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LE PÈRE LACORDAIRE

Février 1863.

Dans l'intérêt delà vérité et même de la gloire du P. Laoordaire, il est temps que quelques réserves, quelques remarques respectueuses, mais nettement accusées, se mêlent au concert d'hommages et de regrets dont on entoure la mémoire de l'illustre religieux. Cette gloire, ce talent et surtout cette belle âme sont de taille et de force à supporter certaines critiques de détail qui ne peuvent d'ailleurs s'appliquer qu'aux rapports du P. Lacordairc avec la vie publique et politique de son temps. Nous espérons prouver que, le P. Lacordaire s'étant presque constamment trompé dans les choses humaines et ayant toujours été, au contraire, admirablement vrai dans les choses divines, ce mélange de lumière et d'ombre ajoute

* Lettres à de^jeuneê gens, recueillies et publiées par M. l'abbc Perreyre.

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encore à rorigi!:alité de sa figure, au prestige de son génie et à sa bienfaisante influence.

Hais d'abord hâtons-nous de placer hors du débat le Kwe mônne que nous annonçons, et le suave écrivain (c'est de Tabbé Perreyve que je parle) qui semble avoir hérité, avec une nuance plus délicate, do toutes les qualités ten« dres et charmantes de Tesprit et du style de son maître. II y a chez l'abbé Perrejve je ne sais quelle grâce sereine et persuasive qui vous touche, vous pénètre et vous émeut comme la confidence d'un ami. En lisant la préface dont il a fait précéder ce volume, j'avoue que, sans les guillemets, il m'eût été impossi])le de distinguer sa prose de celle du P. Lacordairo ; tant ces deux âmes limpides se sont baignées Tune dans l'autre ! Quant aux lettres, aux fragments, un peu incohérents, tournant un peu court, mais tout imprégnés du céleste arôme, qui forment ces quatre cents pages, on y trouvera une nouvelle preuve à Tappui de cette opinion qui commence à s ac créditer et d'après laquelle le P. Lacordaire épistolaive serait supérieur encore au P. Lacordaire orateur et écrivain: supériorité fort explicable; car des lettres telles que celles-là n'avaient besoin que des qualités qu'il possédait à un degré incomparable ; surabondance de beauté et de pureté morale, expansion de cœur, onction, trésor de tendresse, finesse de sentiment élevé jusqu'au génie, — tandis qu'il faut à l'écrivain, à l'orateur, une justesse, une mesure, une solidité de jugement, sans lesquelles l'autorité ne peut plus être égale à l'éclat et au charme.

Toutefois, par la nature des sujets qu'il traite, ce volume nou3 échappe presque en entier. C'est presque un livre

de piété: or, pour la critique laïque ou profane, il y a dos limites qu'elle ne saurait dépasser; elle ne peut et ne doit rendre compte que de ce qu'il lui estpossible de discuter. Toutes ces questions de dogmes, de sacrements, de virginité, etc., etc., sont nécessairement très-gênantes pour un homme exposé à parler demain de M. Feydeau, comme il parlait hier de H. Hichelet: c'est pourquoi nous allons essayer d'agrandir notre cadre et de juger le P. Lacordaire sur un autre terrain.

Le P. Lacordaire a été, et il s'en vantait, un libéral ; libéral impénitent, telle est la dernière parole publique qu'il ait prononcée en ce monde. Ce mot de libéral a reçu ou subi, depuis quarante ans, tant de significations différentes, qu'il est assez difficile de le définir, en France surtout, où les passions, les intérêts, les positions personnelles se sont si souvent chargés de bouleverser et de refaire à leur guise les définitions indiquées par le bon sens. Mais enfin je me figure que libéral veut dire ami de la liberté ou des libertés. Si donc il est prouvé que ces libertés, niaintes fois égorgées par la Révolution, sont ^ très-mal sauvegardées par la démocratie, on nous accordera qu'un libéral clairvoyant devrait être le contraire d'un révolutionnaire et le contraire d'un démocrate. Lacordaire l'a-t-il été? Hélas! non, et il n'y a pas là-dessus d'illusion possible. En haine de toute réaction aristocratique, et pourquoi ne pas le dire? par suite d'une indifférence presque malveillante pour la branche aînée des Bourbons, il accueillit avec joie la Révolution de juillet; ce qui prouve combien le sens politique était en lui inférieur à tout le reste. 11 ne s'agit pas ici de faire du senti-

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ment, de contester des fautes évidentes, de réveiller de vieilles querelles. Mais enfin il est clair, et H. Ernest Renan lui-même a excellemment démontré S dune part, que cette atteinte radicale portée aux bases les plus essentielles du gouvernement constitutionnel, ne pouvait être que d'un fatal exemple et d'une conséquence meurtrière; de l'autre, que, plus le principe monarchique était maintenu intact et pris à sa source même, plus il était facile d'édifier au-dessous une constitution libérale. La légitimité, ou, si ce mot effraye, la tradition servant à cimenter l'alliance de l'autorité et de la liberté, tel aurait été l'idéal de ce gouvernement, à l'égard duquel nous avons joué le rôle de ces maris qui fiassent leur temps à quereller leur femme, et à la pleurer quand elle est morte.

Cette vérité, passée aujourd'hui à l'état de lieu commun, le P. Lacordaire a commencé par la méconnaître. Ce qui le séduisit, nous le savons bien, et ce qui l'excuse, c'est que tout, même la persécution, lui parut préférable à cette espèce de connivence, plus apparente pourtant que réelle, établie, sous la Restauration, entre le Trône et V Autel. Mais ce motif spécieux ne l'entraina-t-il pas trop loin? Son cœur de prêtre et de futur apôtre ne devait-il pas être déchiré, lorsqu'il voyait en 1851 la Révolution se traduire en actes sauvages, piller l'archevêché, saccager Saint-Germain-!' Auxerrois, jeter dans la Seine tant de richesses amassées par la piété et le savoir, et menacer les jours du saint archevêque qui se vengea, l'année suivante,

' Dans un article sur les Mémoires de M. Guizot, publié por la I Revue des Deux Mondes, !•» juillet 1859. ^

fiO GAD6ERIKS LITTeBAIRE8.

on se dévouant, avec une ardeur de martyr, à une pdpHlation ingrate, décimée par le choléra? Pouvait-il échapper à un sentiment d'hésitation et de crainte, quand il eoffipT tait d*une main les pulsations fébriles du dangereux génie dont il était le disciple, et (fo'il rompait, de l'autre, les sages traditions des Boiiald, des Frayssinous et des Que* len? C'est qu'il y a toujours péril à déplacer ou à briser les grandes lignes qui coordonnent la politique, la philosophie et l'histoire. Pour l'immense majorité des consciences et des âmes, religion signifie ce qui lie, et non pas cequiémàncipe:rûrdrereligieux,80cialet moral £6 fait avec de l'autorité plus encore qu'avec de la liberté, ef, nous le répétons, pour que ces deux forces s'unissent et se complètent l'une par l'autre au lieu de se combattre, il faut, chez un peuple, une maturité, un degré d'éducation intellectuelle et politique que la France évidemment n'a pas encore atteint . Hais l'imagination passionnée du P. Lacordaire suppléait aux défaillances de cette génération libérale dont il avait partagé les illusions, les inquiétudes et les rêves; il comblait, parla ferveur et la générosité de ses croyances, les vides ou les contradictions qu'elle avait laissé se former dans l'ensemble de aes idées à la fois réparatrices et destructives. Une fois sur cette pente, il allait, quoi qu'on en ait dit, à l'extrême, et peut-être, en se revêtant de cet habit de dominicain qu'il portait avec tant de bravoure, songeait-il à ces grands rôles de moines populaires, d'agitateurs catholiques, aussi éclatants au moyen âge ou au temps des républiques italiennes qu'impossibles dans notre siècle. Ce détail seul suffirait à prouver à quel point Lacordaire ^ut sujet i ae

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tromper sur son époque. I) mit le roman dans la politique, comme il devait, à la fin de sa vie, le mettre dans This** toire de Marie Madeleine, conorae il Teût transporté dans la chaire chrétienne, si, de ce eâté, sa foi et sa vertu admirables n'avaient tout sauvé, si la pureté et Texcelience de sa pensée n'avaient tempéré ou corrigé la hardiesse souvent excessive de Texpression ou de l'image.

Sachons signaler cette erreur d'optique, cette facilité du P. Laeordaire à prendre, dans les rapports de la religion avec la politique, le mirage pour la terre promise; mais ne nous en plaignons pas trop fort! Ce hit là, sinon tout le secret, au moins la cause première de Tinfluence du P. Lacordaire sur la jeunesse de son temps. Et, à ee propos, sans abuser des rapprochements et des parallèles, ne pourrait-on pas reconnaître une sorte de prédestination divine dans les vicissitudes de l'apostolat et de la prédication cathoHque au dix-neuvième siècle?

Ne remontons pas plus haut que la Révolution de 1830: bornons-nous à signaler trois phases différentes pour ou contre lesquelles la Providence a ménagé trois enseignements différents, représentés par trois hommes également appropriés au moment où ils paraissent, au combat qu'ils livrent, à Tauditoire qu'ils subjuguent. L'avènement du P. Lacordaire dans cette illustre chaire des Conférences comcida, on s'en souvient, avec un temps où l'esprit nouveau était encore dans toute sa fièvre de liberté et de conquêtes, où les voix du passé n'avaient plus d'échos, où il était impossible d'amortir, mais essentiel de diriger cette fougue juvénile, mêlée de généreux enthousiasmes et de dangereux entraînements. Le P. Lacordaire se plaça har-

diment au milieu, au cœur même de cette génération dont il avait compris et partagé tous les rêves, de cette jeunnssc qu'une double révolution politique et littéraire poussait aux aventures et aux extrêmes. Il n'essaya pas de la décourager ou de la refroidir; il lui dit : « Tu as soif d'idéal; ta liberté t'enivre; l'infini t'attire et te tourmente: heureuse soif! noble ivresse! attrait et tourment dont tu dois être fière! Ton but est digne de toi; mais il n'est pas où tu le cherches; cet infini auquel tu aspires, tu ne le trouveras pas sur la terre, dans l'assouvissement de passions bornées et misérables qui ne te laisseront que lassitude et que dégoût, dans la poursuite de sophismes menteurs, chargés d'affaires du doute, déguisés en courtisans de la vérité. Dieu seul peut t'expliquer ce secret de grandeur et de misère qui est ton honneur et ton supplice: dans le ciel seul, auquel tendra sans cesse et malgré toi la portion divine de ton être, tu ressaisiras cet idéal de liberté et d'amour, de vérité et de beauté, dont le monde ne t'offre que de décevantes images. Gomme toi je suis un enfant du siôcle: j'ai rêvé, souffert, espéré, erré comme foi ; je ne viens pas du fond de ces sanctuaires inconnus où l'on t'a dit que des gardiens ombrageux veillaient sur des dogmes immobiles : Suis-moi ! Ne nous séparons pas; faisons ensemble le pèlerinage ; remontons ensemble aux sources éternelles! La liberté est le plus précieux; mais le plus fragile de nos biens. Toutes ces passions terrestres, toutes ces révoltes humaines qui militent en son nom conspirent à la briser: trempons-la dans les eaux vives de la foi et de l'amour; elle en sortira transformée en un Qcier impérissable! » — En un mot, c'est dans le mondç.

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