ESPAGNE
EXTRAIT
D'un article de la Revue des Deux-Mondes du iS septembre 1836, par M. L. Viardot,
c La révolution de juillet fut saluée par tous les peuples opprimés comme une aurore de délivrance : les réfugiés espagnols surtout durent croire qu'après l'attentat politique de i823, qui les avait chassa de leur pays, la France libre à son tour devait , par justice et par intérêt , rendre à l'Espagne la liberté qu'elle lux avait ôtée. Aux premières nouvelles de la victoire des trois jours, ils accoururent à Paris de tons les points de l'Europe, et bientôt une réunion s'y forma, une espèce de junte composée de toutes les sommités de l'émigration libérale, anciens ministres députés aux cortès, généraux, conseillers d'État, etc. Je citerai seulement ceux qui depuis lors ont joué des rôles importants dans les affaires de leur pays, le comte de Toreno , MM. Mendizabal , Isturiz, Gaîiano,
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Angel Saavedra (duc de Rivas), Galatrava, Gil de la Guadra » Torres, San- Miguel, Soane, etc. Cette réunion se mit à l*œuyre : elle avait dès l'abord à remplir deux tâches principales : rétablir des relations avec les patriotes espagnols de l'intérieur, et se mettre en communication avec le nouveau gouvernement français. Admis dans l'intimité de la plupart de ses membres et jusque dans leurs assemblées, je fus chargé de cette mission , qui avait elle-même un double objet. La première partfe du rôle qui m'était confié s'adressait directement au Palais-Royal , devenu le siège du gouvernement à la place des Tuileries désertes. L'émigration espagnole demandait qu'on l'aidât à soulever son pays, à repousser Ferdinand VU et sa famille jusqu'à quelque autre Cherbourg. Elle offrait en échange^ sous la promesse d'une ratification solennelle des certes nationales , la couronne d'Espagne au duc de Nemours. Ce nouveau Philippe V , en épousant dona Maria , l'héritière de don Pedro, alors à Paris, réunissait,. par un mariage, le Portugal à l'Espagne, comme au temps des rois catholiques, Isabelle et Ferdinand , s'étaient réunis la Castille et l'Aragon.
( La proposition fut reçue comme elle devait l'être, avec empressement , je dirai presque avec enthousiasme. On encouragea les réfugiés espagnols ; on leur laissa toute liberté d'agir ; on leur promit des secours efficaces ; 100,000 fr. furent tirés de la cassette royale pour aider aux premiers besoins.
I C'est M. Mole, alors ministre des aflkires étran" gèresy qui remk cette somme, de la main à la main , aa général Lafayette, et qui en détermina l'usage d'accord avec lui.
c Soixante et dix mille francs furent portés à Bayonne par M. Ghevallon pour être distribués aux réfugiés qui se rendaient à la frontière, et 30,000 fr. à Marseille, par M. Dupont, pour être envoyés au général Torrîjos, qui préparait à Gibraltar une expédition sur l'Andalousie.
t La seconde partie de ma mission s'adressait aux ministres, agents officiels du gouvernement. Je me présentai cbezM. Guizot au moment où il prenait possession du ministère de l'intérieur. Je lui exposai l'objet de ma visite, les intentions des réfugiés espagnols, et lui demandai la réponse catégorique qu'ils attendaient , soit pour agir, soit pour se désister. M. Guizot me répondit sans hésitation : c Dites à ceux qui vous envoient que la France a commis un crime politique en 1823 ; qu'elle doit à l'Espagne une réparation complète, éclatante, et que cette réparation sera donnée. > Une réponse si explicite, qui combla de joie les réfugiés espagnols, et les engagea sans retour dans leur entreprise, ne pouvait être une vaine parole; l'effet, comme on va le voir, ne s'en fit pas attendre.
« La société Aide-loi, le ciel i* aidera, venait de former, sons le nom de comité espaçinol, une réunion de membres pris dam son sein , chargée d'employer,
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pour révolutionner TEspagne, tous les moyens dont elle disposait. Le comité se composait de flIM. Gar* nîer- Pages , Loêve -Veimars , Marchais , Gaaja « E. Arago, Y. Schœlcher et quelques autres. Py fds adjoint. Notre principale occupation était de rassembler aux pieds des Pyrénées, une petite armée d'enrôlés volontaires, qui aurait pénétré en Espagne sous la conduite des généraux réfugiés, et dont l'apparition aurait donné le signal aux patriotes de l'intérieur. Nous adressâmes dans les provinces, aux correspondants de la Société, des commissions pour recueillir des secours, et nous reçûmes à Paris des souscriptions nombreuses. Hors M. Laf&tte, qui refusa, tous les ministres, y compris M. Sébastiani , nous remirent leurs offrandes personnelles; j'ai encore entre les mains des signatures qu'on peut être étonné de trouver aujourd'hui sur une liste de souscription si révolutionnaire : MM. Bertin de Vaux , Baillot , Gautier, Jacques Lefebvre , Rambuteau , Bérenger, Gunin-Gridaine, etc., etc. M. Casimir Périer, alors ministre sans portefeuille, autorisa son flls aîné à faire partie du comité, donnant ainsi à nos opérations une couleur presque officielle. Mais M. Guizot, plus que tout autre, nous fournit les moyens de rassembler à la frontière les petites troupes recrutées à Paris. Chaque jour les voitures publiques avaient un certain nombre de places réservées pour le comité, et destinées à transporter à Bayonne on à Perpignan les émigrés qui prenaient du service. Des caisses
d'armes et d'équipements étaient expédiées par la même TOie. Enfin , d'après l'ordre de M. Gaicot , on délivrait , k la préfecture de police, sur la simple signature de quelques membres du comité, des feuilles de route collectiyes pour les volontaires français, italiens et allemands qui se rendaient à la frontière, et des troupes de cent , deux cents hommes, leurs officiers en tète, partaient, tambour battant, enseignes déployées, recevant sur toute la route les prestations militaires comme des soldats de notre propre armée. Je puis citer, entre autres, et pour donner toujours la preuve de ce que j'avance, les détachements commandés par MM^ Borso di Garminati, Charrier, Barrage, Rouy, Galante, Gesarini , Legris, Freytag, etc.
c Cette fièvre révolutionnaire, dont le gouvernement semblait atteint, lui dura peu. La diplomatie étrangère intervint au Palais- Royal , apportant des propositions de paix et d'alliance. On fit remarquer que les fameux traités du 20 novembre 1815, conclus pour vingt ans, étaient encore la loi politique de l'Europe; que les souverains contractants s'y étaient engagés à maintenir sur le trône de France la famille des Bourbons, et à se garantir mutuellement contre le retour de toute révolution dans ce pays ; que Louis-Philippe étant Bourbon lui-même, on pouvait à langueur ne pas voir dans son avènement une violation des traités, un casus heUi; mais que ce serait sous la condition qu'il comprimerait lui-même
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Tesprit démocralique, et donnerait à l'Europe coalisée les mêmes gages de sécurité contre sa révolution que donnaient les Bourbons de la branche aloée. L'envoi de M. Talleyrand pour plénipotentiaire aux conférences de Londres fut la réponse aux insinuations de la diplomatie. Dès lors fut oublié ce rêve de la couronne péninsulaire; l'Espagne, l'Italie, la Pologne , qu'on avait sinon soulevées, au moins encouragées sous main , furent abandonnées à elles- mêmes. I Le gouvernement français tourna de plus en plus à la politique nouvelle. Désireux d'ajouter la reconnaissance du cabinet de Madrid à celle des autres cours de l'Europe, il sacrifia décidément la cause espagnole à ses convenances. Les secours de route furent retirés, les départs défendus, et des mesure» rigoureuses furent prises contre les réfugiés. >