'est la lettre, trop peu remarquée, de Gabriello Pachagli à Michel-Ange, écrite de Paris le 30 janvier 1519. On y voit que Pachagli aurait vivement désiré servir d'intermédiaire entre le souverain et l'artiste, et jouer le rôle que rechercha plus tard, avec une insistance dont nous n'aurons peut-être jamais une parfaite idée, Giambattista Délia Palla :
« Le roi parle de vous avec tant de faveur et d'amour que cela me parut chose presque incroyable, montrant qu'il connaissait vos talents d'une manière très sûre et déclarant ainsi qu'il n'a pas de plus grand désir que d'avoir une œuvre de vous, si petite qu'elle soit. Il a prié le légat2 de me charger de vous écrire avec instance, en vous priant vous-même de ne pas lui manquer en cette affaire. Je n'ai pas de
ruines de cette somptueuse habitation. Cf. Eugène Grésy, Inventaire des objets d'art composant la succession de Ftorimond Robertet..., dressé par sa veuve, le 4e jour d'août 1532, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, 3e série, t. X (Paris, 1868, in-8°), p. 58-60. Cet inventaire affirme qu'il y avait sur le piédestal de la statue des vers de Michel- Ange qui auraient été traduits par Ronsard. — La veuve de Robertet croyait d'ailleurs posséder une autre œuvre du grand artiste, une peinture : « J'apprends l'extrême affliction par l'objet d'une Nostre-Dame de Pitié posée dans la ruelle de mon lict, qui est sortie de la main du grand Miquel-Ange et venue des meubles de Mr le cardinal Brissonnet, certifiant que l'on m'a tousjours dit que cette Vierge si fort dezolée a esté faicte sur les regrez d'une dame Romaine, qui, ayant perdu un fils unique à la guerre contre les Turcs, en tomba de desplaisir plusieurs fois évanoùye, sur quoi ce fameux peintre par sa puissante imagination entreprit d'observer et de retenir les lamentations et les gestes de cette bonne mère, dans les ennuicts de laquelle, et sur les vifs ressentiments que son cœur et son esprit montroient, il employa toute l'adresse de ses dignes pinceaux pour exprimer le comble des douleurs de la mère de N.-S. J.-C... » (Ibid., p. 39-40). — Louis Courajod a affirmé qu'un bronze du cabinet Charles Pulszky, à Pesth, reproduisait le David du maréchal de Gyé (Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1884, p. 283).