Nomenclature des groupes inférieurs aux variétés
Lorsque nous avons discuté, dans le Congrès de 1867, les articles 9 et 10, l’attention ne s’était guère portée sur les degrés inférieurs de la hiérarchie des groupes. Il avait paru suffisant de dire (art. 9) qu’on reconnaît dans plusieurs espèces des
* Compte rendu, page 177.
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variétés^ des sons-variétés^ des variations, et même des sousvariations; que dans les plantes cultivées il y a des modifications plus nombreuses; enfin (art. 13 et 38) que les groupes inférieurs aux variétés doivent être distingués seulement par des lettres ou des chiffres. Les observations de Darwin, en 1877, sur le dimorphisme de plusieurs espèces h et beaucoup de descriptions récentes, qui ne méritent pas les mêmes éloges, mais qu’on aurait tort de négliger à cause de certains défauts de nomenclature, nous obligent à considérer aujourd’hui de plus près les formes comprises entre les individus et les variétés ou les espèces.
Toutes les fois qu’on examine attentivement, sur des échantillons nombreux, de diverses origines, une espèce qui paraît homogène, ou une variété, on découvre qu’elle se compose de formes différentes qui constituent de petits groupes. Ces groupes sont ordinairement vagues, parce qu’ils offrent des transitions, et passagers, parce qu’ils se croisent facilement ou que l’hérédité les détruit, mais les uns constituent le faisceau, pour ainsi dire, du groupe appelé espèce ou variété, tandis que d’autres s’en éloignent, notamment ceux que nous qualifions de monstruosités. Ils sont tous plus ou moins héréditaires. Les diversités sexuelles et le dimorphisme de certaines espèces quant aux organes floraux créent des associations de même ordre, plus différentes de forme, mais qui durent seulement une génération. On pourrait appeler tous ces groupes en nombre indéfini et minimes des micromor plies. Leur étude est précieuse pour montrer les variations des êtres organisés. Elle a une grande portée si l’on a eu soin d’expérimenter la facilité de croisement et le degré d’hérédité de ces formes élémentaires presque semblables.
Les micromorphes existent dans le règne animal comme dans le règne végétal. Quand on a distingué des races et sous-races, il se présente encore des distinctions, dont les caractères sont minimes. Quelques-unes se manifestent par des effets physiologiques dont la cause échappe à nos moyens d’observation. Par exemple, les abeilles d’une ruche, lorsqu’elles entrent dans une ruche autre que la leur, peuplée d’abeilles de la même race, sont vite reconnues et maltraitées. Il faut qu’elles aient quelque
‘ The different forms of flowers on plants of the same species.
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chose de différent, ou dans la forme ou plutôt dans l’odeur déterminée par les organes de sécrétion, ce qui prouve que les individus de chaque ruche sont un groupe naturel minime. Dans l’espèce humaine les familles, et aussi les indhidus ayant certains caractères communs dans une population homogène d’apparence, constituent des groupes élémentaires inférieurs aux sous-races.
Je ne saurais nullement blâmer MM. Jordan et Gandoger au sujet des recherches qu’ils ont faites sur les variétés et sur ce que j’appelle des micromorphes. S’ils les avaient poussées jusqu’à des expériences sur la fécondation et l’hérédité elles auraient autant de valeur que celles de Darwin, mais quoique limitées aux formes et à la persistance des individus dans la culture, elles contribuent à jeter du jour sur les questions dont s’est occupé le grand naturaliste anglais. Il est à regretter seulement que les auteui-s dont je parle n’aient pas suivi les procédés de nomenclature recommandés par le congrès et usités par Darwin. Au lieu de désigner au moyen de lettres, de signes, de numéros ou par des noms de fantaisie* les groupes inférieurs contenus dans des espèces ou variétés de Linné, ils leur ont donné des noms semblables à ceux du groupe supérieur appelé espèce. M. Gandoger, en particulier % subdivise le genre Kosa, et même les seules espèces d’Europe ou d’Orient en plusieurs sous-genres, dont il prend ensuite les noms comme génériques, et en quatre mille six cents formes (4600 !), pourvues de noms analogues à ceux d’espèces, par exemple : Bakeria hispcmica, ruhella^ etc., Chabertia Bourdmij, etc., etc. On peut comparer cette erreur de nomenclature à celle d’un géographe qui désignerait les parcelles de chaque propriété comme des districts, ou les ondulations du terrain comme des collines et des montagnes. Dans toutes les langues et toutes les sciences les termes reposent sur des usages. Ils ne sont arbitraires qu’au moment où on les crée. Si MM. Jordan et Gandoger avaient vécu avant Linné, ils auraient été parfaitement libres d’appeler espèces les petits groupes que Tournefort et les auteurs du siècle énuméraient avec des phrases différentes. Mais ils sont venus longtemps après Linné, qui avait nommé espèces des groupes plus étendus, ce dont il est aisé de s’assurer par sa synonymie et
’ Darwin a appelé Hero une forme plus vigoureuse que d’autres.
- Gandoger, Tabula rhodologicæ, 1 vol. in-8®, Paris, 1881.
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par des plantes européennes bien connues *. Ce n’était donc pas le cas de changer. Sans doute ces milliers de noms quasi spécifiques proposés pour dés groupes minimes dans les espèces de Linné, ne seront pas admis, mais ils deviennent une gêne pour la nomenclature des espèces qu’on découvrira successivement, à moins qu’ils ne soient entièrement passés sous silence, vu leur nombre extraordinaire. Le genre Rosa ayant plus de 4,000 formes nommées à la façon des espèces, les dix à douze mille genres du règne végétal, s’ils étaient traités de la même manière, donneraient lieu à vingt, trente ou quarante millions de noms soi-disant spécifiques. Quels seraient les livres et les index assez gros pour contenir une pareille abondance de noms?
Évidemment il faut une limite inférieure à la nomenclature des groupes. Elle doit s’arrêter au point où commencent ceux que j’appelle des microniorphes, qui sont les uns passagers (sexes), les autres tellement voisins qu’on les distingue difficilement et qu’on ne peut plus les décrire avec une clarté suffisante. Au-dessous des degrés voisins de l’espèce on est obligé d’employer d’autres procédés de désignation, qui ne sont plus des noms, ou du moins qui ne figurent plus dans la classification scientifique. Ce sont, par exemple des signes, des noms en langue vulgaire, des chiffres ou des lettres. L’emploi de ces moyens ne trouble pas la nomenclature scientifique, et ne gêne en aucune manière dans l’étude des formes inférieures, étude
^ Pour comprendre ce que Linné a appelé espèce il ne faut pas recourir à sa mauvaise définition: Species tôt numemmus, qiiot diversœ formæ in principio sunt creatæ {Phil. bot., n. 157), Cette définition repose sur un fait impossible à vérifier, par conséquent elle ne peut avoir aucune utilité comme moyen de distinguer une espèce d’une variété ou d’un genre. Linné lui même l’oubliait {Ainœn. acad., 1, p. 70; 3, p. 34) quand il admettait des espèces nouvelles formées par d’autres espèces de genres différents. Dans le siècle actuel, quelques personnes ont soutenu que toutes les formes inférieures à l’espèce ordinaire de Linné ont été permanentes a principio, tandis que d’autres supposent un seul type originel pour tout une famille et même pour le règne végétal en entier. Ainsi la définition de Linné entraîne, selon les hypothèses de chacun, une espèce, ou 10,000, ou 100,000, ou plusieurs millions. Toutes les fois qu’on prétendra définir un groupe au moyen d’une hypothèse sur l’origine on sera dans le vague le plus complet. La définition ne doit reposer que sur la place du groupe dans la hiérarchie et sur des caractères morphologiques ou physiologiques qu’on puisse vérifier.
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qui couduit à des vues aussi élevées qu’on les juge d’abord mesquines et insignifiantes.
lY. Lorsqu’un auteur a réuni un genre avec un autre, sans
NOMMER les ESPÈCES, PEUT-ON LE CITER POUR CHACUNE DES DÉSI- GNATIONS d’espèces qui RÉSULTENT IMPLICITEMENT DE LA RÉUNION?
Ce ne serait ni juste, ni possible, ni commode au point de vue pratique.
Pour être juste, il faut attribuer à un auteur exactement ce qu’il a publié. Or quand on a dit le genre B doit être réuni au genre A, cela ne signifie pas que les espèces du genre B doivent s’appeler de tels ou tels noms dans le gem-e A. Il faudra qu’on les examine une à une pour les nommer correctement.
Un coup d’œil sur le Généra de MM. Bentham et Hooker, ou sur les ouvrages de M. Bâillon, montre qu’il serait impossible d’attribuer des désignations d’espèces aux auteurs qui changent les noms de genre, sans explication sur chaque espèce. Par exemple, les genres N, P, Z étant réunis au genre A, il peut se trouver deux ou trois espèces différentes qui prendraient, aAœc le même droit, la désignation A. Janceolata, parce qu’il y avait des X. lanceolata , P. Janceolata et Z. laneeolata. L’auteur de la réunion ne s’étant pas expliqué il faut qu’un autre, s’il admet cette réunion, devienne l’auteur de nouvelles épithètes pour toutes ces espèces, dont une au plus conservera le nom de lanceoïata. Telle espèce avait peut-être un nom qui devient contraire à la vérité dans le genre fusionné, par exemple si étant nuaor onia met dans un genre dont toutes les espèces sont notablement plus grandes. D’ailleurs il y a souvent des espèces contestables dans les genres qu’un auteur réunit. Plus les genres sont nombreux en espèces difficiles à distinguer, plus il est inadmissible de citer sans examen pour des noms d’espèces l’auteur de la réunion générique. Ce serait trancher au hasard beaucoup de questions délicates.
L’étude des espèces doit être faite de l’une à l’autre, soigneusement, avec celle des genres, ou plutôt cette dernière doit résulter de l’étude de toutes les espèces. Les auteurs qui réunissent des genres ne prennent pas toujours cette peine, surtout ceux qui ne publient pas des Généra mais des fiores ou des mémoires. Les index deviendraient d’une étendue incom-
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inensurable si Tou admettait que toute réunion de genres entraîne de nouvelles désignations pour les espèces. Par exemple un auteur disposé à exagérer pourrait dire que la famille des Ombellifères se compose de dix genres seulement et 41 en résulterait peut-être des milliers de noms ou synonymes qu’il faudrait énumérer !
L’article 45 des lois s’applique ici, mais on n’y fait pas assez attention. M. Asa Gray m’a signalé l’importance actuelle de la question, dans une lettre du 20 août 1882. Il la résout comme je viens de le faire, et cite des cas dans lesquels on aurait évidemment tort d’attribuer de nouveaux noms spécifiques à l’auteur de réunions de genres, sans explication sur les espèces. Dans une lettre plus récente il insiste sur la multiplication énorme de synonymes qui résulterait d’un procédé différent. Par exemple, M. Bentham (Généra) réunit plus de vingt genres, tels que Cineraria, Ligularia, etc., au Senecio. Si l’on suppose autant de noms spécifiques nouveaux qu’il y a d’espèces dans les genres détruits, bien que M. Bentham ne les ait pas nommées, ce serait une centaine au moins de noms. Mais il est douteux que les auteurs abandonnent quelques-uns des anciens genres et alors on aurait créé des synonymes très inutilement. Les fusions de genres proposées par M. Bâillon sans qu’il ait nommé les espèces, entraîneraient une multiplication énorme de synonymes. Xe vaut-il pas mieux attendre que la réunioii des genres ait été admise par la plupart des botanistes et que des noms spécifiques aient été publiés expressément avant de charger les index d’un pareil bagage ? M. Jackson suivra notre manière de voir^dans l’immense Xomendator dont il s'occupe.