‹ Nouvelles remarques sur la nomenclature botaniqueChapitre 4 sur 14 · POUR DÉSIGNER · texte numérisé non relu

POUR DÉSIGNER

Aux principes généraux (art. 15-17), il serait convenable d’ajouter ceci :

« Article 15 his. La désignation d’un groupe, par un ou plusieurs noms, n’a pas pour but d’énoncer les caractères ou l’histoire de ce groupe, mais de donner un moyen de s’entendre lorsqu’on veut en parler. »

Voici mes motifs.

Une tendance, qui reparaît sous différentes formes, est de mêler avec un nom certaines considérations d’une autre nature. Avant Linné les noms d’espèces étaient à la fois un nom et une énumération de caractères. En séparant ces deux choses, Linné a rendu un grand service. Un nom est un nom ; des caractères sont des caractères ; la succession des noms est de la synonymie. Mélanger des idées aussi différentes est une source de confusion et de longueurs. De nos jours il existe une disposition à attribuer trop d’importance à la signification des noms et aussi à mêler la synonymie, c’est-à-dire l’histoire bibliographique des groupes, avec les noms, du moins avec l’indication de l’auteur, qui fait à peu près partie du nom, étant presque toujours annexée. Ce sont des complications opposées au principe général que des ' idées différentes doivent être énoncées séparément. Si l’on oublie cette règle, on sera tenté bientôt d’exprimer dans le nom ou avec le nom l’histoire phylogénétique du groupe ; car c’est à

18 OBSERVATIONS

présent une des idées qui préoccupent. Il faudrait pourtant comprendre qu'un nom n’est pas clair et commode quand il se complique de plusieurs idées. Les peuples barbares désignent les hommes par une généalogie : Ali fils de Mahomet, fils de Joseph. D’autres se servent d’épithètes soit caractères : Pied léger, Grand chef à barbe longue, etc. Les peuples civilisés, au contraire, veulent des noms qui souvent ne présentent aucun sens et ne sont absolument que des noms. C’est un progrès. On le comprend si bien qu’on n’est pas choqué lorsqu’un individu de grande taille a pour nom de famille Petit, ou qu’un autre de teint clair se nomme Brun. De même la nomenclature des localités nous satisfait quand chaque ville ou village n’a qu’un nom, indépendamment de l’histoire ou de l’apparence de ces divers groupes d’habitations.

Mon article supplémentaire fait ressortir ce qui est l’essence d’un nom, et indique ce qui peut le fausser ou, en tout cas, le compliquer et l’aÙonger. Il repose sur l’idée que les procédés simples sont un progrès.

Article 20. — Noms des cohortes.

Je persiste à croire que la meilleure manière de nommer les cohortes, soit associations de familles, est de terminer en aies le nom d’un des principaux éléments du groupe. C’est le procédé de Lindley, suivi par MM. Bentham et Hooker, dans leur Généra, du moins quand ils ont indiqué des Cohortes. Le Congrès .de 1867 a mieux aimé ne rien préciser sur la désinence, mais la forme en aies a l’avantage de n’avoir été employée dans aucun autre cas et de faii’e présumer quelque chose de vaste ‘ .

Malheureusement ce genre d’associations n’est pas encore assez défini ou, peut-être, n’existe pas dans certaines parties du règne végétal. Deux choses le montrent assez bien. Les auteurs n’ont pas osé faire la synonymie des cohortes quand ils en ont adopté, et si l’on essaie de faire cette synonymie, on trouve que chaque botaniste a compris dans chaque cohorte ou en a exclu des familles différentes. En outre, de Candolle, qui

‘ AUscere, accroître; aies, ailes.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

avait distingué des cohortes dans le Systema^ n’a pas continué dans le Prodromus, et MM. Bentham et Hooker ont classé les familles Monocotyledones sous l’expression de séries, qui fait supposer un ordre, selon eux, moins naturel. Après tout, il n’est pas extraordinaire qu’un certain degré de la hiérarchie vienne quelquefois à manquer. Beaucoup de genres se groupent en familles sans tribus, et beaucoup d’espèces ne forment pas des sections dans les genres.

Article 25. — Noms génériques.

Comme les noms de genres se tirent souvent du grec, et que nous autres naturalistes ne sommes ordinairement pas très versés dans cette langue, je recommanderai les indications fort claires données par M. Dali * pour la traduction des lettres grecques en latin.

M. Saint-Lager^ a donné des directions analogues, moins complètes, mais bonnes à consulter. Je note seulement que selon lui Tj du grec répond à è (comme Aloe pour àlor^), tandis que plus souvent les latins traduisaient cette lettre par a (bibliotheca, dialectica, Hecuba, etc., etc., répondant à des mots grecs terminés par ti). Cette désinence en a, si fréquente chez les classiques et dans les livres de botanique, donne des noms latins plus faciles à décliner que ceux en e.

Les noms génériques sont essentiellement des noms propres. De là, plusieurs conséquences dont je parlerai plus loin.

Article 26. — Noms des subdivisions de sections.

La rédaction de l’article admet des noms substantifs pour les sous-sections èt autres subdivisions de sections, mais l’expérience paraît avoir montré que des adjectifs, de simples signes typographiques ou des lettres sont préférables. Il y a déjà tant de noms génériques et de sections sous la forme de noms substantifs qu’il vaut mieux ne pas en introduire d’autres, qui gros-

' Nomenclature, p. 55.

^ Réforme, p. 11.

OBSERVATIONS

sissent les index. Quand un ancien genre est considéré comme sous-section, le mieux est d’indiquer son nom en synonyme, a'près les caractères de la sous-section, au lieu d’en faire un nom de sous-section, afin de ne pas créer des noms inutiles fart. 3, alinéa 2).

Article 33. — Noms d’espèces tirés de noms d’hommes.

Cet article, introduit pendant la discussion du Congrès et qui n’était pas dans le projet, aurait dû être mis comme simple recommandation dans l’article 36. Une foule de noms ont été faits sans égard à la distinction qu’il indique, et personne, je présume, ne prendrait sur soi de les changer, puisqu’ils existent. M. Ascherson‘ demandait, peu de temps après la publication du recueil, que chacun fît ce qu’il jugerait à propos dans la construction de noms de cette sorte. C’est bien ce qui est arrivé. L’article est tenu pour nul.

Article 34. — Sur les noms d’espèces forme de substantifs.

Linné et les auteurs subséquents ont introduit des noms tels que Digitalis Sceptrum, Coronilla Emerus, Indigofera Anil^ CesivumParqui, etc., etc.

M. Saint-Lager, qui met au-dessus de la loi de priorité les règles ou les usages de la linguistique, propose de changer tous ces noms. Il en cite deux ou trois cents qu’il qualifie en bloc de « Charabia et galimatias ^ »

Pour nous qui partons de l’idée qu’un nom est une manière quelconque admise pour désigner un objet et que le premier nom donné doit être maintenu, à moins de motifs exceptionnels d’une très grande force, nous recommandons de ne pas changer les noms spécifiques dont il s’agit.

Leur nature n’est pas aussi éloignée des autres noms d’espèces qu’il ne semble au premier aspect. Ce sont des épithètes, car Digitalis Sceptrum veut dire le Digitalis appelé par d’an-

’ Bot. Zeit., 1868, p. 342.

^ Saint-Lager, Réforme, etc., p. 118-141.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

ciens auteurs Sceptnon; ladigofera Anil signifie V Indigofera appelé par certains peuples Anil^ etc. Il y a un mot sousentendu, comme disent les grammairiens : Digitalis (olim) Sceptrum; Indigojera (vulgo) Anil, etc. Au lieu de rappeler une forme, le nom rappelle une ancienne désignation, un nom vulgaire ou un emploi économique. L’avantage, toujours désiré, que les noms d’espèces indiquent un caractère, existe complètement, car il est aussi utile de rappeler l’histoire d’une plante ou ses noms que la forme de ses feuilles ou de sa fleur. La lettre capitale, mise exceptionnellement aux noms de cette forme, fait comprendre qu’il y a un mot sous-entendu.

Il va sans dire qu’un tel nom, une fois fait, profite de la loi de priorité, et ne peut pas plus être changé que tout autre. Mais, dans quel cas convieiit-il de faire des noms de cette sorte? C’est ce qu’ii est bon d’examiner.

Lorsqu’on fait passer une espèce d’un genre dans un autre, il est avantageux de conserver un indice de la transmission. Dans les cas ordinaires on garde le nom spécifique. Cependant, si l’espèce constituait à elle seule un genre, comme le nom générique a plus d’importance que l’épithète spécifique, il y a de justes motifs pour conserver le nom générique. C’est une excellente manière de rappeler ou de signaler l’ancien nom et aussi le fait qu’on croyait jadis l’espèce assez particulière pom* constituer un genre. De bons auteurs ont préféré, dans ce cas, conserv^er le nom spécifique. Ils pouvaient le faii-e, et ce qu’ils ont fait reste nécessairement dans la science, mais le nom générique me paraît meilleur à conserver. Ainsi, en réunissant le T/iea au genre Camellia, Camellia Thea m’aurait paru un meilleur nom que Camellia chinensis. Camellia tlieifera, imaginé de toutes pièces par Griffith, est contraire aux règles, puisque l’ancien nom était Thea chinensis.

Article 36. — Conseils pour les noms nouveaux d’espèces. '

Le 5® de l’article me paraît trop favorable à la publication de noms inédits. Il est vrai que le 3® de l’article 47 blâme la publication de ces noms lorsqu’ils tombent immédiatement parmi les synonymes, attendu que l’auteur qui les cite ne les adopte pas ; mais nous verrons plus loin, à l’occasion de l’article 50, les difficultés causées par les noms inédits qu’un auteur adopte. Il

AUCbl b /, K COUC V-MA C Al; V AI;d

OBSERVATIONS

faudrait au moins ajouter à la fin du 5° de l’article les mots : « Ou que l’auteur n’en ait pas approuvé d’avance la publication. ))

Articles 37 et 39. — Noms d’hybrides et de métis.

La première partie de l’article 37 est, due à la commission du Congrès et au Congrès plutôt qu’au rédacteur. Je dirais mes objections si le nombre des cas dans lesquels la nomenclature indiquée est possible n’était excessivement limité. Il faut en eftèt « une origine démontrée par voie d'exjyérience. » Rien de plus rare! Presque tous les hybrides de plantes spontanées dont on parle sont présumés, et l’espèce qu’on suppose avoir servi de père ou de mère est encore plus incertaine.

Quant aux hybrides dont on connaît l’origine, — qui sont fréquents dans les jardins, — le procédé employé par M. Focke ’, pour indiquer les parents, mérite d’être recommandé :

Digitalis lutea 9 X purpurea J .

Digitalis purpurea Ç x lutea cf •

Article 40. — Noms de variétés cultivées.

L’emploi de noms de fantaisie pour les modifications d’espèces obtenues dans les jardins, a été recommandé de nouveau, avec autorité, par le judicieux directeur du Garde?ier's CJironicle '\ Il indique, comme un des meilleurs procédés, de nommer ces formes d’après l’horticulteur qui les a obtenues {William' s Croton^ PaiiVs Cratœgus^etQ,.). Lorsqu’un Pelargofiium, dit-il, est le produit de cinquante ou cent croisements, des noms tels qMecarneum^ longifoliim, etc., ne font que jeter de la confusion, en mêlant des produits artificiels avec les espèces naturelles. Puissent les horticulteurs écouter ces excellents conseils !

' Œsterreichisdie botanische Zeitschrift. 1882, p. 9.

^ Masters, On the nomenclature of garden plants {Journal of the hortic. soc.), mémoire présenté dans la séance du 19 nov. 1878.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

Articlk 42. — Conditions de la publicité.

Il s’est introduit depuis quelques aimées un genre de communications imprimées ou autographiées, que l’on ne connaissait pas en 1867. Plusieurs sociétés de botanistes, en France, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs peut-être, se sont constituées pour faire des échanges d’échantillons, accompagnés de listes ou de notes plus ou moins développées, qui contiennent quelquefois des noms nouveaux. J’entends des listes ou notes (]ui ne sont pas dans un journal^ mais qu’on distribue seulement aux associés, sans les mettre en vente. Elles ne présentent pas l’une des conditions jugées nécessaires pour une véritable publicité, savoir la distribution dans le public. Jusqu’à ce qu’un journal ait dévoilé leur incognito, elles restent dans la demiobscurité de papiers communiqués à des amis. Les noms nouveaux qu’elles renferment ne peuvent pas compter dans une question de priorité, puisque le public est censé les ignorer.

Je signale ce point aux membres des associations d’échanges. Il leur est facile de parer à l’inconvénient, au moyen d’une mise en vente d’exemplaires à une date certaine, ou ce qui vaut mieux encore, en publiant leurs listes dans un journal.

Le Congrès s’est montré indulgent pour les distributeurs de plantes numérotées, lorsqu’il a considéré les noms imprimés suides étiquettes comme publiés et prenant date, moyennant une distribution aux principales collections publiques. A la rigueur, et en raison de l’article 46, il faudrait, selon la remarque du D" J. Müller ‘, une indication des caractères qui paraissent à l’auteur motiver l’établissement nouveau d’un genre ou d’une espèce. On peut dire cependant que la vue d’un échantillon ou même d’une planche, en apprend quelquefois plus que l’énoncé bref ou imparfait de caractères.

Du reste, il y a fort peu de collections qui réunissent toutes les conditions exigées dans l’article 42. La plupart ne contiennent pas de noms, ou sont déposées dans un ou deux herbiers seulement, ou n’ont pas été distribuées avec une date connue. Les noms qui s’y trouvent sont en réalité, le plus ordinairement,

* Flora, 1874, p. 89.

OBSERVATIONS

des noms inédits, que les auteurs sont libres d’adopter ou de négliger quand ils publient et qui, jusqu’au fait de la publication, ii’ont pas di’oit à la priorité.

Article 4(5. — Groupes nommés sans caractère.

Un nom de genre, d’espèce ou autre, ayant été publié sans aucune explication, il peut arriver que, plus tard, un auteur constate, dans un manuscrit ou dans un herbier, ce que l’on avait entendu par ce nom. Si l’auteur publie cette remarque, il n’en résulte pas que le nom primitif date de la première publication. Le nom était nul, faute de pouvoir être compris ; donc il ne peut primer les noms qui auraient été donnés ensuite avec des caractères. Un nom inintelligible n’a pas plus de valeur que s’il avait été écrit dans un herbier ou déposé dans un paquet cacheté. Son existence inconnue ne peut vicier un nom expliqué . et publié.

La tin de l’article 46 est incomplète. Aux mots : « Il en est de même d’un genre, » nous aurions dû ajouter : « ou cVim autre groupe nommé ou annoncé » sans être caractérisé. En effet, ce qui est inintelligible ne peut jamais compter

Nous verrons, dans l’article sur les plantes fossiles, que plusieurs géologues considèrent comme inintelligible toute description qui n’est pas accompagnée de figure.

Article 47. — Indication nécessaire de la nature d’un groupe.

I La recommandation du 2” de l’article est beaucoup trop négligée, surtout chez les cryptogamistes. Beaucoup d’entre eux mentionnent un groupe sans dire si c’est, dans leur opinion, une famille ou une triûi, une classe ou une famille. Il en résulte des inconvénients pour la synonymie et dans les index. On ne

'■ Des noms soi-disant de familles ou de tribus, ou en ayant l’apparence, mais sans désignation de caractères et sans mention d’un auteur ayant donné des caractères sont malheureusement assez communs dans les publications sur les Cryptogames et sur les plantes fossiles.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

sait comment appeler un nom lorsqu’il a une qualité vague dans la série des groupes, ou quand il est désigné par un terme qui n’entre pas dans ceux de la hiérarchie usitée (l’article 10), comme compagnie, corporation ou en latin consociatio, etc.

Voir les observations sur l’article 36, 5% qui justifient la fin de l’article 47.

Article 48. — Citation des noms d’auteurs.

Le principe essentiel, qui doit dii’iger dans toute citation de nom d’auteur, est,celui-ci : Ne jamais faire dire à nn auteur ce qu'il n'a pas dit ; on pourrait même ajouter ce qu’il n’a pas dit clairement. C’est une application du principe, beaucoup plus général, de ne pas faire aux auti-es ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fût fait *.

Plusieurs naturalistes n’observent pas cette règle, tantôt par inattention et tantôt, ce qui est plus singulier, par un sentiment erroné de justice. Ainsi, on attribue assez souvent à un auteur une famille, tandis qu’il avait fait du groupe en question une tribu; on lui attribue un sous-genre lorsqu’il en avait fait un genre, ou vice-versa. Ce sont des causes d’erreur et d’obscurité contre lesquelles je me suis déjà prononcé C

Le but de la citation du nom d’auteur est mal compris par quelques personnes. Ce n’est que l’abrégé d’un renseignement bibliographique, destiné à faire constater, sans de longues recherches, la date d’un nom qui fixe la priorité. M. Asa (Lray m’a témoigné le désir que ce fût exprimé dans l’article et je m’y suis conformé, par l’addition de quelques mots.

Quelquefois on est embarrassé lorsqu’il faut citer l’auteur d’un groupe. Je vais indiquer un moyen pratique, applicable dans tous les cas :

Ecrivez le nom du groupe, avec la citation de l’ouvrage dans lequel il a été publié pour la première fois, par exemple :

Bidens Linné Généra, iP 932.

Bellevalia romana Keichenbach, Fl. germ. excurs., p. 105.

Retranchez ce qui suit le nom de l’auteur, vous avez : Bidens Linné, Bellevalia romana Reichenbach.

• A. de Caudolle, Bull. soc. roy. de bot. de Belgique., vol. XV, 1876.

^ Bull. soc. roy. de Belgique, ibid.

OBSERVATIONS

L’avantage de ce procédé est de ne jamais attribuer à un auteur ce qu’il n’a pas publié, car s’il n’y a pas eu de publication, vous ne pouvez citer ni titre ni page.

Inversement on peut vérifier l’exactitude d’une citation d’auteur en cherchant dans quelle publication il a mis le nom ou les noms qui lui sont attribués. Si l’on n’en trouve pas, c’est que la citation est erronée. Beaucoup de citations modernes ne résistent pas à cette épreuve.

J’ai combattu souvent ’ les innovations qui consistent à mêler avec les noms d’espèce et d’auteur l’histoii'e des noms qui ont précédé. Je n’ai pas eu l’avantage de convertir quelques naturalistes dont j’estime beaucoup le mérite, mais d’autres en assez grand nombre ^ m’ont appuyé expressément. Je voudrais montrer ici, sans rentrer dans le fond de la question, que les procédés dont je parle tendent à détruire deux des principaux avantages de la nomenclature linnéenne des espèces, la clarté et la brièveté. Cette nomenclature est censée binominale, mais comme on ajoute presque toujours le nom d’auteur, elle est plutôt trinominale. Or, les procédés inventés par quelques zoologistes, imités en botanique par M. Bubani d’abord ^ et ensuite par d’autres, rendent la nomenclature quadrinominale et même quelquefois plus longue, attendu qu’il y a plusieurs manières de mélanger l’histoire d’une espèce avec sa désignation.

La commission de zoologistes de l’Association britannique, en 1842, avait recommandé d’indiquer entre parenthèses le nom du premier auteur de l’espèce, quel que soit le genre différent auquel on l’a rapportée depuis. Miiscicarpa crinita Linné devient Tyrannus crinitus Linné {sp.), ou si l’on veut Tyrmmus crinitus (Linné).

M. Bubani a suivi une forme plus explicite, Thlaspi rivale ( Cupani ) Presl, indiquant que Cupani a distingué le premier la plante et que Presl l’a rapportée au genre Thlaspi.

' Commentaire, p. 45 à 55; Phytographie, p. 360, 464.

^ La commission du Bulletin de la Société botanique de France, 1860, p. 438; Caruel, Ibid., 1864, p. 11; Malinvaud, Ibid. 1881, p. 10; Caruel, Journal ofbotany, 1877, p. 282; Trimen, Journal of botany, 1878, p. 189, 1878, p. 170; D. Jackson, Ibid. 1881, p. 76, sans parler d’une multitude d’auteurs de flores, de monographies ou de Généra qui ont suivi l’ancien procédé de citation.

® Bubani, Dodecanthea, in-8®, Florentiæ, 1850.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

Plus loin il donne Helianthemum croceion ( Clusii^ Ciipani, Miclieli) Persoon, en quoi il se montre plus conséquent que tout autre sectateur des nouveaux procédés. En effet, lorsqu’on veut intercaler dans la désignation d’une espèce les auteurs qui méritent un hommage, il faut citer celui qui l’a décrite le premier (peut-être fort mal), celui qui l’a classée le premier dans son vrai genre, celui ou ceux qui en ont publié la meilleure description, celui qui en a donné une bonne figure, et dans certains cas, le collecteur qui a rapporté la plante d’un pays lointain, en exposant peut-être sa vie.

D’autres botanistes se sont contentés d’une histoire plus développée que celle de l’Association britannique, mais plus claire que celle du Thlaspi de Bubani : Emx exigua ( Sïbthord suh Filago), ou Matihiola tristis Lbmé (Cheirantlnis).

Les zoologistes disent quelquefois ' Crania craniolaris Nilssou ex Linné, ce qui présente deux sens : ou que Linné aurait parlé d’un genre Crania et de Nilsson, ce qui est impossible, ou qu’on a pris dans Linné quelque chose concernant l’espèce.

Lisons maintenant à haute voix, ou dictons ces désignations d’espèces, et comptons ce qu’elles renferment de mots :

Procédé linnéen.

Muscicarpa crinita Linné 8 mots.

Nouveaux procédés.

Tyrannus crinitus, en parenthèse Linné 5 »

Tyrannus crinitus Linné, en parenthèse species ... 6 »

Thlaspi rivale, en parenthèse Cupani, Presl 6 »

Evax exigua, en parenthèse Sibthorp sub Filago. . 7 »

Matthiola tristis Linné, en parenthèse Cheiranthus

Brown 7 » ’

Helianthemum croceum, — ouvrez parenthèse, Clusii,

Cupani, Micheli — fermez parenthèse, Persoon . . 10 »

C’est bien un retour aux phrases, dont le génie éminemment pratique de Linné avait délivré l’histoire naturelle.

' Ce procédé est celui que M. Crépin (La nomenclature au Congrès de Paris) recommande dans une discussion loyale et développée, où il conclut dans un sens opposé au nôtre.

OBSERVATIONS

Lorsqu’un botaniste propose un nom nouveau, qui n’est même pas dans un document inédit, il lui est impossible de citer un auteur; par conséquent l’absence de nom d’auteur à la suite d’un nom de groupe suffit pour avertir que le nom est nouveau. Linné, de Lamarck, de Candolle, R. Brown, de Martius, Blume, etc., etc., l’estimaient ainsi. C’est donc une complication inutile, chez beaucoup de modernes, de mettre mihi, nobis, sp. nov., çjeyi. nov., à la suite d’un nom nouveau. La grande majorité des espèces, genres et familles, a été introduite dans les livres sans ces indications d’une nature toute personnelle.

Article 50 — Citation des auteurs de noms inédits.

Cet article est contesté. Plusieurs botanistes éminents, surtout en Angleterre et en Amérique, refusent de l’appliquer. Les motifs que j’avais donnés dans le commentaire, p. 57, et dans le Bulletin de la Société botanique de France, du 26 février 1869, n’ont pas été jugés par tout le monde suffisants, bien qu’on les ait aussi approuvés et qu’ils me paraissent toujours d’une grande force. La discussion a été rouverte récemment dans le Journal of botan?/, où l’on trouve des arguments nouveaux exposés d’une manière très lucide '. Je n’essaierai pas de les reproduire ici, parce qu’il faudrait les traduire intégralement, et que d’ailleurs chacun peut en prendre connaissance dans le Journalj, mais je signalerai quelques idées judicieuses contenues dans ces articles et j’indiquerai ensuite un procédé pour la citation de noms inédits qui rapproche les deux modes actuellement usités.

Disons d’abord que l’article 50 nous avait paru une conséquence forcée des articles 41 et 43, qui font de la publication d’un nom la condition du droit de priorité. Si la publication, à une certaine date, n’était pas un point essentiel, il ne vaudrait pas la peine d’ajouter un nom d’auteur. Ou pourrait se contenter de le mentionner dans la synonymie. Nous sommes partis encore d’un second principe: que l’indication du nom d’auteur est un détail bibliographique — l’abrégé de la citation d’un ouvrage, — et nullement une dédicace ou la reconnaissance

’ Britten, p. 53; Daydon Jackson, p. 104; A. Gray, p. 173; Trimen, p. 238; dans Journal of hotany, 1882.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

(l’un droit. Les dédicaces ou hommages s’expriment par d’autres formes bien connues, et, dans les matières scientifiques, le droit appartient à la personne morale appelée Science, qui peut tout changer quand elle estime que cela lui convient. Ces deux principes ont été admis d’une manière assez générale, et plusieurs botanistes ou associations de botanistes les ont même répétés expressément dans leurs publications L Pour ce qui me concerne, adoptant ces deux principes, il me répugnait beaucoup de me mettre en contradiction avec moi-même. Heureusement on a émis des réflexions propres à diminuer les inconvénients que peut entraîner l’article 50, et je crois possible, comme je le disais tout à l’heure, de concilier les deux modes de citation des noms inédits, au moyen d’un troisième, usité jadis par Steudel et de Candolle.

Une première bonne remarque est de M. Asa Gray% lorsqu’il recommande de ne pas attribuer un nom inédit à un naturaliste, à moins d’avoir la preuve qu’il en est véritablement l’auteur. Selon lui les indices, les suppositions ou la tradition ne suffisent pas. Il faut une assertion publique de l’auteur ou de celui qui publie le nom inédit. Ce n’est pas toujours ce qui arrive. Par exemple, on a des raisons de croire que de Jussieu a aidé Palisot de Beauvois dans la Flore d’Oware et Bénin, que Bichard a fait une partie de la Flore de l’Amérique septentrionale de Michaux, que Brown est pour beaucoup dans la seconde édition CiQ V Hortus Kewensis d’Aiton, etc., mais il est impossible de savoir quelles espèces et quels genres ont été nommés, décrits et communiqués par ces auteurs, à moins de rencontrer quelque note qui l’exprime positivement. Dans ces exemples il est indiqué de mentionner le seul auteur connu exactement, celui qui a publié.

Par extension du même raisonnement, je dirai : s’il n’est pas certain que tel nom inédit a été donné par un voyageur ou un botaniste, comment peut-on l’attribuer au dit voyageur ou

^ Commission du Bulletin de la Société botanique de France, 1860, p. 438; — Bentham, Linn. Soc. journal, 17, p. 190; Caruel, Journal of Botany, 1877, p. 282; Bail, Ibid., p. 358; D. Jackson, Journal of Botany, 1882, p. 76. La Société botanique de Fra'nce a renouvelé, le 24 mars 1882, la déclaration qu’elle adhère au recueil des lois de 1867. Dali, Nomencl. p. 38, admet notre article 50.

* Journal of Botany, 1882, p. 173.

OBSERVATIONS

botaniste ? Ainsi, Bertero avait envoyé ses plantes d’Amérique à Balbis. Celui-ci les communiquait simultanément à Sprengel et à de Candolle, en 1820 et 1821. Les étiquettes de l’herbier du Frodromus portent souvent le nom qui a été publié par Sprengel, dans le premier volume de son Systema, en 1825. Est-ce alors un nom suggéré par Balbis ? ou Sprengel (qui se l’attribue, sans mentionner Balbis) l’avait-il donné à Balbis et publié plus tard ? On trouve dans l’herbier Boissier beaucoup de plantes de Pavon, nommées par lui, mais non publiées dans ses ouvrages ou dans ceux de Ruiz et Pavon. Il y a d’autres plantes de Pavon dans l’herbier de Florence, et Lambert en possédait, qui ont été dispersées. Est-on bien sûr que la même espèce n’a pas été nommée de deux manières différentes dans ces divers herbiers, ou que le même nom n’a pas été donné par Pavon à deux espèces ? Dans une suite d’années un voyageur ou botaniste quelconque peut regretter un nom et le changer '. Un horticulteur peut avoii’ répandu une plante sous un nom et ensuite sous un autre. En général, quand on relève des noms inédits, on s’aperçoit qu’ils offrent souvent des ambiguités ou des incertitudes qui contrastent avec la qualité patente et positive des noms publiés. Citer les voyageurs pour les localités de leurs plantes et avec les numéros, s’ils en ont donné, c’est très bien; mais pour des noms qu’ils ont peut-être improvisés et qu’ils n’auraient peut-être pas aimé voir publier, c’est autre chose. Il est bon d’user de pmdence à cet égard, ou de s’abstenir, puisque d’ailleurs, pour la date de priorité, les noms inédits sont subordonnés à la publication effective.

Une autre bonne remarque — celle-ci de M. Trimen- — est qu’il faut distinguer la première publication d’un nom inédit de la citation ultérieure de ce nom. Lorsque vous trouvez, dans un herbier ou un manuscrit, un nom pour un genre nouveau ou une espèce nouvelle, vous êtes disposé à le citer, surtout s’il est accompagné de notes indiquant qu’il n’a pas été mis sans exa-

^ Le D’’ J. Millier a mis souvent des noms dans notre herbier, aux espèces qu’il croyait nouvelles, mais il a eu soin de dire dans un journal {Flora 1874, p. 123), qu’il n’en est pas responsable, et que si quelqu’un juge à propos de les publier, c’est celui-là qui en sera l’auteur. Bien d’autres n’ont rien dit et pensent toutefois qu’on est responsable seulement de ce qu’oD publie.

^ Journal of hotany, 1882, p. 238.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

iiien. C’est pour cela qii’oii trouve dans les ouvrages un assez grand nombre d’espèces nouvelles intitulées, par exemple, Cynoglossum ciliatum Douglas mss., ou Cleome latifolia Vahl ined. Mais, plus tard, quand on a voulu indiquer aux lecteurs dans quels ouvrages et à quelles dates ces noms ont acquis le droit (le priorité par la publication, il a convenu, pour ne pas égarer le public, de mettre : Douglas ex Lehmann Pugillus, p. 24, ou Vald in DC. Prodr. i, p. 239. Malheureusement ces additions disparaissent quand on intitule les espèces Cynoglossum ciliatum Douglas et Cleome latifolia Vahl. Les personnes qui cherchent les descriptions de ces plantes ou la date de leurs noms se trouvent dans un grand embarras, car Douglas n’a rien publié, et dans les nombreux ouvrages de Vahl on chercherait inutilement un Cleome latifolia.

L’indication de l’auteur qui a produit dans la science le nom et l’espèce, en les publiant, est évidemment plus utile à connaître que celle de l’auteur du nom inédit. Cependant, puisque lieaucoup de botanistes tiennent à mentionner indéfiniment celui-ci, ils pourraient indiquer l’un et l’autre, comme l’ont fait de temps en temps de Candolle dans le Prodromus, et Sfeudel dans son Nomenclator ^ et comme le suggérait M. Asa Gray dans un article que j’ai traduit en 1869. On peut voir dans le Prodromus, 2, p. 349, 350, trois synonymes notés ainsi :

Hedysarum reticulatum Muhl. in Willd. ; et dans Steudel :

Bryonia odorata Hamilt in Wall. Cat.

Oxalis lineata Gillies in Hooh.

Euphorbia cuneifolia Guss. in Ten.

etc., etc. h

En parlant du genre Leptocaulis, que le Prodromus, vol. 4, p. 107, indique comme étant de Nuit, in litt., M. Asa Gray ^ pense qu’il faut l’appeler Leptocaulis Nuit, in DC.

Si l’on obtient des rédacteurs d’index de conserver ces doubles citations, les botanistes comprendront bien qu’il faut chercher les descriptions dans le second auteur, et il faut convenir que deux noms ne sont pas plus embarrassants à

' Cependant Stenclel a mis quelquefois dans des cas identiques l’indication seule de l’auteur du nom inédit.

American journal of science, July 1868; Bull. Soc. Bot. France, 1869, p. 77.

OBSERVATIONS

citer que Rœmer et Schultess, Ruiz et Pavon, Chamisso et Schlechtendal, etc., qu’on est obligé de réunir, dans un autre sens. Le procédé de la double citation n’est pas absolument contraire aux articles 41 et 48 comme celui de la citation du seul nom inédit. R a seulement l’inconvénient théorique d’attribuer une valeur à des noms qui n’en avaient pas dans la science, attendu qu’ils n’étaient pas nés, c’est-à-dire publiés, et qu’on ne sait pas au juste si leurs auteurs en auraient approuvé la publication.

M. D. Jackson est d’accord avec M. A. Gray et moi pour la double citation de noms sous la forme indiquée.

L’embarras causé par les noms inédits est un avertissement pour les collecteurs et les propriétaires d’herbiers. Dans beaucoup de cas ils ont raison de ne mettre aucun nom, mais quand ils en mettent qu’ils se hâtent au moins de les publier d’une manière intelligible ! L’article 42 indique aux collecteurs le minimum de ce qu’ils ont à faire pour cela. Beaucoup suivent cette indication et s’en trouvent bien. D’autres se contentent de mettre des numéros et s’en trouvent encore mieux, car des noms mis sans une étude spéciale sont souvent erronés et nuisent à la considération de leur auteur, tandis que des numéros n’entraînent aucun reproche L

Article 52. — Abréviation des noms d’auteur.

Les abréviations de noms d’auteurs trop grandes ou mal faites deviennent de plus en plus incommodes, à mesure que le nombre des auteurs augmente. Dans le siècle dernier on avait à citer cent ou deux cents noms tout au plus. A présent il a existé ou il existe des milliers de botanistes. Comment deviner par quelques lettres, une foule de noms d’auteurs qui ont décrit des espèces dans les journaux, les catalogues ou les flores ? Il faudrait du moins que les abréviations ne fussent pas trop gran-

* Pendant l’impression je reçois une lettre de sir Joseph Hooker, dans laquelle, au milieu de réflexions de diverse nature, il me demande de réprouver la publication de noms inédits. J’estime être bien entré dans ses idées et dans celles du D'" Asa Gray, en demandant que les publications de noms inédits soient faites rarement, lorsqu’elles sont certaines et avantageuses par quelque motif particulier.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

des et quelles fussent conformes à l’usage latin. L’abus s’accroît d’une telle manière qu’on sera obligé bientôt de recourir à la réforme radicale de ne plus abréger aucun nom.

Au fait nous sommes assez ridicules, en histoire naturelle, avec nos abréviations qui empêchent un zoologiste de lire à haute voix un nom de plante avec le nom d’auteur, ou un botaniste, un nom d’animal, attendu que l’ensemble des naturalistes ne connaît à peu près, en fait d’abréviations, que L. pour Linné. Que penserions-nous des ouvrages de physique et de chimie, s’ils donnaient N. pour Newton, Lav. pour Lavoisier? et de ceux d’histoire s’ils écrivaient Cés. pour César ? Ce serait bien pis si l’on abrégeait Lavoisier par Lvs. et César par Csr. Encore, je suppose des noms célèbres, mais les trois quarts des auteurs dont il est question dans les livres sont peu connus.

Heureusement il n’existe pas une seule branche des connaissances, excepté l’histoire naturelle, où l’on ne mentionne les noms propres en entier. Nos abréviations sont une cause de défaveur jetée sur les livres de zoologie et de botanique. Nous désirons que les noms scientihques soient plus usités, et nous les accompagnons de lettres qui sont comme des hiéroglyphes pour le public, tellement que nous-mêfnes avons souvent de la peine à les comprendre !

Je me suis prononcé ailleurs ' contre l’habitude de trop abréger et surtout contre les abréviations mal faites. Il ne convient pas encore de demander — ce qui sera nécessaire dans quelque temps — de renoncer à toute abréviation, mais à quoi sert d’abréger les noms d’une et même de deux syllabes ? Convenons aussi que dans les ouvrages destinés au grand public, hors du cercle des naturalistes, l’abandon total des abréviations serait bien convenable, pour plus de clarté et pour familiariser tout le monde avec des noms d’auteurs qu’il est bon de connaître.

' Commentaire^ pages 58-60; Fliytograpliie, p. 275, 360, 464. Aux abréviations inintelligibles, contraires à la règle latine (art. 52) dont j’aijparlé, je pourrais ajouter Nke pour Nitsclike et Awd pour Auerswald, qui se trouvent dans un cahier récent des Annales des sciences naturelles^ Scli. pour je ne sais qui, G. G. pour Grenier et Godron, S. et M. pour Sébastiani et Mauri, Crn pour Crouan, et bien d’autres que j’ai rencontrés dans des ouvrages récents. Crn me paraissait tellement obscur que j’ài eu la curiosité d’écrire à l’auteur pour savoir de qui il avait voulu parler. 11 est convenu, dans sa réponse, qu’il aurait mieux fait d’écrire Crouan.

OBSERVATIONS

M. Ferd. de Miieller a supprimé toute abréviation de noms dans une flore populaire de Victoria \ Je Fai imité dans mon récent ouvrage sur V Origine des plantes cultivées. Il n’en est pas résulté une page, peut-être même une demi-page de plus sur l’ensemlile du volume.

Abtigi.es 53 A 58. — Des noms a conserver lorsqu’un groupe Esr réuni a d’autres ou divisé.

Il s’était élevé jadis des doutes* sur le maintien, comme règle générale, de l’ancien nom de genre ou d’espèce dans le cas de séparation des éléments du groupe. Lorsque j’ai revu cette question en 1869 ^ il m’avait paru convenable de ne rien changer aux dispositions adoptées par le congrès. Aujourd’hui je regarde comme inutile de reprendre la discussion, puisque plusieurs sociétés et M. Dali, qui ont eu notre travail sous les yeux, n’oiit fait aucune objection on même ont reproduit textuellement nos articles L

Du reste, pour qu’une règle soit appliquée dans un cas particulier, il faut évidemment qu’elle soit applicable. Par exemple, dai^le cas d’une division d’espèce en plusieurs, si l’on ne peut pas découvrir à laquelle ou auxquelles des formes répondait l’ancien nom, il est clair qu’on ne peut pas le conserver b Ce nom devient un synonyme douteux de l’une des nouvelles espèces. On évite ces complications de synonymie en appelant sousespèces ou variétés les formes qu’on désire distinguer, de la même manière qu’en établissant des sections, au lieu de créer de nouveaux genres, on simplifie la nomenclature des genres.

L’usage de conserver l’ancien nom spécifique lorsqu’on fait passer une espèce d’un genre dans un autre (art. 57) est bien

' The native plants of Victoria, Melbourne, 1879.

^ Lejolis, lettre citée par A. de Candolle en 1869, et le même dans llédaction des flores locales, 1874 ; Bail, Journal ofhotany, 1877, p. 360. ^ Bulletin delà Société hotanicpie de France, 1869, p. 64,

^ Association Britannique, édition de 1878, p. 9; Société zoologique de France, 1881, p. 4; et surtout Dali, Nomenclature, 1877, p. 39.

^ C’est le cas, selon M. Lejolis du Filago germanica, L. qu’on ne sait il quelle forme attribuer parmi celles appelées spéciflques par Jordan ^‘t autres botanistes.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

établi. Cependant on Ta critiqué, au moins comme règle obligatoii'e, basée sur le principe de la priorité. On soutient alors qu’une espèce est désignée par l’assemblage de deux noms, et que l’un de ces noms étant abandonné l’autre tombe avec lui. ce qui permet d’en créer un nouveau. Le raisonnement serait fondé si le liom de genre et celui qu’on ajoute pour l’espèce n’avaient chacun son sens particulier. En sortant une espèce d’un genre on détruit sa désignation générique, mais on respecte sa qualité d’espèce. Pourquoi changer de nom puisque la chose subsiste ?

Il y a évidemment de l’avantage à conserver l’ancienne éi)ithète de l’espèce pour servir en quelque sorte de lil conducteur de l’un des genres à l’autre.

On raisonne de la même manière dans d’autres nomenclatures. Ainsi quand un individu obtient de changer son nom de famille on laisse subsister le nom de baptême. Quand une rue est classée dans un autre quartier on ne change pas son nom.

Ahtjcit: — Des noms a rljlteu ou MooiriKit ur dk gkux

qu’il CONVlUN'i’ DK CONSKDVKR MALGUK CKRTAlNS DKFAUI’S.

Depuis deux ans une opposition complète de vues s’est manifestée, — en dehors il est vi-ai du cercle général des botanistes — sur les changements qu’on peut ou doit se permettre dans les noms mal faits et, en général, sur les changements de noms.

M. le D" Saint-Lager ', bibliothécaire de la ville de Lyon, propose de modifier des centaines de noms génériques ou spécifiques de plantes en raison de fautes plus ou moins graves dont il estime qu’ils sont entachés. S’il avait passé en revue les genres et espèces exotiques aussi attentivement que ceux d’Europe, ce seraient probablement des milliers de noms qu’il faudi’ait changer. Il propose aussi d’abandonner les noms qui expriment un pléonasme ( Sagittaria sagittifolia, etc. ), les noms d’es])èces sous forme de substantifs (Digitalis Sæptrnm, etc. ), et d’autres encore. De cette manière, par des motifs de correction linguis-

, ' Saint-Lager, Réforme de la nomenclature botanique, in-S*', Lyon 1880; Nouvelles remarques sur la nomenclature botanique, in-8% Lyon, 1881; Iæs origines des sciences naturelles, 1883 (dans les Ann. delà Soc. bot. de Lyon, et à part).

OBSERVATIONS

tique et par un désir d’élégance et d'uniformité, le savant lyonnais a introduit forcément dans les futurs index et voudrait voir introduire dans les textes descriptifs des centaines ou de& milliers de noms, dont on s’est passé jusqu’à présent.

D’un autre côté, la commission du Congrès géologique international, par l’organe de M. Don ville ', propose de ne jamais faire exception à la loi de priorité, en particulier de ne pas admettre des changements lorsqu’un nom n’est pas d’accord avec les caractères et quand il est tiré de deux langues différentes. « Il est fâcheux, dit M. Douvillé, d’introduire dans la science des noms hybrides ou impropres, mais n’est -il pas plus fâcheux encore de changer un nom admis et déjà adopté, parce qu’on s’aperçoit d’une contradiction entre le nom et les caractères du groupe auquel il appartient. » « Les mêmes remarques, dit-il, plus loin, sont applicables à l’art. 65. » D'après cette dernière phrase, on ne pourrait pas changer Qweœ la désinence d’une tribu qui avait été écrite d’une autre manière. La loi de priorité serait suivie jusqu’aux dernières limites, excepté pourtant dans le cas de fautes d’orthographe \ Celles-ci n’étant guère que des erreurs typographiques, ou pouvant, par politesse, être supposées telles, on peut dire que la commission géologique propose de n’admettre aucune exception à la loi de priorité, ni pour le fond, ni pour la forme, ni pour un nom entier, ni pour une partie. Déjà en 1869, peu de temps après la publication de notre recvieil, M. Ascherson % dans des articles fort bien raisonnés du journal BotaniscJie Zeitnng, avait critiqué les dérogations que nous avions admises au principe de la priorité. J’avais répondu à quelques-unes de ses objections L mais le conflit qui s’élève maintenant m’oblige à traiter la question d'une manière plus approfondie.

S’il fallait choisir entre l’un ou l’autre des systèmes opposés, je n’hésiterais pas à dire que le respect absolu de la priorité l'emporte de beaucoup sur l’avantage d’avoir des noms plus corrects. La nomenclature, en histoire naturelle, n’est pas une affaire littéraire. Son objet est d’avoir une désignation pour chaque groupe. Le point essentiel n’est pas de nommer selon cer-

’ Congrès géol. internat. Rapports, in-8", Bologne 1881, p. 135, 143. - Douvillé, Rapport, p. 136.

® Botanische Zeitung, 1869, p. 356, 357.

Bull, de la Soc. bot. de France, 1869, p. 77.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

tailles formes linguistiques ou esthétiques, mais de nommer sans équivoque et sans multiplier inutilement les noms. S'il est question des genres, leurs noms ressemblent à ceux de nos familles humaines et à ceux de pays ou de villes. Ce sont des noms propres, et chacun sait que les noms de cette catégorie ne sont pas soumis aux règles ordinaires. Si l’on parle des noms d’espèces, je conviens qu’à titre d’adjectifs ils rentrent dans les règles de la grammaire et doivent avoir un sens dans la langue latine, mais est-il à propos de se montrer puriste dans une matière toute scientifique? Qu’on puisse changer un adjectif absolument inintelligible en latin, c’est un cas si rare qu’on peut bien l’admettre. Changer la terminaison en ns^ en a ou en iim d’un nom d’espèce, d’après le genre masculin, féminin ou neutre du nom de genre, c’est une correction sans conséquence, qui transpose à peine les noms dans les index. Mais si l’on veut faire des changements plus graves, sous prétexte qu’un nom spécifique est contraire à la vérité, on tombe facilement dans l’abus, à cause des noms faiblement ou partiellement contraires aux caractères. J’ai déjà parlé (p. 20) des noms spécifiques analogues à des substantifs ( Ammi Visnar/a^ Digitalis Sceptrum) que M. Saint-Lager proscrit pour n’être pas des adjectifs, mais qui le sont en réalité.

Yeut-on savoir jusqu’oü l’on est conduit en abandonnant le principe qu’un nom est un nom, quelque vicieux qu'il puisse être? M. Saint-Lager nous le montre en jiroposant de changer 738 noms d’espèces, la plupart d’Europe b ce compte il y en aurait dix ou douze mille à changer dans le règne végétal et plus encore dans le règne animal. Ce serait, pour chaque règne, un volume additionnel de noms ou synonymes, à l’encontre des efforts que font les naturalistes depuis cinquante ans pour établir la loi de priorité et avoir plus de stabilité dans les noms.

La fixité absolue des noms aurait-elle des inconvénients aussi sérieux que le défaut de fixité ? Je ne le pense pas. Ce serait abonder dans le sens des principes généraux (art. 15, 16, 59), et d’ordinaire une conformité stricte aux principes est préférable à des facilités d’infraction.

Il y a cependant des motifs variés pour lesipiels on a cru devoir admettre l’obligation de déroger à la loi de priorité. Ces motifs sont énumérés dans notre article 60. Je n’ai rien à dire

‘ Eéforme, etc. 118-137.

OBSERVATIONS

sur les deux premiers. Ils résultent évidemment de l’article 15, qui est la base du système de nomenclature admis par tout le monde. J’ai déjà parié du cinquième motif (5'" de l’article) à l’occasion des articles 58 et suivants. Il me reste à considérer les 3" et 4" de l’article 60.

Le tertio enjoint de changer un nom « quand il exprime un caractère ou un attribut positivement faux dans la totalité d’un groupe, ou seulement dans la majorité des éléments qui le composent. )) M. Ascherson craint que l’on n’abuse de cette règle. Il donnerait volontiers à la priorité une importance assez grande pour faire maintenir des noms contraires à la réalité des faits. Il cite à l’appui l’exemple des noms d’hommes. Eftéctivement on ne change pas les noms de famille quand ils sont en opposition avec l’apparence des individus. Le défaut de cette comparaison est que, dans la nomenclature des êtres organisés, on a eu fréquemment en vue d’exprimer les caractères et de rappeler au moins les plus apparents dans la composition des noms, procédé qui a eu l’avantage de soulager la mémoire et aussi de faciliter la construction de noms nouveaux. Des milliers de noms ayant ainsi été faits avec un sens, ceux qui se trouvent contraires à la vérité sont plus que défectueux, ils trompent. L’article 60 et notre ancien commentaire expliquent qu’on doit changer seulement les noms très opposés à des caractères réels. Ce serait le cas, par exemple, d’une espèce vivace qui aurait été nommée annna^ ou d’une espèce appelée (uiiericana qui serait d’Asie. Excepté pour des erreurs aussi fortes, qui entraînent des idées fausses, on doit se dire qu’il vaut mieux conserver un nom quelque peu inexact que d’en avoir deux pour le même groupe.

Il y a des exemples frappants de noms plus ou moins faux qui ont été plutôt avantageux. Ainsi dans ChrysantJienmni Lencantliemnm, de Linné, l’opposition des deux noms fait sentir que la couleur des fleurs de l’espèce est exceptionnelle dans le genre Cnrysanthcmum. Le nom CcmiiKunda rotundifolia, contraire souvent à la réalité des échantillons, rappelle l’extrême diversité des feuilles dans l’espèce. Tel nom peu exact dans un sens strict se trouve exact dans un auti’e. Par exemple les Cryptogames ne sont pas sans fécondation, mais la reproduction sexuelle y est si bien cachée qu’on l’a découverte

cent ans après celle des Phanérogames. Il appartient à un botaniste judicieux de s’accrocher, pour ainsi dire, à une explication

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

OU un sens quelconque plutôt que cradniettre un nom nouveau. A cette occasion je note l’avantage des noms qui ne présentent pas un sens très précis. On a beaucoup moins de motifs pour les changer. Les noms les plus immuables sont ceux qui n’ont aucun sens, comme Algie, Fiingi. Ceux-là traversent les siècles et n’ont besoin d’aucune dissertation sur la nomenclature.

En définitive on a de la peine à conserver des noms d’une fausseté flagrante, mais si une fois quelque congrès s’efforce de prohiber tout changement, comme le désirent plusieurs naturalistes ', ou de les rendre excessivement rares, selon le vœu de l’immense majorité, ce sera un bien, dût-il rester dans la science quelques mots positivement faux. Assurément ce serait moins fâcheux que des mutations rendues faciles.

Je devine l’objection des érudits : Comment fournir une étymologie dans le cas de noms contraires aux faits réels? Je réponds : comme vous le faites vous-mêmes en disant : hiciis, a non liicendo. Et si l’esprit positif des naturalistes répugne à ce genre d’explications, j’en indiquerai un autre, qui est de dire : tel nom a été fait arbitrairement, ou par une mauvaise dérivation du grec, ou même par ignorance de tel ou tel caractère.

L’inconvénient de changer des noms par des motifs d’érudition hellénique est d’ouvrir la porte à des contestations purement de philologie, étrangères aux sciences naturelles. Ainsi on pourra peut-être contester que le 7. des Grecs soit bien traduit, en latin par C. Les Grecs prononçaient certainement zsfjac, comme en français keras. Tel puriste pourra donc imaginer de modifier tous les noms tels que Ortlioceras, Ceratocarpus, etc. Les botanistes ont fait des noms de sections en eu suivi d’une voyelle (Eaarctotis, Euosniunda, etc.). Un érudit voudra peutêtre les changer en Ee, comme Evangelium, ce qui jetterait des centaines de noms inutiles dans les Index. Un Grec moderne, M. Crinos ^ voudrait changer Crgptogama en Lantanogama, à cause du sens du mot grec qu’on traduit à tort, suivant

* La commission des paléontologistes et M. Asclierson ne sont pas les seuls. M. Dali a posé aux savants américains la question suivante : Un poisson dépourvu de dents a été nommé Pohyodon, qu’un auteur a changé ensuite en Spatularia, à cause de la fausseté du nom. Est-ce convenable? Vingt-huit naturali-tes ont blâmé le changement, treize l’ont approuvé (Dali, p. 18).

' Buïï. Soc. hot. de France, 1881, lier, bihl, p. 50.

OBSERVATIONS

lui, par cacher. Nous iguoroiis quelles réflexions et quelles découvertes les hellénistes peuvent faire, et il ne convient pas que notre nomenclature en dépende'.

On peut avoir commis la faute de tirer un nom moitié d’une langue, moitié d’une autre. Le 4® de l’article 60 déclare de pareils noms complètement inadmissibles, et, de fait, on en a changé plusieurs. J’estime à présent que nous avons eu tort L Un nom bilingue peut répondre au but essentiel qui est de distinguer un groupe. Il est admis d’ailleurs qu’on peut construire un nom générique d’une manière arbitraire, même en tirant au sort les lettres ou les syllabes. Un nom moitié grec moitié latin est arbitraire. En dehors de l’histoire naturelle, le public et jnême les lettrés s’accommodent de ces noms fautifs sans trop de peine. Oiï dit, par exemple, arcliiclianceUer, arcliitrésorier, hureaiicratie ^ , et dans le système métrique, décimètre, centimètre, hectare, etc. Les puristes les plus sci'upuleux se servent de ces derniers mots. Personne ne les a repoussés quand le système métrique s’est répandu, parce que des changements seraient plus fâcheux que les fautes linguistiques faites à l’origine ne l’ont été.

Notre article 66, malgré toutes les restrictions et recommandations de la tin, de même que le 4° de l’article 60, ouvre trop la porte aux propositions de changements. Les publications de ^I. Saint-Lager le montrent bien, puisque d’après ses notions

' Rien ne montre mieux l’inconvénient de corriger des noms génériques en raison d’une étymologie que les manières successives selon lesquelles on a écrit Didytra. Borckhausen, en 1797, dans Rœmer Arcliiv., I, part. 2, p. 46, dit avoir tiré le nom de et x.a’jtocv, en allemand Sporn (en latin calcar). Chamisso et Scldeclitendal, en 1826 (Linnæa, p. 556), ont cru bien faire en changeant le nom en Didytra, supposant (sans le dire) qu’il s’agissait d’une comparaison avec des élytres d’insectes, mais Bernhardi (Linnæa, 1833, p. 468q voyant sans doute que calcar se dit en grec x.evrscv et non x.'/.’jrpov, a substitué Dicentra, qu’il attribue par erreur à Borkhausen. Endliclier a adopté Dicentra, mais Didytra et Dielytra persistent dans les livres. Ainsi, pour plus d’érudition, les ouvrages de botanique se sont chargés de trois noms pour le même genre. N’aurait-il pas mieux valu garder le premier, Didytra, en le considérant comme un nom arbitraire ? — C’est à quoi conclut M. A. Gray, qui a le premier remarqué l’erreur faite dans la citation de Borkhausen (Bull, of Torrey Club, 1878, p. 277).

^ C’est aussi l’opinion de M. Asa Gray (Lettre du 20 mars 1883).

^ Voir le Dictionnaire de l’Académie.

SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

(rhelléniste, il demande de changer Dianthiis en DiosantJios, Achillea en Achillios^ Myricaria en Myrice, Yincetoxicum en Alexitoxicon , Mentha en Plinthe, Ajiiga en Ahifja, etc., etc. Aucun botaniste n’hésitera, dans ces exemples, à dire : ce sont des noms nouveaux, qui sont mort-nés, parce qu’il y a des noms plus anciens. Mais il se présente des intermédiaires entre un changement évident et une modification plus ou moins légère. Par exemple Hydrocotyle hrevi2)eclata au lieu de brevipes.

pour Draba, pour Ligusticum, etc.'. C’est

alors qu’un botaniste doit balancer les avantages et les inconvénients de changements qui introduisent des mots nouveaux dans les livres, notamment dans les index.

J’estime que si l’on peut découvrir un motif ou un prétexte pour conserver une manière erronée, mais ancienne et connue, d’écrire un nom, il faut se hâter d’en faire usage. On a proposé, par exemple, d’écrire Plriis au lieu de Pyrus, en disant que les latins écrivaient Finis, mais si Pyrus n’est pas latin, je dis : c’est un nom scientitique, destiné à tous les peuples. Comme il a été adopté par Linné, il a la priorité parmi les noms botaniques du genre. Dans le fait, les noms grecs ou latins de l’antiquité étaient des noms vulgaires, usités par un seul peuple. Les noms scientifiques sont universels, et nous ne parlons ici que des noms scientifiques. Il m’est indifférent que les Grecs aient dit : Ballotê et Betonicè, Cactos et Aron ^ si les noms scientifiques sont Ballota et Betonica, Cactus et Arum. Pour- (jiioi mettre plus d’importance aux noms vulgaires des Grecs et des Latins qu’à ceux des Germains, des Slaves ou des Hébreux? Notre nomenclature commence à Linné (art. 15), parce qu’elle n’avait pas de règles régulières avant lui. Les noms tirés du grec ou du latin par le savant suédois ne sont peut-être pas toujours ceux qu’un Athénien ou un Pvomain aurait faits, mais ils sont botaniques, scientifiques, destinés à toutes les nations, et que d’ailleurs les noms propres, c’est-à-dire ceux de genre et quelques autres, ne suivent pas les règles ordinaires.

En résumé, pour le bien de la science, il est désirable qu’on

‘ Tous ces exemples sont tirés des opuscules de M. Saint-Lager, qui préfère généralement les désinences purement grecques. Cicéron n’était pas si difficile. Il admettait harhariis de ftiap[iJapoç, machina de iJ.r,yj.'rr., emporium de sa7:cp-.ov, etc. Voir Clavel, De Marco Tullio Cicerone Græcorum interprète, Paris, 1868, p. 18 et index.

^ Saint-Lager, p. 121.

OBSERVATIONS

use très rarement de la taciilté de changer ou de nioditier les noms. J’en vois si clairement aujourd’hui le danger que si j’avais à recommencer ma carrière de botaniste descripteur, j’aimerais mieux garder constamment le premier nom publié, quel qu’il fût.

En déliiiitive voici, selon ma manière de voir, les noms qu’il ne convient pas de changer quand ils sont les plus anciens.

Xo)ns à conserver mahjré certains défauts.

1. Les noms qui expriment un ])léonasme, comme Sagittaria sagittifoUa , Cgpripediinn Calceolus, Fsanima arcnaria.^ie. etc. M. Saint-Lager* ies trouve « intolérables dans un langage scientitique. » Je ne conseillerai à personne de les créer, mais une fois faits, pourquoi les changer? Ils répètent une vérité; ce n’est assurément pas nuisible, ni obscur !

2. Les noms spécihques à forme de substantifs, comme Digitalis Sceptriun, Indigofera Anih etc. Le même auteur propose de les remplacer par des centaines d’autres noms. J’ai appuyé déjà (p. 20) sur l’excellence de ces noms, qui rappellent ceux usités auparavant ou des noms vulgaires très connus. Ils sont pris dans un sens adjectif, DigitaJis (olim) Sceptnim, Indigofera (vulgo) Anil, et se distinguent par leur première lettre capitale.

M. Les noms spécifiques composés de deux mots, comme Ipomœa Jfona nox, Lychnis Flos cacali, etc. Ils sont prohibés dans le même ouvrage, mais des plaisanteries et des imputations de routine ' ne changent rien à l’avantage de conserver des noms existants, à moins de motifs sérieux, scientiliques L

4. Les noms génériques mal construits, par exemple au point de vue d’une étymologie grecque. Il est possible qu’un nom expiime mal ce que l’auteur voulait dire, ou qu’il choque un érudit, mais comme on a le droit de donner à des genres nouveaux des noms arbitraires et qu’un nom mal fait est toujours un nom, je ne vois pas pourquoi on changerait dans ce cas.

' Saint-Lager, Nouvelles remarques^ p. 136.

‘ Saint-Lager, Nouvelles remarques, p. 43 et suivantes.

Quelques auteurs écrivent hona-nox, Nlos-cuculi^ce qui sauve l’objection (le M. Saint-Lager, car alors les mots sont univoques.

SCR DIVERS ARTICLES DKS LOIS

Puisque l’auteur aurait pu tirer au sort les lettres ou les syllabes, a fortiori il pouvait se rapprocher d’iiu mot grec ou latin.

5. Les noms génériques tirés d’un nom d’homme, dans lesquels on n’a pas suivi exactement l’orthographe du nom, afin de les rendre moins longs, plus harmonieux, plus conformes aux usages latins, etc., comme Andreo^kia d’après Andrzeiowski ; Gundelia, dédié à Gundelsheimer. Aujourd’hui ces mutilations de noms ne sont guère pratiquées et l’article 27 les blâme, mais celles qu’on a faites méritent d’être conservées, à cause du principe supérieur que la fixité est désirable

6. Les noms d’espèces qui ne sont pas latins, mais dans l’es- ])rit de la langue latine et parfaitement intelligibles. On peut citer le mot arvensis. J’indiquerai de même hrasiliensis, canariensis, capensis, qui ne sont pas construits selon la règle du latin, car c’étaient les noms de villes qui donnaient des adjectifs en ensis (parisiensis, atheniensis), tandis que les noms de pays donnaient la désinence us (italiens, germanicus). Il en résulte ([lie hrasïlianus est plus correct que hrasiliensis, mais pourquoi changer celui-ci quand il existe? M. Daydon Jackson cite comme une pédanterie de changer crassinervia en crassinerris, triiiervia en trinerris, parce que ces mots ne sont pas dans les dictionnaires. On peut en dire autant de spinoscens^ latisepta^ capillifloraj, f/enistifolia, etc., etc. Tous ces noms et beaucoup d’autres se comprennent, sans être véritablement latins. Cela suffit. Sans eux, il aurait été impossible de nommer toutes les espèces dans les genres qui en comptent des centaines.

7. Les noms qui ont été faits sans égard pour les conseils donnés dans les articles 33 et 36. Les changer serait contrevenir à l’article 16, qui est fondamental, et aux alinéas 2 et 3 de l’article 3, qui sont également à la base de toute bonne nomenclature.

8. Les noms tirés de langues différentes. Ils sont devenus nombreux depuis qiTon a employé la syllabe en pour un grand nombre de sections au commencement d’un mot latin : Eusorhus, Euscorzonera, Euevum^ Eucomhretum, etc., etc. Ce sont des barbarismes, au point de vue grammatical, mais vaudrait-il

^ Voir dans Bentham, On Eüpliorbiaceœ^ p. 105, 190, des réflexions judicieuses sur l’orthographe des noms d’hommes en latin et sur l’avantage de conserver les mots faits avec altération d’un nom écrit d’une certaine manière dans une langue moderne.

OBSERVATIONS SUR DIVERS ARTICLES DES LOIS

mieux dans la science avoir deux noms pour chacun de ces groupes? Je ne le pense pas.

9. Un nom qui paraît contraire à ia vérité, mais qui peut devenir exact à la suite de découvertes. Je comprends, par exemple, qu'il ait fallu changer le nom de TAsclepias syriaca, puisque l’espèce est américaine, mais si une plante appelée syriaca était connue en Perse ou en Arabie, non en Syrie, il est possible qu'elle ait existé en Syrie, ou qu’on l’y découvre tôt ou tard. Mieux vaut dans ce cas conserver le nom.

10. Un nom qui se trouve faiblement ou partiellement en opposition avec le caractère du genre ou de l’espèce. Les noms significatifs ne peuvent exprimer qu’un des caractères du groupe, et il est possible que l’une des unités diffère sur ce point, en s’accordant d’ailleurs avec l’ensemble. Tel caractère exprimé dans le nom de genre ou d’espèce est quelquefois médiocrement vrai dans une des espèces ou dans certaines variétés. Si l’on voulait éviter ces inconvénients il faudrait renoncer à une quantité de noms signihcatifs, et ce serait un bouleversement complet. Mieux vaut supporter quelques contradictions partielles ou secondaires.

11. Les noms de genre ou d’espèces très semblables de son ou de sens, mais qui diffèrent cependant par l’orthographe. M. Chaper ’ me semble allei’ trop loin lorsqu’il propose de changer, comme formant des emplois doubles, des noms tirés de Ermann et Hermann, Filippi et Philipin, et des adjectifs tels que fliiviornm, fluvialii>, flnviatllis, employés dans le même genre. M. Asa Gray • observait avec raison qu’il aurait mieux valu éviter de faire ces noms, mais que les botanistes ne sont pas disposés à les changer une fois qu’ils ont été faits. On peut ajouter que la prononciation des lettres varie d’une langue à l’autre et que, par conséquent, elle n’a pas l’importance de l’orthographe.

‘ Bapport de la Commission de la Société zool. de France, p. 4, 5, 20 et 21.

* American journal, 1853, p. 157.

Page 1