‹ Nouvelles semaines littérairesChapitre 12 sur 26 · LE PÈRE LACORDAIRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE LACORDAIRE

an milieu des hommes, que se posa le P. Lacordaire, pour les entraîner avec lui vers Dieu:, il leur montra que ces aspirations ardentes, dont il ne leur demandait pas le sa* orifice, ne pouvaient avoir qu'une issue, le ciel; qu'une réponse, TÉvangile.

Quelques années s'écoulèrent; l'aspect de la société changea: les grands programmes avaient avorté en de petites œuvres; les grandes causes s'étaient perdues en de petits effets. Un vague sentiment de fatigue et de regret s^empara de cette génération superbe, que la science trahissait déjà, que la liberté allait trahir, qui chaque jour Voyait une idée se détacher de son chemin et tomber avec un bruit lugubre, comme ces pierres qui se cassent sous le pied du voyageur et dont les débris roulent au fond du gouffre. En même temps, Ton s'aperçut que ce passé, répudié en masse, avait du bon; qu'il était difficile d'écarter sans péril ou de remplacer sans désavantage tout ce qu'il apportait de garanties d'ordre et d'autorité dans le monde moral, dans l'organisation sociale ; qu'en politique peutêtre, en religion très-probablement, d'immenses injustices avaient été commises; qu'il était temps de s'arrêter sur cette pente, si l'on voulait sauver du naufrage ce qui pouvait encore être sauvé. Le P. de Ravignan répondit admirablement à cette période de désabusement et de lassitude, à ces lendemains d'ivresse intellectuelle, à ces velléités de retour vers tout ce que l'on avait calomnié et démoli. 11 n'avait rien accepté de son siècle que cette robe de jésuite, destinée, semblait-il, à tous les outrages : il arrivait d'un camp opposé à celui des vainqueurs, et il se trouvait que ceux-ci, embarrassés ou effrayés de leur triomphe, ètaieitt

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près de 8*huinilier devant ce vaincu. A cet auditoire qu'avaient tour à tour travaillé le sophisme et le doute, il disait avec un accent de pieuse certitude : « Nous, messieurs, nous croyons! » Et ces simples mots marquaient à la fois le point de départ et le but, la séparation passée et le rapprochement possible entre le prédicateur et rassemblée. Il se tenait à l'ombre de la croii et, pour ainsi dire, à côté de son Dieu, nous adjurant d'aller vers lu!, non plus au nom de nos songes et de nos conquêtes, mais de nos déceptions et de nos chutes. Le P. de Ravignan fut le médiateur de cette réparation suprême à laquelle avaient droit bien des choses humaines ou sacrées qui trouvèrent en lui leur expression la plus parfaite. L'onction majestueuse de sa figure et de sa parole, la beauté de son langage, Tardeur de sa foi, la sainteté de sa vie, son action incessante sur les âmes, acclimatant le passé dans le présent, firent profiter la religion de tous les préjugés, de tous les souvenirs et de tous les prétextes dont on s'était armé contre elle.

Mais le siècle fait encore un pas: il ne s*agit plus d'enthousiasme, ni même, hélas! de regret ou de lassitude. A l'esprit de conquête et d'aventure, aux tristesses du mécompte, a succédé la satisfaction égoïste de l'être matériel, prêt à remplacer le chimérique par le positif, le rêve par le chiffre, à se consoler, dans le monde des affaires, des défaillances du monde moral et des déceptions de Tmtelligence. On ne prétend plus créer des poétiques nouvelles, ni de nouvelles philosophies. On fait bon marché de tout ce qui s'offrait ou se dérobait naguère an génie ou à l'orgueil moderne. Désormais, c'est à ses alliances victorieu-

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ses avec la matière» c'est au progrès de Findustrie, de la science, de la yapeur, de la machine, du bien-être^ que l'homme demande ses brevets de grandeur et d'omnipotence. Favorisé par des événements qui humilient la sagesse humaine, surexcité par des institutions qui ôteat à la pensée intelligente et libre sa responsabilité et son initiative, ce progrès d'un nouveau genre devient le mot d'or dre, le symbole, le credo d'une époque qui ne veut plus subir ni Thumiliation de croire ni le chagrin de douter. Il monte dans toutes les chaires, il s'affiche sur tous les murs, il s'affirme dans tous les livres ; il recrute des armées de savants, de travailleurs, d'artistes» d'ingénieurs» de charlatans et de dupes; il démolit des villes pour les rebâtir, donne la fièvre au capital pour doubler sa force» lyoute des rayons neufs à l'antique roue de la fortune, fait tourbillonner dans une ronde du sabbat les miUions fantastiques. Il s'insinueà la frâ dans la société officielle, heureuse de déplacer ainsi les éléments de l'activité ou de ragitation publique, et dans celte société souterraine qui poursuit sous ces airs affairés son travail clandestin et destructeur. Semblable au loup devenu berger; il n*est qu'un des mille déguisements ou une des mille transformations du socialisme : de ce socialisme qui épouvante lorsqu'il tient à In main une torche, un pavé ou un journal maculé par des mains d'ouvriers, et qui rassure lorsqu'il se présente en habit brodé, un carton sous le bras, correctement fidèle aux formalités bureaucratiques. Le Progrès !

Le progrès réalisant des merveilles, le progrès accompli par l'hommeseul, assez fort pour se passer de Dieu, vuil.i l'idole dont le culte allait succéder aux religions tombées :

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qu'importaient les chutes et les feux pas dans les âpres sentiers de la métaphysique, sur les dmes de Fidéal? Sur ce chemin déblayé, nettoyé, sablé, bordé d'arbustes aux fruits d*or, sans autre horizon que les ridiesses et les plaisirs delà terre, l'humanité devait marquer chacune de ses haltes par une découverte, chacun de ses pas par un prodige. C'est à cette phase qu'a répondu le P. Félix ; mais il est temps de revenir an P. Lacordaire.

Sauf un seul point, les orages du cœur et des sens qu'il avait ignorés ou domptés, il était donc des nôtres; il était un de nous; il s'était trompé, plus noblement, mais aussi complètement que nous tous; de l'autre côté de nos erreurs et des siennes, il nous montrait les vérités immortelles qui offraient un port à notre commun naufrage. Certitude dans le ciel, inconséquences et mécomptes sur la terre, puissance de persuasion divine augmentée plutôt qu'amoindrie par le défaut de clairvoyance ou de prévoyance terrestre, et, par-dessus tout cela, facultés incomplètes, mais splendides, d'écrivain et d'orateur, génie irrésistible quand il s'élève, aimable encore quand il s'égare, charbon ardent dû prophète dans le cœur et sur les lèvres, triple perfection de l'amitié, la passion, la sagacité et le dévouement; âme évangélique, feu de vestale chrétienne, le tribun incessamment adouci par l'ange, voilà le P. Lacordaire.- Ajoutons que son erreur avait quelque chose de flatteur ou d'attrayant pour cette vanilé secrète qui est au fond de tout, et qu'il rencontrait dans son auditoire. De même que plusieurs de ses illustres amis oublient un peu trop qu'un libéralisme aristocratique et catholique, installé dans un beau salon, au milieu d'un

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groupe d'élite» et ouaté de cent mille livres de rente» est assez difficile à suivre pour le pauvre monde, de même rillusion du P. Lacordaire [consistait à oublier que, pour toucher impunément à tant de questions alarmantes, pour concilier des idées si longtemps et si souvent contraires, pour réaliser le rêve de démocratie catholique, pour prendre pied sans prendre feu sur les combustibles révolutionnaires, il fallait un génie comme le sien, une âme comme la sienne, une vertu comme la sienne, et que des multitudes dépravées par un demirsiëcle de mauvais conseils et de mauvais exemples, ne marcheraient sur ses traces que pour briser en passant tous ses dieux et toutes ses idoles. En un mot, pour nous tromper avec le P. Lacordaire ou plutôt pour que sa chimère devînt une vérité, nous étions préalablement invités à lui ressembler. Pouvait-il y avoir une invitation plus douce, une tentation meilleure, un idéal plus séduisant pour des âmes partagées entre leurs aspirations et leurs misères?

Pourtant, le P. Lacordaire 'put reconnaître, en février 1848, de quel côté penchait et tombait la démocratie. S'il avait eu l'instinct vraiment libéral^ ou du moins s'il avait été conséquent avec lui-même, il aurait immédiatement compris que cette décevante victoire ne pouvait être pour la liberté qu'une catastrophe irréparable, que dépareilles orgies débilitent pour longtemps l'organisme de» sociétés et les condamnent à vivre de diète et de régime. Cette prévision ou cette certitude ne pouvait être compensée que dans un ordre de sentiments, de rancunes et de souvenirs auxquels le P. Lacordaire était absolument èti^ngér. Il ne pouvait pas, comme nous, se décla

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rer consolé de ses angoisses par une déchéance qui vengeait les vaincus de 1850, lui qui n'était pas au nombre de ces vaincus, qui ne les aimait pas, qui vouait aux choses du passé, à la noblesse, à la monarchie, à l'ancien régime, une antipathie à peine balancée par sa cj^arité d'apôtre. Eh bien! il se précipita dès l'abord dans le mouvement, non pas même, comme ses éloquents et courageux amis, les Falloux, les Hontalembert, pour le modérer et le di-* riger, mais pour en être la personnification religieuse et sacerdotale, pour jeter sur cet amas de haillons et d*orîpeaux de 95 sa robe blanche de dominicain. Nous n'oublierons jamais l'impression douloureuse que nous ressentîmes en voyant cette robe figurer, devant le Paris moqueur et goguenard, dans le vestiaire de cette asseniblée, où l'on rémarquait un paysan breton en costume complet de la Closérie des Genêts, des ouvriers, des nègres, des sergents, et où peu s'en fallut qu'on ne vit des domestiques : tristes représentations où personne rfétait dans l.e vrai, excepté les énergumènes qui voulaient surmener leur triomphe, où une situation fausse pesait suf les hommes les plus éminents et les plus sincères! Il arriva ce que l'on avait pu prévoir. Au premier orage qui signala cet essai de concorde universelle et de république à l'eau bénite, à la première grimace qui montra les trente-deux dents du rictus révolutionnaire, la robe blanche reconnut que ce n'était pas là sa place. Le P. Laeordaîre s'esquiva comme son collègue Déranger :. singulière ressemblance et bizarre contact entre les deux hommes qui représentaient les deux extrémités opposées de Hnfluence contemporaine, et qui ont pu croire un mo^

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ment qu'ils étaient da même parti 1 H s'esquiva, sans même avoir évité un échec oratoire, que devait nécessairement rencontrer, en changeant dfi ^nbune, le prédicateur chrétien déguisé en orateur politique!

Nous pourrions ne pas nous arrêter à cette date, montrer que l'illusion, chez le P. Lacordaire, a persisté, et; qu'il eut, même après le coup d'État, un regain de contradictions et d'inconséquences : mais nous nous sommes laissé entraîner trop loin de la littérature, et nous voudrions, avant de finir, rentrer dans notre cadfe.Nouspardonnera-t-on de dire toute notre pensée? 11 nous semble que, toutes proportions gardées et avec des teintes fort adoucies , la réception du P. Lacordaire ^ l'Académie française fut quelque peu, dans le domaine littéraire, ce qu'avait été, en politique, son apparition h, r^ssemblîiç nationale. Non pas qu'il n'eût vingt fois plus de talenl, e^ de gloire qu'il n'en fallait pour être académicien, et que l'Académie n'eût raison d'attirer à soi un homme qui l'J^onorait! mais peut-être aurait-il dû résister, et ne pas s'exposer, lui, le défenseur sacré des vérités divines, lui, le promoteur d'une restaurauration monastique, à ce qu'il y. eût un jour^ une heure où les gens malintentionnés pussent dire que la mise en présence de sa robe de moine et de l'habit noir d'un protestant illustre changeait^ une séance académique en solennité de théâtre, effaçait ^e^ ballet ou la cantatrice en vogue, et comprometiait à l^ fois l'Académie et l'auditoire.

Paris fut pris, ce jour-là, d'un de ces accès de fièvre^ d'un de ces engouements furieux qui ne seraient supportables que s'ils se bornaient à atteindre les lettrés et les

hompes d'esprit. On frémit en songeant combien de cervelles vides, de nullités mondaines, de paons et de grues de Panurge peuvent s'accumuler, en pareilles circonstances, sous la coupole du palais Mazarin. Ce qu'il y eut de pis^ c'est que l'intérêt de la séance ne répondit pas parfaitement à cette curiosité effrénée. L'air de souffrance et de fatigue du P. Lacordaire assombrit d'un crêpe cette fête de Vesprit, et mêla aux derniers accents de sa voix éloquente de sinistres pressentiments. Malgré l'immense talent des deux jouteurs, il y^ut dans la joute même et dans le choix des armes courtoises qui l'embellirent, quelque chose d'artificiel et de convenu, d'autant plus fâcheux que l'Académie est, en tout temps, plus sujette à tomber dans la convention et le factice. Enfin, là encore, le P. Lacordaire resta fatalement inférieur à lui-même. Nous n'avons plus à constater à quel point son long panégyrique des États-Unis manqua d'à-propos; mais la dernière partie de son discours, celle où il essaya de faire de la critique et de la littérature proprement dite, fut d'une faiblesse relative qui n'ôte rien à sa gloire, et que l'on peut avouer sans lui manquer de respect. On put juger la distance qui sépare, dans ces moments et sur ce terrain, un admirable prédicateur, un éminent écrivain sacré d'un bon académicien. Je crois, en vérité, qu'il vanta l'abbé Delille : Lacordaire et Béranger! Lacordaire et Delille! ces noms auraient-ils jamais dû se rencontrer ensemble? Tel est, selon nous et sous notre responsabilité personnelle, le très-petit et très-innocent revers de cette médaille, d'un métal si pur, frappée à l'effigie divine. Que faut-il en conclure? Rien de fâcheux pour le P. Lacor-

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claire, rien de flatteur pour nous. Nous sommes dans un temps où toutes les vérités qui ne sont pas absolues ont été si cruellement morcelées et, pour ainsi dire, mésalliées par des événements, des idées ou des passions contradictoires, qu'il est presque impossible d*allerd*un bout à l'autre d'une opinion sans s'égarer en chemin. La religion, directrice souveraine des âmes, ne peut rester étrangère ou indifférente aux choses de la terre; mais il est i:are que, dans son contact avec elles, les hommes ne lui imposent pas ou d'onéreux sacrifices à l'autorité, ou de dangereux sacrifices à la liberté. Cet embarras a existé pour Lacordaire plus que pour tout autre, parce qu'il était plus illustre, plus ardent, plus susceptible d'illusions généreuses, et parce que son point de départ lui prescrivait une marche sans cesse contrariée par les incidents de la vie pubUque et les démentis échangés entre la liberté et la démocratie. Si jamais nous étions tenté de lui en faire un reproche, nous relirions ses ma- ^ifiques Conférences de Toulouse;^ nous rouvririons ses lettres sur la vie chrétienne et ce nouveau recueil de Lettres que nous offre, de sa loyale main, l'aimable et sympathique abbé Perreyve. Nous songerions à cette multitude d'imaginations qu'il a purifiées et apaisées, de consciences qu'il a dirigées vers le bien, d'âmes auxquelles il a rendu le seul idéal digne d'elles. Nous nous inclinerions devant cet ensemble de bienfaits et de vertus, et nous ne nous lasserions pas de redire ce qui est toute l'inspiration de cette étude : l'erreur, dans un esprit tel que celui-là, est encore un hommage à la vérité.

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M. Emile Le Bon ètail-il à fms ai 1^31 ? Il y aurait vu, au théâtre des Variétés, une pièce très-aUmsaiiie in&bdëe : Monsieur Cagnard. Vemet, un ides nieilleurs boméâiebs du tehips, y jouait le rôle d'un vieux jpbrtier terroriste, qui ne tarissait pas touchant les vertus privées de H. de Aobés^ierre', d il ajoutait : « Il y avait aussi cet excellent M. Le Bon; un jprodige de sensibilité, înon^eur! tï élevait dés serins^ et il passait sa journée â leur chanter : Baisez; baisez, petits oiseaux ! )> — Le public riait àiix éclats : bé ne né soiit 'pas assurément des éclats de rire que provoquera le livre apologétique de M. Bniile Le Bon ; mais traduisez en uii langage sérieui les drôleries du portier républicaih ; tenez coinjpte^ ^oiir étire juste, dé ce

* A propos d'un livre de M. Emile Le Bon, de V Histoire de la Restauralidn, rar M. Louis de Viel-Caslel, et d'un article de M. Sainte- Beuve, publié daiu le CoiistùutiottnèlliW^ février 1863

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qu'il y a toujours de respectable dans les illusions, même les plus mensongères, dans les efforts, même les plus malheureux, d'un fils essayant de réhabiliter la mémoire de son père, et vous aurez une exacte idée de cet ouvrage écrit par un magistrat distingué, juge depuis longues années au tribunal de Châlon-sur-Sadne, très-raisonnable, dit-on, sur tous les autres points, et assez aveuglé par sa tendresse filiale pour ne pas comprendre que la justice, en tout temps, peut avoir des Lesurquês, mais que Thistoire de 93 n'en a pas.

De quoi s'agit-il en effet dans une réhabilitation judi« claire? dé changer d'avis sur la moralité d'une action, sur la gravité d'un crime? Non; mais seulement de constater qu'on s'était trompé sur le nom et l'identité du coupable. L'attentat commis ne perd rien de son caractère néfaste : il reste passible de l'indignation et de la vindicte publique ; tout se borne à dire : Celui que l'on croyait le coupable ne l'était pas. La réhabilitation historique, au

contraire, celle que l'on nous demande en faveur djss terroristes, n'aboutirait à rien moins, si elle était admise, qu'à bouleverser les notions du bien et du mal, à métamorphoser un scélérat en honnête homme, ou, en d'autres termes, à protester contre le bon sens et la conscience universelle. Il suffirait d'une ou deux révolutions — et Dieu sait que nous n'en sommes pas avares! — pour nous faire perdre le fruit des années de réflexion jet d'apaisement, pouir réduire à néant la vérité et l'évidence, pour rendre la postérité complice des passions contemporaines et la forcer de continuer sur les victimes l'œuvre des assassins et d«s bourreaux. Le fait accompli, le succès, une

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nécessité mille fois plus barbare que la fatalité antique, que les dieux de Carthage ou de Flnde, je ne sais<]uel patrioUsme sauvage substituant ses ivresbes au véritable amour de la patrie, il n*en faudrait pas davantage pour justifier les crimes les plus horribles qui aient jamais épouvanté le monde ou déshonoré une grande cause, pour glorifia* ces condamnés de l'histoire que nous appel- Jerions simplement des monstres, si le nom que Ton inflige à Néron ou à Caligula ne nous semblait trop doux encore pour être accordé à Marat ou à Carrier, à Fouquier-Tinville ou à Couthon.

Là s'arrête, heureusement, la puissance de l'esprit révolutionnaire, parce que ce n'est plus de la politique, mais de la morale. La passion démocratique et ëgalitaire, la crainte d'un retour à l'ancien régime, habilement exploitées, ont pu amener notre siècle à faire plusieurs éditions, plus ou moins corrigées, adoucies et diminuées, de la Révolution française ; mais la première édition, la grande, a des pages qui subsistent, que rien ne saurait effacer, sur lesquelles s'userait l'ongle de lady Macbeth, et dont les marges pourraient être obstinément surchargées par des mains complaisantes, — fût-ce des mains filiales, — sans que le texte indélébile cessât d'être l'horreur du genre humain. Cet essai, que vient de tenter H. Emile Le Bon, et dont il sied, après tout, de ne parler qu'avec les égards dus à un sentiment sacré alors même qu'il s'égare ou s'aveugle, d'autres l'avaient tenté avant lui, et pour des noms moins profondément marqués du fer rouge de la Terreur : tous ont échoué. Le pays acceptait les services des fils; il honorait leurs talents, leurs vertus et leur

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courge, comme s'ils faisaient mentir Brid' oison et n'étaient les enfants de personne; il leur fermait tristement la bouche, aussitôt qu'ils réclamaient une part, une solidarité quelconque dans un douloureux héritage. Eh! n'avons -nous pas vu le plus digne, le plus illustre, le plus loyal, le plus regrettable de tous, perdre en un mo* ment son autorité morale sur la société qu*il venait de sauver, pour avoir assumé sur sa noble tête, devant une assemblée républicaine, le vote régicide de son père?

Mais-, me dira-t-on, si la tentative de H. Emile Le Bon vous semble à la fois respectable et chimérique, pourquoi ne pas la couvrir d'un facile silence? Si la question vous parait à tout jamais résolue, pourquoi donc y revenir? Si le procès est, selon vous, jugé sans appel, pourquoi le plaider encore? Pourquoi? Avant devons le dire, laissezmoi ouvrir avec vous les deux volumes les plus récents de rÏÏistaire de la Restauration^ par H. Louis de Yiel- Castel.

Les hommes que nous voyons s'acharner ainsi à des réhabilitations impossibles sont au nombre de ceux qui professent le culte du progrès. Hommes nouveaux, doublement fils de leurs œuvres, puisqu ils ont eu à lutter contre de sinistres fantômes, c'est dans le présent et dans Tavenir qu'ils trouvent leur appui et leur force : et cependant ils se font les volontaires du passé, uniquement parce qu'il y a eu dans ce passé une date, un jour, une heure où leur nom est sorti de la foule et a pris rang dans Tinstoire. Que cette date soit funeste, que cette célébrité soit sanglante, que cette histoire soit affreuse, n'importe! D'une tache ils se font un titre ; ils revendiquent ce qu'ils

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devraient renier ; ils accaparent coiriinç patrimoine ie famille ce qiiî s'était placé en dehors et au cohtrepièd de la grande tamiile humaine : on les excuse, ebpeli s'eii faut qu'on ne lés approuve ! Surviennent ceux que Ton appelle spécialement et avec dérision lés hoihmeis dû passé. Frappés dans le présent, incertains de Tavenii*, ceux-là li'ont qii'à reporter leurs regiàrds eii arrière pour s'y voir, en ta personne de leurs pères, hohoi:*és^ utiles, glorieux, puissahls, magnifiques; et s'ils tiésitent un instant à sacrifler ces souvenirs aux réaUtés présentes, à applaudir à leur défaite, à reconnaître leur déchéance comme juste et méritée, â poser ieur signature au bas de l'arrël q^iii les dépossède et les condamne, on les dénonce cômhîe rétrogrades, incorrigii)les, traîtres au pays, irebeiles à là lumière, récidivistes et relaps dans leur état de criminelle révolte contré là civilisation, l'humanité, là Uoert^ et le progrès; et si, dâtis un dernier choc entre les deux régimes et les deux mondes, quelques éclats ont blessé lés conqtiérâtits (à les vainqueurs, oii à, nialgré l'évidence^ iiialgr^ l'histoire, malgré des témoignages authentiques et des documents irréfutables, on à le triste courage de placer sur une même ligne et en regard l'une dé l'autre la Tei'reur rouge et la Terreur hlànche^ comme s'il était peirmis de comparer la goutte au fleuve, la taupinière i là montagne, la crise de nerfs à là fièvre maligne, Tégratig^îiûré à là plàté mortelle, et ce qui fut, pendant qiiàtorzy mois, dans la ('ràrice entière, le gouvernement de l'assassinat, â ce qui n'en fût, pendant quelques semaines, et sur deux du trois points, que l'épisode très-partiel et tlèsvite répHiilë. )]'est cette côhtràdibtioii qiii se renouvelle

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presque chaque jour sous les plumes officieuses ou révolutionnaires ; c^est cette iniquité à la Brennus, cette cruauté rétrospective que nous signalons aujourd'hui.

Décidément il est de mode, dans une certain^ littérature avoisinant une certaine politique, — comme le Théâtre-Français, pair exemple, avéîsine le JPalais-Royâl,' — de recourir, de temps en temps, aux souvenirs iie 1815, comme à ces plats de résistance que les bonnes' ménagères tiennent en réserve pour figurer sûr la table, quand le rôti est brûlé ou que la marée a manqué. L*acte d'accusation, dont les imprimeurs pourraient, par mesure d'économie, garder les chchés, se divise d'ordinaire en deux jpârties : Tune est dirigée contre les massacres innombrables, les férocités de cannibales, les scènes dé violence el d'horreur qui transformèrent, comme chaciib sait, lestrois.quarts de la France eh une vaste boucherie i la seconde à Irait aux exti-avagances, aux fureurs et aux méfaits des patriciens dii royalisme, des aristocrates diî parti, et tîrialement iie la chambre introuvable, îels sont, en permanence, les deux griefs, et s'ils n'ont pas précisé-' ment l'avantage d'être hfeufs et variés., ils ont au moiiis le mérile (l'être réitérés avec cette insistance et cette régii-^ laritè de edtips de marteau qui finissent par ehfoncer les clbii^ les plils niëdiocres dâiis les cloisons lés plus dures.

Oii a p\X apprendre, hotam\neht par les Mémôii'es de

M. (l'Haussez et par bien d'autres témoins ocûlalî'es, à

quoi se irédùisirent, dans le fait, ces horribles massacres

dii Midi, êl ce 4ue furent en réahtè ces misérables (dêffle

. ésens de Victor Hugo), lesquels n'arrivèrent à déSPctîfflfet

([ue nous ne prétendons pas atténuer, qu*aprés avoir suIh les plus atroces souffrances, les plus effroyables outrages. Hais là n*est pas la vraie question : ce qui nous frappe, ce que nous ne nous lasserons pas de rappeler, c'est le caractère essentiellement démocratique et populaire de ces scènes déploraUes. Il y eut là, dans quelques départements, une vraie guerre civile, et ce n'est pas à la guerre civile qu'il faut demander, j*imagine, de la modération, de la clairvoyance et de la douceur. Dans cette guerre, l'aristocratie, la noblesse, l'ancien régime n'étaient pour rien; l'opinion politique même n'arrivait qu'en seconde ligne; c'était l'opprimé de la veille qui devenait le tyran du lendemain ; le coup reçu le matin qui était rendu le soir; une fraction du peuple, entendez-vous bien? du peuple, qui, ayant accepté la première restauration comme une délivrance, se voyant avec épouvante de nouveau menacée de perdre son dernier écu et son dernier enfant, se révoltait, non pas contre un gouvernement, non pas contre un grand homme, mais contre le spectre de ses douleurs qu'elle avait cru enseveli, et qui se réveillait en agitant le drapeau de la révolution. Les ardeurs d'une passion personnelle, les immunités d'un moment d'anarchie, donnèrent çà et là à ce sentiment une portée meurtrière et de funestes effets; mais, en lui-même, ce sentiment fut spontané, naturel, et surtout plébéien. Combien n'en avons-nous pas vu, dans notre enfance, de ces mères en haillons et en deuil, fort incapables assurément d'articuler une syllabe d'un catéchisme politique, mais qui, comme Rachel, ne voulaient pas être consolées, parce que les dernières guerres de l'Empire leur avaient

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pris tous leurs fils, et que leurs vieilles mains, dressées pour maudire, n'avaient pu se résigner encore à se rejoindre pour prier ! Je crois les voir, ces pâles statues de la misère et du désespoir, debout sur des tombeaux vides. Étaient-elles des aristocrates, des émigrées, des royalistes» des rêveuses d'ancien régime? Non, elles étaient des fenunes du peuple et des mères. Qu'est-ce à dire, messieurs les démocrates? Vous excusez» vous amnistiez la démocratie, quand elle promène au bout d'une pique la tête de la princesse de Lamballe, quand elle traîne après soi dans les ruisseaux de Paris les massacreurs de septembre, quand elle guide, une torche à la main, la horde de Jourdan Coupe-têtes, quand elle hurle de joie sous l'échafaud d'un ci-devant; — et vous épuisez contre elle vos colères et vos anathèmes, lorsqu'elle ne vous consulte plus dans l'explosion de ses fureurs vengeresses, lorsque sa passion, que vous lui avez appris à regarder comme souveraine, éclate sous une autre forme et sur un autre terrain, lorsqu'elle donne un autre accent à cette langue de Tanardiie et du désordre que vous lui avez enseignée! Prenez garde : vous seriez plus persuasifs, si vous étiez plus conséquents !

Que dirons-nous maintenant de la fraction aristocratique et éclairée du parti royaliste dans cette première phase de la Restauration? Sans doute, il eût été désirable que les hommes qui se groupaient alors autour du trdxie sans avoir passé par les portiques de la Révolution et les antichambres de l'Empire fussent tout ensemble des saints, des sorciers et des hommes de génie; trois spécialités qui ne marchent pas toujours de compagnie ; — dés saints

pour pardonner, des sorciers pour prévoir, des hommes de génie pour diriger une des situations les plus difficiles et les plus complexes qui aient jamais désorienté les politiques et les sages. Us avaient à se désintéresber de leurs souvenirs, de leurs affections, de leur fortune perdue, de leurs croyances meurtries, à se faire les législateurs des temps nouveaux sur des ruines dont chacune leur rappelait une douleur, un déchirement, une catastrophe ou une injure, à devenir impersonnels, à se changer en abstractions au moment même où les rancunes en éveil, les passions en jeu, les intérêts en péril, donnaient à leur personnalité plus de véhémence, de vivacité et de saillie. La plupart, rentrés en France dix ou douze ans auparavant, y avaient trouvé la pauvreté et Tabandon installés à leurs foyers, leurs châteaux démolis, la chaîne des tira^ ditions brisée, leur patrimoine en lambeaux, livré à de nouveaux propriétaires, trop inquiets pour ne pas être ennemis. Ils venaient à Paris, pauvres encore, surexcités par un triomphe déjà assombri de menaces et d'orages, vivant de peu, dans de vieilles chambres fanées, dans des conditiQns qui sembleraient aujourd'hui intolérables et impossibles à un clerc d'avoué ou à un huitième d'agent de change. l\s étaient députés pourtant, et, comme tels, au sortir de leur galetas, ils disposaient d'un, pouvoir nouveau; mal défini, dont personne iie connaissait encore les ressorts et la portée, et, avec cet outil à deux fins, aussi propre à renverser qu'à reconstruire, il leur fallait refaire, non pas une société disparue, mais, ce qui est bien plus difficile, une société composée des débris de ce qui n'était plus et desmaiériaux de ce qui voulait être. Ce

tB blàng et le rouge. m

sens politique, que cinquante ans d'expérience n'ont pas suffi, ce nous semble, à développer complètement chez les plus intelligents, les plus habiles, les plus intéressés aii succès de la cause libérale, on se plaint que ces pauvres gentilshommes de province, ces décibiéâ dé réchàraiidj , ces revenants de Texil, ces échappés dé la geôle, ces déshérités, ces spoUés ne l'aient pas eu complet, absolu j du premier coup, au débotté! Us commirent ides fautes^ qui en doute? Et pourtant, dans ce premier pêle-mêle; où tout était tâtonnement, exagération et surprise, dans le feu de ces passions qui brûlaient sous la cendré |}arlementaire, que de talents déjà, que de noms, que de i^acultés oratoires tout à coup révélées ! quelle élévation dans les caractères et dans le langage 1 que d'idées fécondes! quelles merveilles d'éloquence, qui n'ont plus été dépassées depuis, et que Ton est forcé, aujourd'hui enîcorè, de reconnaître et desaluer ! Etpuis cette chdimhre inlrouvabte a pu avoir des torts; commettre des erreurs : elle eut du moins déut petites qualités négatives doni il sied dé lui tenir compte j elle ne fut ni vénale ni servîle. tous ine répondrez, il est vrai, que vous n'avez jamais connu d'assemblées, ni de personnages politiques <|ue Ton pût accuser de vénalité et de servilisme : vous aurez bien raison, et je vous promets de rester court.

Terminons par un mot de réplique à un reproche bien inattendu, adressé, non plus aux royalistes de 1815, non plus même à leurs fils, mais à leurs petits-fils. 11 paraîtrait, au dire d'écrivains trop spirituels pour rien avancer sans preuve, que les pères ont été extravagants, que les fils, mieux avisés, étaient revenus à des sentiments meil-

leurs et s'étaient mis d*aecord avec leur temps ; mais que les petits-fils, par une contradiction singulière, se remettent à marcher à reculons, se refont voltigeurs d'ancien r^me, et choisissent de préférence, parmi leurs souvenirs de famille et de parti, les plus excessifs et les plus violents. J'avoue que jusqu'à présent j'avais cru exactement le contraire, et que j'étais plutôt tenté d'accuser cette jeune génération d'indifférence et d'apathie. Si je me trompais pourtant, s'il y avait quelque chose de réel dans cette prétendue recrudescence de l'esprit absolutiste ou rétrograde, nous dirions à ceux qui la signalent : A qui la faute? On ne sacrifie son intérêt, son opinion et ses souvenirs qu'à un idéal digne du sacrifice. Offrez cet idéal à cette jeunesse, comme vos devanciers avaient su l'offrir à la génération précédente : qu'elle le retrouve dans votre politique, dans votre littérature, dans vos arts, dans vos livres, sur vos théâtres, dans l'ensemble de cette société nouvelle dont vous êtes les Aristarques et les Mentors, les Aristophanes et les Thucydides. Donnez-lui, en un mot, la liberté, et vous verrez si ce sentiment qui vous alarme n'est pas une aspiration vers Tavenir plutôt qu'un retour vers le passé.

Décembre 1862

Les lecteurs qui s'affligent du déclin de la poésie et les poètes qui gémissent de l'indifférence du public ressem*' blent aux amants qui se plaignent de ne pas être aimes. On n'y peut rien, et s'il est, hélas ! trop facile de conslatcr la situation, il est impossible d'y porter remède. Évidemment le sentiment poétique s'affaiblit de plus en plus dans les âmes, et, par un contre-coup inévitable, ce sentiment perd chaque jour de son intensité et de sa puissance dans les œuvres, qui ne sont ou du moins ne devraient être que Texpansion d'une de ces âmes, douée de la faculté d'exprimer ce que les autres ressentent. C'est de cet accord suprême, de ces attractions réciproques, que ^e forme, à proprement parler, la poésie, et, pour peu que ces conditions lui manquent, elle perd à la fois sa raison d'être et les éléments les plus essentiels de sa popularité et de sa vie. Les noms qui surnagent encore, les ouvrages qui

essayent de protester contre ce double symptôme de decadence, ont été justement comparés à ces végétations d'automne dont la pâle verdure semble déjà frissonner sous le soufle de Thiver, à cette arrière-saison dont les rayons et les sourires trahissent l'approche de la saison morte. On pourrait aussi, à l'aide d'une autre image, comparer encore une fois la société à l'individu, et les gênérations qui se sont succédé en littérature et en poésie depuis le commencement de ce siècle aux divers âges de l'homaie.

La foi, l'enthousiasme, la rêverie, Tamour, Tespérance, sont les divins attributs de la jeunesse : elle ne cherche pas à se rendre compte de ses émotions et de ses croyances; elle se trompe avec un radieux mélange de sincérité et d'ardeur, et elle possède le don précieux de faire de ses "mensonges quelque chose de meilleur et de plus vrai que nos vérités. Cette richesse juvénile est déjà la poésie: qu'au lieu d'être individuelle, elle appartienne à une génération tout entière; qu après avoir préludé dans toutes ces imaginations épairses, elle rencontré une îiiiaginatibn d'élite, uii talent prédestiné, qui lui donne la forme, le contour, l'accent, la vie, qui lui imprime puissamment èa propre originalité tout en acceptant ses vivifiantes induehces, et voila la J)oésie complète, la poésie telle qu'elle doit être pour possédéHbùt son prestige et exercer tout son empire. D'ordinaire cet épanouissement, nous dirions presque cette explosioii, se combine avec un mondent favorable où lout l'accroît et l'activé, où l'instrument est le mieux d'accord avec rbrèîlle, bli ses vibrations sonqi'es s'éteiident libreineht dans l'espace, où le public est admirablement dispose

* écouler, à comprendre, à applaudir l*œuyre qui résume et fixe ce quH à vaguement éprouvé. C'est là Tâge d*ôip pour les poêles, et nous en avons eu, 11 ^ a trente ou quarante ans, une ^hase brillante et rapide. Cependant la maturité arrive, et, quand les faits extérieurs se coalisent pour rendre cette maturité plus prompte et plus âpre', la vieillesse ne se fait pas attendre. L'expérience, aidée de sa terrible compagne, l'analyse, détache peu à peu de notre front ces couronnes charmantes, mais fragiles, qu'y avaient tressées d'une main légère les fées riantes de la jeunesse. On devient plus savant, plus froid, plus observateur; oh serre de plus prés la réalité. Dans ce mystérieux travail o& il s'appauvrit de tout ce qu'il croit conquérir, rhomihè s'éloigne chaque jour de ce domaine des idées générales, des Sentiments généraux; qui le mettaient à son insu en contact avec d'autres âmes, aussi riches d*^bcord et bientôt aussi dépouillées que la sienne. Fauté ée cet accord^ il est trop usé de prévoir ce que dévibnl la poésie.

N* est-ce point là l'histoire de ce qui s'est passé sous nos ^eiix depuis prés d'un demi-siéclè dans l'art cotlitne dans les lettres? Aux belles passions, aux rayonnantes illusions de là jeunesse ont succédé robservàlîbri; ïè calcul, l'habitude de compter avec les )?lus doux enchantements de rimaginaliori et dû cœur, de réduire *â leur expression la plus simple et parfois la plus basse ces conventions aimables dont vivaient les âmes faciles à la poésie ; l'esprit positif, en un niot, a reliit^lâcé lé sentiment poétique. Qii' eh esl-îl l'ésuilé?Ce (j[ue l'on pouvait aiséiiriènt prévoir : la part des idées gciiéi aies, dé ce que riôiis â|)jpcU.e-

S56 ^ Causeries littéraires.

rions volontiers les lieux communs héroïques, s*est amoindrie de plus en plus; d'un cAtë, la masse du public s^est détournée avec insouciance ou dédain de ce qui ne répondait plus à ses préoccupations nouvelles; de l'autre , ceusc qui conservaient encore ou qui s'attribuaient une vocation poétique, voyant leur domaine au pillage, démembré et aminci, s'en sont violemment approprié un lambeau, y ont exagéré ou dénaturé leurs pouvoirs, et ont substitué la poésie individuelle à la poésie de tous. Le fil conducteur entre les poètes et la foule était brisé; les grandes sources d'inspiration auxquelles le genre humain s'abreuve depuis six mille ans étaient taries ou troublées; l'âme, avec son ineffable assemblage d'élans infinis et d'efforts bornés, cessait d'être partie intéressée dans ce triomphe du sens individuel sur le sentiment général; l'humanité^ pour ainsi dire, se retirait de la poésie, comme la mer se retire parfois de ses rivages, où elle ne laisse que débris, formes étranges et végétations bizarres. Nous avons eu dès lors ou les échos stériles de grandes voix longtemps écoutées, ou les productions d'un art subtil, raffiné, fantasque, maladif, enclin surtout à se dédommager de ce qu'il perd par l'excès de ce qu'il garde» .

C'est là un signe infaillible de notre chagrine maturité. Les puissances auxquelles manque le contrôle de leurs juges et de leurs alliés naturels s'abandonnent, à huis clos et dans l'intimité de leurs derniers courtisans, à djes caprices d'enfant gâté. A mesure que s'altèrent les éléments de leur vraie grandeur, elles prennent un soud plus puéril de la forme,- du détail, de la représentation extérieure. Plus elles se sentent contestées et réduites, plus elles sont

LA l'OÊSlE EN 1863.

disposées à faire abus de ce qu'on leur laisse. Dam lettres, dans la poésie surtout, ce malheur n'atteini seulement ceux qu'un vice originel ou une Infîmiitè tivû force à chercher en dehors de la vraie beauté 1 moyens de succès. Les plus grands, les plus robuste sont pas inaccessibles à cette sorte de mal'aria qui ! ble isoler la poésie dans une ile insalubre. Une fois l'harmonie est rompue, que les courants magnétii ont cessé entre leur ancien public et leur génie, i croient placés dans l'alternative ou de renier leur gl poétique, ou de forcer le ton, de pousser au noir, de venir excessifs, afm de rétablir la proportion et d'an ft un succès é}^l par des effets plus violents. Ce qui s sait à l'auteur des Feuilles d'Automne pour rallier i tous les amis de la poésie ne sufGt plus à l'auteur d Légende des Siècles.

Telle devait être et telle est en ce moment la situati entre les mojorilés qui s'éloignent et les minorités persistent, la séparation s'aggrave chaque jour, et mies tombât dans l'indifférence complète pendant les autres tournent à la petite église. Vous aviez la po proprement dite, exprimée par quelques-uns, goùtét presque tous : vous avez à présent d'une part la so< tout entière envahie par les vulgarités de la vie pos ou les dissolvants de l'analyse, de l'autre quelques i vidvalités qui forment à peine un petit groupe et qui 6 à la poésie le plus beau de ses privilèges, celui de doi une voix à l'âme même de l'humanité. Si l'on jette ui gard en airière sur le chemin parcouru, on verra l'espace est vaste et la chute profende. Si nous voul

résumer notre pensée dans une de ces classifi^s^tions qui ont toujours quelque chose d'incomplet, nous marque^* rions ainsi la dégradation : nous dirions que la poésie dans son acception primitive et suprême, la poésie homérique^ par exemple, a été universelle, et c'est â peine si Ton distingue alors le poète de son auditoire. La poésie de Vir* gile, de Racine et de Lamartine est générale ou collective; cUe exprime avec un charme irrésistible le sentiment d une génération, d'une société, d'une époque. La poésiq d'aujourd'hui, â quelques exceptions près, est essentiellement individuelle et partielle.

^ous avons écrit le mot d'analyse, et c'est à Tanalyse en effet que nous attribuons en grande partie cet afTai-^ blissement du sentiment poétique dans l'esprit et I,e monde modiernes. Earmi Ips ouvrages et les poètes célèbres qui ont passionné la première moitié de ce siècle, il en est peu dont on ne dise qu'ils ont vieilli : René a vieilli, Corinne a vieilli; lord Byron, Schiller, Walter Scott, Château briand, ont vieilli, et, si Ton osait, on distribuerait encore bien plus près de nous ce brevet de vieillesse. Lsi formula est commode, elle est usuelle, et l'on dirait que nous aimons à nous consoler de la médiocrité de nos figures en reconnaissant l'empreinte des doigts du temps sur l^s portraits de ces glorieux devanciers. Eh bien! nous nous trompons, c'est nous qui avons vieilli, et non pas l'œuvre des poètes. Par ce langage de désenchantement superbe ou morose, nous imitons ces vieillards qui disent que l'amour a vieilli, que 1^ beauté a vieilli, parce que l'amour leur échappe, parce que la beauté n'éveille plus en eux que d'impuissants regrets^ Contempla en souvenir ce d^amp poétique,

La poésie en 1862^ 339

si vaste et si riche, tel qu'il s'offrit à ces moissonrteurs de la première heure, et comparez ce qu'il était alors à ce qu'il est aujourd'hui. Comptez un à un les sentiments dont ils s'inspirèrent. Qu'en avons-nous fait? Le génie ou plutôt la poésie du christianisme trouva en Chateaubriand un éloquent interprète. A présent cette poésie n'existe plus; les indifférents la dédaignent, les croyants s'en méfient : l'analyse, en lui appliquant ses dissolvants, a prouvé qu'elle n'était pas assez pour la foi, qu'elle était

trop pour le scepticisme. L'amour de la liberté anima le

noble et mâle génie de madame de Staël; l'enthousiasme des arts promenait Corinne du Capitole au cap Misène : Fart aujourd'hui n'est plus enthousiaste ni libéral, il est calculateur; les grandes images de l'antiquité l'effrayent; il n'en prend que le détail curieux et archaïque, assaisonné de quelque saveur libertine. Les héros de lord Byron feraient rire ceux de M. Dumas fils. Leur sauvage grandeur, le mystère de leur destinée, cet orageux assemblage de crimes et de génie, de désordre et d'orgueil, leur fiére révolte contre une société dont les petitesses contrastent avec l'infini de leurs rêves, toutes ces belles poésies seraient renvoyées aux nuages d'Ossian et aux torrents de Jean Sbogar. Qu'est devenue la poésie jacobite de Diana Vernon et d'Alice Lee? Dans quelles catacombes du genre troubadotir reléguerions-nous l'amour chevaleresque d'Aben-Hamet, l'amour héroïque de don Carlos, l'amour chrétien d'Eudore et de Cymodocéeî Descendons quelques années et quelques degrés du temple, et en dehors de toute préoccupation de parti voyons où ont puisé Lamartine, Béranger, Casimir Delavigne. L'analyse a décomposé l'a-

210 CAUSERIES LITTËRàÎRES.

mour d'Elvire, et c'est Tamant d'Elvirc qui s'est chargé de Topération. Le réveil de la Grèce avait échauffé le versificateur des Messéniennes et fait presque un poète lyrique du chansonnier de Lisette. Désormais la Grèce n'est plus bonne qu'à défrayer le succès d'un livre spirituel et moqueur^ où les souvenirs de la ville de Minerve sont étouffés sous des comptes d'arithmétique. Et le moyen âge de H. Victor Hugo! Le sentiment profond et passionné de l'art gothique fîit pom* beauconp dans le succès de Notre-Dame de Paris. Souvenons-nous des sympathies douloureuses qui accueillaient le poète lorsqu'il nous montrait les mutilations subies par son vieux Paris, lorsqu'il demandait de quel droit la truelle et l'équerre des maçons et des architectes patentés avaient touché à toutes ces merveilles, à toutes ces fleurs du passé, dépouillant peu à peu la ville et la cathédrale de leur physionomie originale. 11 ne s'agissait alors que de quelques ogives disparues, de quelques rosaces profanées, de quelques sculptures brisées, de quelques arceaux démolis, d'une pincée de cette poétique poussière du moyen âge dispersée par la main des hommes et le soufiïe des révolutions. Aujourd'hui, grand Dieu! nous procédons plus largement; c'est la ville tout entière, c'est son histoire, c'est son âme, c'est sa vie, sa vie mystérieuse et intime, c'est tout cela qui disparaît, sans que personne réclame, pour faire place à des alignements majestueux et à d'imposantes rangées de maisons toutes pareilles. Là, comme dans le reste de notre triste nomenclature, le symptôme est le même : la jeunesse et la poésie se sont retirées de nous et non pas des œuvres qui nous firent autrefois battre le cœur. Le

LA POÉSIE KN 1803.

siècle a vieilli, et ce siècle sexagénaire, ne se reconni sant plus dons les brillantes idoles de son jeune âge, rend solidaires de son propre déclin; il les accuse d'ai perdu leur éclat et leur fraîcheur, parce que lui-mé s'est assombri et desséché.

Si l'analyse nous a conduits là, si elle a Iraîté en p conquis les divers domaines de la poésie, que nous a-tdonné en échange? Ne soyons pas trop pessimistes; le[ simisme est aussi stérile que l'oplimisme est dangerei il y a eu des compensations. Peut-on s'étonner que \l la pioche a si obstinément fouillé et retourné le sol tous les sens, les fleurs et le gazon aient été arraché! la surface^ En revanche, on connaît mieux la nature terrain, on en découvre plus profondément les couc inférieures; on se rend mieux compte de ce qu'il a { duit, de ce qu'il doit produire encore. S'il est vrai, mais est-ce bien vraît — que l'homme mûr soit dédi mage de la perte de ses illusions et de ses enthousiasi par les biens que lui apportent larènexionetrexpériet on peut dire aussi que l'analyse, ce redoutable anta niste du sentiment poétique, nous a donné, dans toi les branches de la pensée humaine qui vivent d'obseï tions et de réalités, de quoi nous consoler peut-être di qu'elle hous enlève. L'histoire, la critique, la science : tout, ont profité de ce mystérieux travail qui s'accom] sait aux dépens des idéales visions de l'imagination e l'âme. Le progrèsdu bien-être pour le plus grand non est aussi un avantage que nous ne voulons pas contes caries sodélés, pas plus que les poètes, ne doivent condamnées à perpétuité à ce grenier où l'on est si bii

iW CAUSKRIES LITTÉRAIRES.

vingt ans. C'est aux juges impartiaux de peser dans la balance la somme des profits et des pertes : notre seule tâche est de rechercher ici cqmment la poésie peut s'en aller de ce monde.

On remarquera encore une autre conséquence et uu autre indice de cet affaiblissement graduel du goût et de l'esprit poétiques dans le public et c^ans les oeuvres. Au lieu d'un ensemble harmonieux, d'une sorte de faisceau OÙ le prestige de tous s'accroît de l'influefnce de cbacun, au lieu d'un de ces antagonismes aussi féconds que l'harmonie elle-même, nous n'avons plus que l'éparpillement et l'îsolenient des facultés et c^s tentatives chez ceux qiii font ou qui essayent de faire acte de poésie. Ce qui caractérise en effet les belles époques, c'est un groupe ou une lutte. Un même rayon de génie descend sur.des yisages de physionomies bien diveijses^» mais qui s'éclairen^ les unes par les autres, et l'on a, comme d'un seul trai^ Racine, Molière, Boileau, la Fontaine; — ou bien une idée militante met en présence deux camps ennemis : la poésie Jaillit de leur choc, et vous avez le grand mouvement romantique qui précéda la chute de laRestauration. Il existe, alors, même entre ceux qui se çqmbaltent el qui croient se haïr, des affinités secrètes : l'un jure par Açistple, l'autre par Schlegel ; mais tous deux concourent au mèntie but, parce que tous deux ont foi dans leuridée et dans leur œuvre. Les différences de nationalités et de races, les distances matérielles, ne troublent pas même cet invisible accord, ce chœur radieux des poètes: Lamartine fraternise avec les lakistes sans les connaître ; Sainte-Beuve côtoie Woodsworth sans l'imiter; Alfred de Musset Uouvcmoven

LA POSSiB BA iS63. ^45

d'accuser dès l'abord son originaHtè diarmante dans le voisinage dé Byron; les mâles él plaintifs accents d'Auguste barbier répondent à la muse généreuse et patriotique de Léopardi ; la mê'mé pensée semble être éclose en même temps chez le chàntré de Werther et celm deRî^né', chez Te poète de Miànfred et le rêveur Obermann. La même tige, épanouie au même soleil, produit des fleurs d*un parfum difféi^ent et d'un éclat inégal* mais ayant ensemble un air de famille. Schiller, Chateaubriand, lord Byroii, Walter Scott, Thomas Moore, madame de Staël, Goethe, ^elaid, Shellèy, Wernèr, Jean-Pàul, sont comparable^ aux divers instruments d'une merveilleuse symphonie conduite par un maître diviii. Maintenant nous n'avons plus qu'une poésie parcellaire ; chacun garde à part soi le morceau qull s'est adjugé. Non-seulementles poètes n'ont plus de lieii qui les unisse, mais on pourrait croire qu'ils s'ignorent les uns les autres, tant il existe entre eux dé séparationis et d'abîmes] Hbus ne voulons pas discuter ici Ta qiiéslibh du talent, de la forme, dé l'habileté de main, de râcc'ôi'd étroit entre l'idée et l'imagé; sur be Jioint, lé d^'àt poiiirrâit s'établir saiis trop de désavantage pour qùélqùes-mis dés nouveaux venus ; mais, si l'on convient avec lions que la vraie grandeur de la poésie consiste à faire dans une œuvre individuelle la part aussi large que possible aux idées générales et aux sentiments universels, à quoi doit-elle se réduire entre les mains de ceux qui eii font une soirte de puissance égoïste, tristement enfeimée avec quelques adeptes et occupée à compter ses stériles trésors OU â varier à l'infini ses vains ornements? Que deviennent, dans ces déplorabléà progrès dd pérsohnàlisine

1U4 GAUSERIKS LITTÉRAIRES.

aux dépens de la grande communauté poétique, l'âme, l'inspiration, la pensée collective, poussant vers un même but une génération de poètes et ralliant leurs contemporains autour d'eux comme un glorieux cortège? Le rôle de cette poésie dans la société moderne, la vibration prolongée de cette voix dans l'auditoire, ce patrimoine possédé par tous et confié à quelques-uns pour qu'ils nous le ren* dent plus fertile et plus riche, où les trouver désormais? Voilà ie mal, et ce mal subsiste en dépit des efforts que l'on tente pour le déguiser sous le luxe des détails et le raffinement des ciselures. Aussi, dans ce désarroi où chacun chante son air sans s'inquiéter de l'accord et de l'effet d'ensemble, nos préférences restent-elles acquises à ceux dont la poésie garde encore les traits de la famille humaine, à ceux que nous pouvons écouter et suivre sans avoir trop à nous éloigner des routes fréquentées, à nous aventurer dans des sentiers suspects, éclairés de lueurs bizarres ou sinistres, peuplés de visions monstrueuses ou maladives. Nous nous méfierons toujours d'une œuvre poétique, si savante qu'elle soit, si montée de ton qu'elle puisse être, lorsque pour la comprendre et pour la goûtar il nous faudra commencer par nous isoler de l'humanité, par déraciner de nos cœurs les sentiments naturels ouefTacei! de nos âmes les traces de notre commune origine, afin de nous ouvrir à un ordre de sensations particulières, équivoques, accessibles seulement à une classe d'individus jetés hors des voies battues, à un petit nombre de cer^ veaux, sujets volontaires d'un régime spécial et de lois d'exception. Les aspirations de l'idéal, les ardeurs do la passion vraie, les beautés de la nature, les harmonies de

la vie champêtre avec les joies paisibles du foyer et les affections de la famille, les vérités philosophiques poursaivies et illuminées par la poésie à travers le voile des sym* boles et la brume des légendes, il y a là. Dieu merci ! de quoi inspirer encore les imaginations d*élite; il est doux de pouvoir nous incliner et lire derrière Tépaule du poêle pendant qu'il récite et traduit à sa façon le texte du livre divin. Ce sérieux plaisir, H. de Laprade nous Fa donné ; c'est pourquoi nous voulons le placer à la tète du groupe, hélas ! bien restreint, de ceux qui persistent encore à faire de la poésie une des expressions les plus pures de Fêtre moral, une des interprétations les plus hautes du monde extérieur, et qui ne se lassent pas de chercher ses sources ou ses racines dans les profondeurs de l'âme humaine.

M. Victor de Laprade a fait plus de bruit depuis deux ans, comme satirique, quHl n*en avait fait, pendant les vingt années précédentes, comme poète lyrique ; ce qui prouve, soit dit en passant, ou qu'il y a moins de profit à s*adresser à la sensibilité et à l'imagination des hommes qu'à leur curiosité et à leur malice, ou bien que la société des chênes, .des aigles et des neiges est excellente pour apprendre à se moquer des égouts, des singes et des roseaux. On nous permettra pourtant, en attendant que M. de Laprade ait publié le volume de ses belles Satires politiqu£Sj de nous en tenir au poète d'autrefois et de nous borner aujourd'hui à constater tout ce qu'il y a eu de ver^ dcur et d'éclat dans cette subite métamorphose de^son talent, et de quel pas ferme et hardi ce solitaire, ce rêveur, cet habitué des forêts et des cimes, a tout à coup marché, fouet en main, à travers les communs et les dépendances

•ifii

246 GAtJSËhlt^.S LITTllRÂlRES.

des palais les mieux habités. Avant d'arriver, à cette 8^ conde phase de la poésie cté It. de Laprâde, ireporlons encore un moment hos regards siik* la prémiërie; celle (fiii a produit les œuvres dont il a publié récemment uneiiouvelle édition.

H. de Laprade à été un curieux exemple, entre nîil)ë, de ces petites comédies littéraires qui se jouent, de tebfips à autre, dans les salons ou sur le pavé de Paris, et ou il n*est pas défendu au talent de profiter quelquefois ùe ces heureux hasards, trojp sôiivent acquis à la médiocrité. Lorsque, dans uii élan et pour des motifs fort louables, on mit son nom en avant, rieii de plus amusaiit que les éuorts de la plupart de ses prôneurs pour le feire valoir, toiit eu avouant qu'ils ne l'avaient pas lu. Depuis le philosophe illustre qui déclarait le connaître comme s'ill'avait inventé, jusqùès aux belles patriciennes du faubourg Saint-Germain, qui lie se formaient pas une idée bien liette des symboles d'Eleusis et de Psychéy c'était un pêle-mêle d'admirations subites et de confusions involontaires, d'énthouèiasiifies préconçus et d'étonnements naïfs, qui donnait beàucoiip à penser siir la certitude du goût parisien et les caprices de là gloire humaine. Quelques lecteurs délicats, quelques esprits élevas, savaient fort bien ce que c'était (|tiefii tlo Lâpradeet dânscjuels àustèi*es sentiers on pbtivàitretiûontrer sa muse ; mais ceux-là ne fréquentent guère les salons et se mêlent peU aux coteiîes : ils H'êtàiënt poiir Hëii dans le isuccès qui se déclarait tout à coup pour l'auteur des Poéfnes évangéHques-ei des Symphonies, Heiireiisement, cette fois, le succès avait raison, et H. dé Làprade était de force à supporteir cette dàngei*euse épreuve, t)h

peiii Mslmeiît suivre Tôrare et renctiainëment ae kon œuvre poétique. Jeiihe, trouvant les places prises, désespérant peut-être de dépasser ou d'atteindre riiarmonieuse richesse de l'un, la couleur splendide de Fautre, la grâce ineifabie de celui-ci, l'exquise élégance de celiii-là, il se rel)lià sur les symboles, ou son talent, plus remarquable encore par Télévalion que pair le charme, devait se trouver plus à l'aise : il échappait ainsi dès l'abord à la vulganié; maïs il mettait d'avance un voile entre ses lecteurs et lui : il s'exposait à l'indifférence de ceux — et le nombre en est grand, — qui préfèrent la Vénus à la Polymhie. t'inspiration de M. de Vigny el de feallanche est visible à ce début de M. de Laprade : il faut aussi tenir compte de ceirtaihes influences d'éducation et de climat, (li?s premières impressions d'un jeune homme qu'attire le voisinage des Alpeâ pendant que ses yeux se promènent stir ùné ville sombre et un ciel humide. Il se sent d'autant blus borté vers leis images de l'infini, vers la splendeur âés iieiges se décoiipiaht sur l'azur, vers les clairtés immortelles, qiië ses yëiix cômiiie son âme ont besoin d'aller les chercher aii ctëlâ des brbuillairds et des nuages. JPrehant poiir |)6inî Be départ une de ces tables éternellement jeunes et Belles dé i'antîquitè, tt. de Laprade y découvrit . dé mystérieux rà^pbils avec la beauté et là vérité supî*êmes. Moue i^voiis bieil i^ùë ces rapports sont contestés, q^u'il est de iiiBde aujburd'hdi de présenter l'ingénieux récit d'Apulée uhiqiiëihént cbinmeiin conte de fées sans aucune airiëre-pènsiêb jpliilbsopliique: mais que nous importe, a|[)i*ës (biit? tl hé s'agit pas de sâvoii* ce qu'Apiilée a voblu mëilrë dans sbh Listoire de Psychèy mais ce qu'iih poète

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a pu y trouver ; or quoi de plus attrayant que cette gracieuse personnification de Véme humaine, mise en contact avec un Dieu, satisfaite d'abord de son bonheur plein ^e mystère, puis aspirant à compléter ce bonheur par la science, punie de sa curiosité, passant par une série d'expiations et de métamorphoses, jusqu'au moment où, ayant parcouru les phases de l'épreuve et de l'exil, elle rentre en possession de ce Dieu, désormais reconquis? M. de Laprade, en écrivant plus tard les Poèmes évangéliquesy a suivi la marche même de l'esprit humain ; c'est un platonicien qui s'est fait chrétien, voilà tout. Luimême, dans la préface de Psyché^ avait indiqué d'avance recueil que doit rencontrer l'artiste convaincu en présence de ces vérités chrétiennes où la liberté d'interprétation est constamment gênée par l'immutabilité absolue de la tradition et du dogme. Déjà un autre poète, qui» malgré bien des sujets de dissidence, n'est pas sans quelque parenté avec M. de Laprade, H. Edgar Quinet, s'était écrié : « Non, l'art n'est pas l'orthodoxie, et le poêtec n'est pas le prêtre. » — M. de Laprade, dans ses Poèmes évanrgéliques, a triomphé très-habilement de cette difficulté. Il s'est attaché surtout et il a réussi à exprimer, avec une simplicité pathétique, la part de l'humanité contemporaine de la venue du Christ dans ce draine divin qui commence à Bethléem et finit au Calvaire. Les douleurs de l'humanité, assumées, purifiées et rachetées par les souffrances du Sauveur, telle est la principale inspiration de ces poèmes, où le talent généraUsateur de H. de Laprade a rappelé et célébré dignement l'union de la grande famillt chrétienne avec le Dieu de l'Évangile. C'est par là qu§

LA POËSIÉ EN 1862. 349

s'attendrit et s'humanise cette poésie à laquelle on avait d'abord reproché trop de tendance à Tisolemenl;, trop peu de souci de nos amours, de nos plaisirs et de nos songes. Les Symphonies et les Idylles héroïques expriment avec magnificence la lutte inégale des forces de la société contre celles de la nature dans une âme hautaine, ulcérée, avide d'orages ou altérée d'infini. Seulement là encore la famille remporte cette victoire que la société n'obtiendrait pas. Les tendresses de l'amant, de l'époux et du père, les joyeux ébals de l'enfant, l'aspect animé du champ qui fait vivre le nid, le doux concert des félicités domâ* tiques ramènent le fugitif, l'exilé volontaire, et corrigent ce que les Alpes et les chênes auraient de trop rude pour notre faiblesse. La Muse peut-elle paraître froide quand elle sait sourire comme une fiancée ou pleurer comme une mère?

On le voit, il y a de l'unité et de la grandeur dans cet ensemble. Il est permis de discuter le degré d*aUra6êion, comme disent les Anglais, qu'une semblable poésie peut exercer sur la société et le public ; il est permis de se demander si la popularité , qu'il est si honorable de dédaigner, n'est cependant pas nécessaire pour compléter et fixer le rôle du poète en ce monde: mais on né saurait contester à H. de Laprade le mérite d'avoir mis une voca« tion énergique, une volonté forte, une langue pure et brillante au service de hautes et généreuses pensées* Nous nous bornerons à lui rappeler le dulda suntOj lé non satk est pulckra esse poemata, précepte d'un poète qu'il méprise sans doute un peu, mais qui avait du bon, et qui, sur ce point délicat du charme poétique, nous offre

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\m modèle let rni exemple, le Càrinen sécular^e 'd'JBfobace; quedis-je? les plus vantées de ses odes héroïques oiît moins fait pour sa jgloire et pour libs délices que fà moindre d)e ces perles cueillies sur le frohl de Gl^céfre ou sur les lèvres de Lydie, et enchâssées tfarts Tor ^tit* par un artiste inimitable. C'est que nôlrls feibfesse, il faut bien Tavouer, à, dans nos rapports avec les po^es; des coïltradictioTis singufières. Nous Voulons trouver en e\ii, reFevé par toutes les grâces de l'expression et lodtes îes éfégahces du i^ythme, le contraste de noire double nature : nous leur demandons de nous faire entreVbir rSctéàl', )rèVët rinfini, mais, en môni£ teihps, dese montrer îàîbtes; lêë^fei-é*, fragiles, passionnés, quelquefois, hélas! vlcieûi ûôïhni'é nous. Nous leur demandons uti art assez patfait fiourUous laisser deviner ses secrets saAs qu'il li\>us eil coûté un seul effort pourles chercher. Nous exigeons enfin quîlsiie nous disent que ce qui mérité d'être dit et n'a pBs encore été dit. Hais aussi j quand toutes ces conditions se réunissent, il h'est pas besoin d'ingénieux symboles, ni de poêmeB grandioses pour fixeràjamaistthtionidans toutes les mémoires et un chant dans toutes l'es âmes . Trente vers y sufïlsent, unefable de la Font aine, un fragment d'André Chénier, une page d'Alfred de Musset, une larme*, un souriré',unemé* lodie qui passe,un oiseau qui chante, uneflèur qui s'ouvre! C'est cette pièce de trente vers que l'on n'oublie plus et que tout le monde répète, c'est celle-là qui M jusqu'ici défaut dans le bagage, déjà si riche, dé M. de Laprade : trésor dont sesSa/tresonttoutàcoup fait un arsenal. N'importe! siFoii ne peut encore lui décerner une de ces royautés poétiques dont les sceptres se perdentou se brisent avec les autreâ^

9uin*Q$t plus dignç 4^. remplir et d'ennoblir l'interrègne; n\x\ n'estpluscapablededonnertoutsourelief ettoutson prix i un genre de succès, que ses détracteurs affectent de dédaigner parce qu'ils sont sûrsdenep^s Tobtenir — et qu*ou appelle le succès d'estinie^.

^. iQsepli Au^trsua, auteur des ÊpUres rustiques et An, Poème des beaux jowrs^ appartient, lui aussi, à cette familte de poète^ qui fqi|t des senUments humains, dan^ Tacception la plus naturelle et la plus vraie, Tèléinent essentiel de leur poésie. Seulement il ne poursuit pas son idéal parmi les grands chênes et les hauts sonunets ; il reste vol^tiersji mi-côte; il se complaît dans les épisodes de la me chainpètre ou domestique et dans les scènes familières. Ses deux derniers volumes, Tua avec une simplidté tqij^ épistolaire, l'autre avec des allures plus lyriques, marquent yne tentative d^ans un genre dont notre Uttérature offre peu de modèles, qui tient à la fois de Tidylle, d^ répî(re et du discours en verSj mais avec TintenUon évideiT^e d/e. familiariser ces genres, de les dépouiller de tout ce que l'ancienne poésie leur laissait d'artificiel et de convenu. L'auteur choisit un thème dans la vie ordinaire, un vojagp à travers champ^ la chute d'un arbre, le portrait d'une je^une fille, k inargelled'un puits de campagne, un groupe d'enfants autour d'un cerisier, le retour au pays natal: il s'adresse k un ami, à un absent, et, tout en s'efforçant d^e ne pas enfler le ton, il s'élève à des idées générales, philosophiques, dont les laideurs parisiennes et les beautés agrestes forment la note dominante. Celte fejfon de considérer la campagne du côté affectueux, do-mestique^ hunaain, en la ratjtaçhant aux meilleurs sentie

S5S GAUSERlf^S LITTÉRAIRES.

menU de Fâme et en se tenant également éloigné de la froideur didactique de notre vieil alexandrin et du naturalisme absolu de notre grande école poétique, nu pas encore Iffissé beaucoup de traces dans la poésie française. Remarquez, en effet, que nos modemeslyriques, H. Victor Hugo en tète, chantent la nature et non pas la campagne, ce qui est bien différent. Ils seraient, nous le croyons, d'assez tristes campagnards. Ds y apporteraient le despotisme de leur génie, et il leur serait aussi difficile de se borner au sens intime de cette vie que de se plier à ses petites misères. La nature, pour M. Victor Hugo, ce n'est pas une maison, une ferme, un hameau, un refuge contre les agitations de la ville, un centre autour duquel gravite tout un petit monde de chers souvenirs, d'existences obscures, de vertus cachées : c'est un théâtre magnifique dont le géme allume les lustres, et où, seul à seul avec la création, il y absorbe à la fois la divinité et l'humanité.

Faisons d'abord la part de l'éloge : elle sera large et abondante. Nous n'avons pas besoin de démontrer tout ce qu'il y a de salubre et d'excellent à faire de la campagne, non plus une charmeresse dont les philtres enivrants exaltent les facultés oisives de l'homme et énervent ses facultés actives, non plus une machine splendide dont les rouages broient tout ensemble le créateur et les ouvriers, mais une amie douce et fidèle, associée aux plus intimes sentiments de l'âme aux plus pures émotions de la vie. L'exécution est presque toujours au niveau de l'inspiration du poète. Une fois que Ton s'est accoutumé à cette espèce de tetre à terrcj qui déconcerte à première vue, mais que H. Autran a voulu et qui n'est d'ailleurs qu'apparent,

on se sent peu à peu gagné par un charme pénétrant qui ne laisse pas de lassitude parce qu'il n'a pas donné d'ivresse. Et puis c'est si bon et d'un si utile exemple, un honnête homme de talent ramenant au rôle de moraliste aimable notre poésie trop souvent corruptrice, la débarrassant de ses paillettes, la corrigeant de ses intempérances! Nous n'aurions que l'embarras du choix en fait de jolis détails, de traits heureux, de scènes souriantes, de tableaux achevés. Il y a bien de la grâce et de la tendresse dans les vers adressés à Louise C. A.

f ... Emmène aussi ta fille, enfant qui rit et pleure, (Et saurions-nous jamais nous en se>Ter une heure?) Ta fille aux jours naissants, ta fille qui n'a pas Sur le sol fait encor l'ébauche de ses pas I Que ce soit dans les fleurs, à Tombre d'une haie, Qu'on aventure enfin sa marche; qu'on l'essaie  se tenir debout — et seule, et sans soutien,  courir une fois de mon cœur jusqu'au tien.

Croissez pour ce jour-là, verts tapis, tendres mousses; A ces pieds nus, gazons, épargnez les secousses! Oiseaux, enseignez-lui des mots pleias de douceur; Lis des champs, dites-lui : Bonjour, petite sœur! Je veux que, par degrés, cette âme se compose Du miel et du parfum qu'exhale chaque chose : Que du cristal de l'onde elle ait la pureté, Qu'elle ait du frais matin l'immortelle clarté ; Que toute impression, suave ou solennelle, Jour à jour la pénètre et sans fin reste en elle; Que sur le front sans cesse, exempte de tout mal. Elle garde le baume et le sel baptismal; En vous, grâce et beauté, qu'elle vive et s'élève. Et qu'à jamais le ciel soit clément à notre Èvel...

11 y aurait à citer aussi, dans les Épîtres rustiqmSj les

vers à un Prisonnier^ kun Critique, à un Homme du jour,

et beaucoup d^autres où se révèlent une poésie trés-fran* che, un sentiment sympathique et vrai, un talent descriptif habile à se contenir et à varier des tableaux nécessairement un peu monotones. Nous avons remarqué aussi bon nombre de vers piquants et vifs, qui rappellent, — licence tréspermise en des épitres familières, — Thomme d'espri( â côté du poêle. M. Âutran a, lui aussi, des velléités de satire; mais sa satire n'a pas Tâpreté et le mordant de celle de H. de Laprade: c'est celle d'un homme heureux qui ne s'irrite que par boutades et ne demande pas mieux que de se réconcilier avec son sujet et ses victimes. Mentionnons, dans le Poème des beaux jours j un vrai bijou, le Verger j et surtout la Poésie aux champs, où M. Autran a évoqué» ravivé, comparé, mis en regard Virgile et Horace avec une vérité d'accent, une émotion de disciple digne de ces maîtres inimitables.

Maintenant, void nos objections: elles seront de deux sortes. On pourrait d'abord chicaner M. Âutran sur sa haine contre Paris, sur ce furieux amour pour la campagne, sur cet étemel contraste entre les perversités parisiennes et les perfections champêtres. Cette partialité d'agromane finit par impatienter, surtout lorsque l'on est soi-même saturé de l'air des champs, et que, moins optimiste que le poète, on a pu réduire à leur juste valeur ces agréments et ces vertus. Il est permis de lui faire remarquer que l'homme au fond est partout le même, que ses passions et ses intérêts, en se développant dans un plus petit cadre, ne le rendent ni meilleur ni plus pur, et que trop s'obstiner à vanter les campagnards, les délices de la vie de campagne^ le charme des mœurs rustiques» les paysanneries

tA POÉSIE EN 1861 25»

provençales ou berrichonnes, c'est nous exposer au n)éme genre de périls et de mécomptes où risquent de tomber les âmes romanesques et les imaginations sentimentales auxquelles on a trop magnifiquement parlé des poésies du mariage. M. Aulran a trop d'esprit pour ne pas préférer le mouvement de la vie parisienne, les plaisirs d'une civilisation intelligente et raffinée, voire le voisinage du palais Hazarin, à des garrigues où tourbillonne le mistral et à des terres labourées où Ton ne récolte que des ennuyeux. Le paradoxe a ses inconvénients ; le lieu commun a les siens : qu'est-ce donc quand ils cumulent?

Nous adresserons à l'auteur des Êpîtres rtistiques et dt| Poème des beaux jours un reproche plus littéraire. Cette difficulté qui consiste à établir en des sujets si simples une proportion exacte entre le fond et la forme, H. Autran en a triomphé souvent, mais pas toujours. Nous ne vouions parler, bien entendu, ni des sentiments qu'il exprime avec bonheur, ni des beautés descriptives qu'il reflète avec charme, mais des détails familiers qu'il avait à sauver par rinfaillible propriété du style, par une constante élégance artistement cachée sous une exquise simplicité. Or l'on a eu beau réformer, assouplir, déshabiller, ramener au naturel et au vrai notre terrible versification française : le pb est pris, et ne s'efface jamais complètement. Elle a ses pruderies, ses routines, ses incompatibilités d'humeur, dont il est difficile de triompher. Il y a des périphrases chez H. de Vigny ; il y en a chez M. de Lamartine, et nous ne voudrions pas affirmer, en dépit de Cambronne, qu'il n'y en ait pas chez M. Victor Hugo. Les Êpîtres rustiques n'en sont pas plus exemptes que le Poëme des beaux jowrSy

îhO CAUSERIES LITTÉRÂIHES.

et là elles choquent coimmeune dissonance, comme une impropriété d'expression. Elles ne seraient pas remarquées dans des sujets élevés, grandioses, vraiment poétiques : le sujet aurait naturellement porté le poète, qui n*aût pas été forcé de se méfier des disparates entre le prosaïque et le convenu, Tartiflciel et le simple. Hais dans une épître à un cheval de réforme, dans une piécesur un puits de campagne, dans le récit d*un voyage en carriole ou d*une rencontre dans une auberge, il n*y a pas de milieu; il faut que le ton soit d*une justesse rigoureuse : plus Fidée est familière, plus il est indispensable que le mot s'ajuste étroitement àTidée, sans quoi la dissonance apparaît toute nue, comme, sur un terrain plat, le moindre caillou fait accident. Ce n*est pas pour rien que les rhétoriciens d'au* trefois se jetaient tout d'abord dans la tragédie, et que ceux d'il y a trente ans s'élançaient d'emblée vers le haut lyrisme: ces genres-là ont leur langue faite ; le moule est prêt, il ne s'agit plus que d'avoir quelque chose à y mettre. Pour la plupart des pages de ce Poème des beaux jours et surtout de ces ÊpUres rustiques^ la langue était à faire, et franchement ce travail ne rapporte pas ce qu'il coûte.

En somme, si nous étions tentés de trouver ces deux derniers volumes un peu inférieurs aux Poèmes de la mer, à Laboureurs et Soldats, à la Vie rurale^ la faute en serait à M. Aufran lui-même, qui nous a donné le droit d'être exigeants. Tels qu'ils sont, ils ne déparent pas, à Dieu ne plaise ! l'ensemble de son œuvre si recommandable, et lui créent de nouveaux titres aux sympathies du public, aux suffrages — pjournés seulement, nous l'espérons bien, — do FAcadémie française.

H. Édouai*d Grenier est aussi un amant de l'idéal, mais d'un idéal plus lointain, plus cosmopolite, plus compliqué de figures épiques ou légendaires. Ce n'est pas à lui que l'on reprochera la trop grande familiarité de ses sujets. On pourrait plutôt l'accuser d'étreindre avec trop de hardiesse juvénile et de laisser ensuite à l'état d'ébauches de grandes idées dont une seule suffirait à l'ambition d'un poète. Eschyle, Hilton, Shakspeare, sont ses patrons, et il sied au moins de rendre justice au choix de ses modèles et à l'élévation de ses pensées. Il mérite d'ailleurs qu'on le rattache au groupe des poètes qui font intervenir dans leur œuvre les aspirations de l'âme et le souci de la destinée humaine; car ce qui le préoccupe en face de certains types mythologiques ou légendaires, c'est un idéal de délivrance pour l'humanité souffrante et opprimée, délivrance qui se poursuivrait à travers les âges, et qui, incomplète encore dans l'esprit du poète, serait demandée à l'avenir, comme tout ce qu'on n'est pas bien sûr d'obtenir du présent. Cette idée se trahissait déjà dans la Mort du Juif errant. Sous une forme plus romanesque, YElkovany nous montrait deux âmes essayant de s'aimer sur cette rive du Bosphore où la fenune n'est qu'un servile instrument de volupté. Le spiritualisme de l'Occident animait heureusement cette poésie orientale, et l'histoire de cette tendre Âina dont l'âme s'envolait sous l'aile blanche d'un elkovan, pendant que les flots engloutissaient son beau corps, nous donnait une de ces sensations poétiques devenues trop rares pour qu'on les dédaigne, alors même que l'on y retrouve un reflet de lord Byron ou d'Alfred de Musset. Le morceau capitaldu nouveau volume de M. Gre-

nieri Poèmes dramatiques^ est la tragédie de Prométhée délivré. L'idée a de la grandeur, La délivrance de Promélbée, ce sera sa morti mais ce sera aussi la chute des dieux de l'Olympe; ce sera l'avènement d'un dieu inconnu qui va régénérer le monde. Ainsi l'humanité est intéressée dans cette délivrance, comme elle Tétait dans la rédemption symbolique d'Ahasvérus. Enchaîné sur son rocher, déchiré par le vautour, au milieu de ces scènes d*horreur immortaUsées par le génie d'Eschyle, le vieux titan salue les premières clartés de Taurore divine. Nul ne les aperçoit encore à travers les ombres delà nuit; mais la douleur et la soUtude ont donné à ses regards une lucidité prophétique. Du haut de son agonie triomphante, il insulte ces dieux cruels qui ont applaudi à son supplice, et qui, sentant leur divinité chanceler sur sa base, viennent s'humilier devant lui. Il y a dans ce mélange d'espérance funèbre et de vengeance satisfaite je ne sais quelle ardeur sauvage que le poète a exprimée avec bonheur. Cependant, si l'accent est vrai, l'expression n'est pas toujours juste; le sou(fle lyrique ou tragique ne se soutient pas constamment ; l'harmonie du ton est souvent rompue par des vers prosaïques ou des nuances trop modernes qui nous rejettent loin d'Eschyle. Les Océanides que H. Edouard Grenier fait dialoguer avec le titan parlent une langue qui ressemble quelquefois à de la prose rimée, et que l'auteur aurait dii épargner à ces belles créations de la poésie antique. Ce qui manque à ce Prométhée délivré, ce qui a manqué jusqu'ici à M. Edouard Grenier, ce n'est pas le goût ou le courage de l'idéal, l'ampleur des cadres, le premier jet, la conception poétique : c'est le iini de

l'exécution. Ces Poèmes font l'effet de ces toiles où Fartiste, pour échapper aux mièvreries de la petite peinture, attaque vaillamment un sujet grandiose, groupe sur un fond immense des personnages d'une fière et héroïque tournure, mais reste au-dessous de sa tâche, et nous donne un décor plutôt qu'un tableau. Nous reconnaissons chez M. Edouard Grenier l'étoffe d'un poète tel que nous les aimons. Il réussira tout à fait, lorsqu'il se souviendra mieux d'un mot célèbre appliqué à un autre ordre de témérités: « Quand on décroche des mondes, il faut avoir la force de les porter. »

' A ces poètes restés fidèles au culte de l'idéalt au carac* tère général et philosophique de la poésie, nous n'essaye* rons pas de comparer ceux qui ne lui demandent plus que des inspirations solitaires, ceux qui lui imposent leur système ou leur caprice. Les termes mêmes de comparaison nous manqueraient entre ces deux pôles extrêmes du monde poétique, et nous ne pourrions nous donner le triste plaisir de constater l'infériorité du talent chez ceux dont nous déplorons les tendances, puisque leurs qualités d'artistes, — plutôt encore que de poètes, — sont hors du débat. Ces qualités, si nous leur rendions pleine jus* tice, deviendraient à nos yeux un grief de plus, ou tout au moins un argument dont nous nous servirions pom^ les combattre. A quoi bon en effet s'abandonner à cette vocation pleine d'austérités et de sacrifices, posséder tous les secrets de l'art, assouplir la forme et le mécanisme du vers, arriver à une perfection de détails et de ciselures qui marque un progrès matériel, si tout cela doit demeurer stérile, s'ul n'en doit pas résulter une communication plus

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

intime et plus féconde entre le poète et toutes ces âmes qui lui demandent d'être leur interprète et leur guide? Choisissons par exemple H. Leconte de Lisle, un des maîtres de cette poésie savante de l'isolement volontaire: pourquoi tant d'efforts, pourrions-nous dire, une volonté si énergique, un contour si ferme, un ton si vigoureux, tant de muscles, de nerf et de saillie, pour aboutir à être apprécié de quelques artistes, de quelques dilettantes, et rester sans influence sur la vie intellectuelle de son temps? Le poète est-il donc fait pour une gloire cellulaire? Il se plaint de l'abandon de la poésie, et nous avons tenté d'en indiquer les causes; mais de quel droit se plaindre si les mieux doués et les plus forts, au lieu de s'éclairer de notre soleil, de vivre de notre vie, de laisser battre leur cœur à l'unisson des nôtres, de donner une voix à l'âme universelle, s'exilent loin de nous, au delà des âges et des espaces, rejettent les clartés spiritualistes pour des théogonies confuses, et vont s'enfoncer dans quelque temple indien, s'égarer dans les jungles sous le feu d'un soleil implacable, ou errer comme des fantômes sur des plages désolées ? Vous êtes poète ; ce serait une raison de plus pour être homme, car le poète, encore une fois, c'est l'humanité qui chante, c'est l'imagination de tous exprimée et notée par un seul, et voilà que, renonçant à votre plus précieux privilège, vous aimez mieux faire du poêle un être exceptionnel, vivant au milieu de créatures fantasques et redoutables où je ne reconnais rien de ce que je sens, de ce que je vois, de ce que j'aime! Quelles sont, après tout et en dépit de tous les systèmes, les vraies sources de la poésie? C'est Dieu, c'est la nature, c'est l'amour, c'est le

Inonde extérieur, c'est la vie intérieure avec l'infinie variété de ses phénomènes et de ses mystères. Eh bien! dans Tœuvre de M. Leconte de Lisle, le ciel est dépeuplé; Dieu cède la place à une fatalité cruelle et sourde a nos douleurs, conune le FaUim des anciens ; la tristesse est le désespoir ; la rêverie est un engourdissement de bête fauve couché sur le sable brûlant ; les animaux sont des monstres; les plantes et les fleurs offrent les caractères de ces végétations excessives dont on ne peut dire si elles sont des merveilles ou des poisons ; le spectaele de la nature, si consolant et si doux, cesse de nous émouvoir et de nous attendrir pour revêtir des formes étranges, exotiques, qui nous étonnent et nous épouvantent. L'amour enfin, l'amour n'est plus seulement la dure loi, le fléaUy Y exécrable folie, que le poète peut maudire dans un moment de colère contre les fragiles ou décevants objets de ses tendresses ; il est un enfer, ses victimes sont ses damnés^ et ces suppliciés de l'amour élèvent leur anathème éternel contre l'impitoyable puissance qui leur a donné un cœur pour le meurtrir et des entrailles pour les déchirer. Dansjce terrible inventaire de toutes les forces hostiles ou funestes à rhumanitë, les chiens mêmes, ces aimables familiers du foyer domestique, ces compagnons de promenade dont la vue n'éveille que des idées affectueuses, se changent en spectres affamés qui parcourent les grèves, et dont les hurlements sinistres forment, avec le gémissement des vagues, l'hymne de la désolation et du chaos. 11 faut, nous le répétons, des organisations spéciales pour pouvoir supporter ces excès de température poétique. Dans cette transposition violente de tous les objets sur lesquels aime à

s'exercer la sensibilité hamaine, que peut devenir le rapport nécessaire entre le poète et son auditoire? Quand même il s'exprimerait dans un splendide langage, quand même il accomplirait des prodiges de volonté et de science, comment aurait-il sur les âmes une prise sufGsante pour caractériser et couronner sa tâche de poête?H. Leconte de Lisle ne peut donc s'en prendre qu'à lui-même s'il n'a pas encore obtenu une renommée égale à son talent : il faut communiquer avec les hommes pour réussir à les dominer; quiconque s'obstine dans l'isolement peut-il sans inconséquence protester contre l'abandon?

Le nom et l'œuvre de M. Charles Baudelaire pourraient donner lieu à des réflexions plus sévères ou plus tristes. Ici ce n'est plus seulement un poète qui se sépare de la grande famille humaine, une personnalité inflexible substituant un système aux sentiments naturels : c'est une 'imagination malade, douée de cette subtilité de perceptions que surexcite la maladie, et l'exerçant aux dépens de tout ce qui, dans l'ordre poétique, mérite de nous émouvoir et de nous charmer. M. Baudelaire est assurément un des plus curieux produits d'une littérature dont le faisceau se brise, un frappant exemple de l'excès où peut tomber le sens individuel, lorsque, n'ayant plus ni lien, ni frein, ni loi, il combine un remarquable talent d'artiste avec des rêves d'halluciné. Rien de plus facile que d'attaquer l'auteur des Fleurs du Mal par de vulgaires sarcasmes ou des formules d'indignation vertueuse. H. Bau* delaire, selon nous, mérite mieux et plus que cela: il y aurait peut-être à lui appliquer une étude psychologique, ou môme physiologique, qui ne serait pas inutile à l'en*

semble de notre histoire littéraire. Voilà une nature fine, nerveuse, prédestinée à la poésie : viennent des souffles vivifiants, une lumière bienfaisante, une forte culture; la moisson pourra germer et mûrir. Par malheur, ce cerveau souffre d*une disposition particulière qui altère et envenime, à mesure qu'ils s*y réfléchissent, les sentiments et les images ; cette coupe artistement ciselée a cela de bizarre, que la liqueur fermente et s'aigrit en touchant au fond. Pour tout dire, la poésie tourne dans cette imagination poétique, comme ces vins excellents, mais qui ne peuvent supporter certaines conditions de localité ou d'atmosphère. Dans un temps propice au libre développement d'une organisation de poète, au milieu d'illustres exemples dont l'autorité ne pourrait être méconnue, dans une Uttérature qui croirait à quelque chose, qui s'inspirerait d'une pensée, qui aurait une conscience et une âme, peut-être le sentiment général finirait-il par prévaloir sur ce sens individuel ; peut-être la poésie vraie triompherait-elle de cette disposition maladive, comme ces régimes saiubres qui détruisent un germe vicieux dans un organe attaqué ou menacé. Par malheur, ici, grâce à cet esprit de morcellement que nous avons constaté, il s'est produit un phénomène contraire. G'estle sens personnel qui aabsorbé le sentiment général ; c'est le germe maladif qui est devenu l'organe tout entier. C'est ainsi que peut s'expliquer la poésie de H. Baudelaire. Nous le croyons sincère dans son excentricité, et nous reculons devant le lieu commun qui consisterait à le traiter d'immoral. Ce gros mot perdrait de sa valeur vis-à-vis d'un homme pour qui se sont naturellement déplacées les idées du bien et

264 GADSERIES LITTËRÀIRES.

du mal, etdont rinstniment poétique ne résonne plus que sous la main des puissances mauvaises. Comme ces malades qui trouvent ou donnent un arriére-goût de fièvre à tout ce qu'ils touchent, pour qui les aliments les plus savoureux et les plus sains deviennent indigestes et amers, II. Baudelaire ne peut plus aspirer une gorgée de poésie sans que cette gorgée s'imprègne de venin ou d'amertume. Pour lui, les mondes extérieurs ou invisibles sont hantés par le mal comme par leur hôte naturel, infestés de visions farouches, de laideurs gigantesques, de corruptions étranges, de perversités inouïes, de toutes les variétés de la souffrance, de la scélératesse et du vice; les fleurs y sont vénéneuses et y exhalent un parfum pestilentiel ; les sources y sont empoisonnées, et l'on ne peut se pencher sur leur frais miroir sans y voir la pâle figure d'un spectre ou d'un condamné à mort. La nature n*est plus seulement, comme pour H. Leconte de Lisle, une marâtre splendide et insensible ; elle est une manifestation visible de l'enfer, un tissu d'ironies sanglantes ou funèbres jetées à la face de l'homme. L'amour est pire encore que cet infernal fléau, dont H. Leconte de Lisle fait défiler les victimes. 11 devient quelque chose d'innommé, qui ne se plaît que dans le fumier et dans le sang, un héritier des honteuses débauches de Lesbos ou de Gaprée, cherchant un assouvissement impossible dans ces voluptés qui déshonorent le monde païen, et que la civilisation moderne ne devrait plus même comprendre. Voilà jusqu'où peut arriver le sens individuel, quand il règne seul, quand ces spécialistes de la poésie, livrés à tout le désordre de leur caprice, espèrent ramener la foule indifférente par ces

LA POÉSIE EN i8C2. 265

friandises de haut goût et croient accentuer plus puissamment leur physionomie de poète en prenant le conli^pied de tout ce qui est vrai, bon, bienfaisant et beau, ou, en d'autres termes, de tout ce qui est poétique. Que serait une société, que serait une littérature qui accepteraient H. Charles Baudelaire pour leur poète? Où faudrait-il descendre, en fait d'ordre intellectuel et moral, pour s'acclimater à l'air que respire une pareille muse? Quel peut être l'avenir d'une poésie qui se condamne elle-même à n*ètre qu'une exception, exception solitaire chez M. Leconte de Lisle, ou maniaque chez H. Baudelaire? Poser ces questions, c'est les résoudre ; c'est expliquer surtout comment, avec d'incontestables talents, la poésie peut perdre son influence, se placer en dehors du véritable mouvement de l'esprit humain, et n'être plus ni une autorité, ni une consolation, ni un charme, mais une curiosité plus ou moins bizarre, exposée dans un coin aux regards de quelques connaisseurs endurcis, 'de quelques collectionneurs acharnés.

Ainsi, de quelque nom qu'on le nomme, matérialiste ou fantaisiste, excentrique ou réaliste, cet art nouveau, sorti des ruines de ce que nous avons aimé, garde à nos yeux un tort impardonnable et qui nous gâte d'avance toutes ses qualités : il se sépare de plus en plus des sentiments et des aspirations de l'humanité ; il rompt les conununications de la poésie avec tout ce qui la faisait vivre et en tirait une vie nouvelle ; il est enfin la négation de l'idéal, et par conséquent il seconde parmi nous, au lieu de les combattre, ces penchants mêmes de l'esprit moderne, que nous accusons de notre dépérissement poétique; Yo-

260 CÀUSEniËS LITTÉRAIRES.

lontiers nous comparerions les recherches et les raffinements de cet art à ces voluptueux suicides que, dans l'extrême civilisation païenne, des épicuriens blasés environnaient de tout ce qui pouvait enchanter leurs regards et enivrer leurs sens. Doit-on en conclure que tout soit désespéré ? Nous ne le croyons pas : il ne faudrait pas surtout céder à cette disposition chagrine qui fait aisément supposer que ce qui nous froisse n'a pas de précédents et n'est jamais arrivé ailleurs. En d'autres temps, sous d'autres formes, par suite d'excès différents ou même contraires» la poésie et l'art ont eu à subir des épreuves tout aussi rudes, à traverser des crises tout aussi dangereuses. Â quoi se réduit la question? Â savoir si la démocratie, qui régne et gouverne dans l'art comme partout, sera capable, après les premiers tumultes de son installation et de sa victoire, d'avoir, elle aussi, son idéal qui l'élève au-dessus des vulgarités de la vie pratique et des grossières suggestions de la matière. Qu'on ne s'y trompe pas en effet: ou le réalisme, — pour revenir à un mot si souvent répété, — ne signifie absolument rien qu'une pauvre petite secte inventée par une coterie pour les plaisirs de son orgueil, ou il signifie, ce qui est beaucoup plus grave, l'alliance de la démocratie et de l'analyse, appliquant. Tune ses instincte, l'autre ses corrosifs, à tous les objets qui occupent ou qui charment l'imagination et la pensée. Dés lors la question change de face: il ne s'agit plus de persifier le réalisme ou de le maudire ; c'est une puissance de création récente, avec laquelle il faut compter comme avec toutes les puissances, et probablement transiger, puisque c'est d'ordinaire par des transactions que les

Lk POËSIE EN 186S.

guerres se terminent. Or il a existé à toutes les èpo< un trait dominant, un goût, un penchant qui, s'eïiigé dans la société, s'exagérait aussi dans la littèralurf qui inspirait aux pessimistes bon nombre de rècrim tions, de plaintes et d'épigramines. Cet idéal, de quel façon qu'on essaye de le définir, — recherche du 1 dans le vrai, sentiment de l'infini dansleCnî, — il bien des manières de le travestir. Aujourd'hui onle descendre trop bas. D'autres époques le plaçaient t haut, le cherchaient même où il n'est pas. Quelques nées à peine avant l'épanouissement du grand siècle, I qu'une société aristocratique par excellence se passior pour des fadeurs chevaleresques, pour un héroïsme meret qui défigurait tout ensemble l'humanité et l'histc elle était dans le faux à sa manière, et ce faux ne valait mieux que le ndtre ; elle méritait qu'une bonne et frar veine du véritable esprit français ou gaulois fit justici ces nobles extravagances, que l'orde Molière, délai taine et de Boileau démonétisât bien vite ce clinqu Que dire du siècle suivant, du temps où les plus vas, les plus éminents penseurs enguirlandaient de r artificielles ou fanées les œuvres de leur génie, où aristocratie dégénérée encourageait de toutes ses fav< le paganisme dans l'art, — le paganisme pris dans sens le plus erotique et le plus frivole? Celle-là se he contre un châtiment plus sévère et eut à subir une r tion plus rude. La révolution fut une critique à malnarr qui força celte sïciélè corrompue à retrouver la vie ( la mort, et réveilla dans les âmes la spiritualisme pi douleur. £t cependant combien il fallut encore d'aiu

%& Causeries littéraires.

pour démêler, dans cet idéal reconquis, ce qui n'était qu'emphase , mauvais goût, mode ridicule, regain de fausse chevalerie, et ce qu'il y avait de vivace, ce qui signalait le réveil de la pensée et de la liberté humaines ? Plus récemment, quand une révolution radicale est venue remettre en question les plus précieuses de nos conquêtes, on a pu se demander si les folles connivences de la société avec les succès scandaleux d'une littérature oubUeuse de toute règle et de tout frein n'avaient pas contribué à cette invasion subite des passions mauvaises, légaUsées dans les rues après avoir été applaudies dans les livres.

Aujourd hui c'est la démocratie qui tient le sceptre, et, quand on parle d'elle, il ne faut jamais oublier les leçons de l'homme èminent qui l'a si bien comprise, qui l'a sincèrement avertie de ses dangers, noblement aimée malgré ses fautes, et dont les conseils, applicables à l'ensemble de ses destinées, pourraient aussi s'appliquer à sa littérature. L'autorité de H. de Tocqueville doit désormais dominer tout le débat, et nous croyons ne pas nous éloigner de sa pensée en affirmant que, dans l'art comme dans la politique, l'avenir de la démocratie ne dépend que d'eUemême, du choix qu^elle fera entre ce qui déprave et ce qui purifie, entre ce qui relève et ce qui abaisse. Vivifiée par le spiritualisme, la démocratie peut accomplir de grandes choses : elle peut légitimer son avènement et ses conquêtes, prendre rang parmi ces pouvoirs que Ton ne conteste plus et qui finissent par s'assimiler des élém'mts longtemps réfractaires . Acclimatée à ce matérialisme qu'elle aspire par tous les pores et dont elle ferait à la fois l'arbitre de ses travaux et de ses plaisirs, elle ne pourrait

plus que tourner tristement sur elle-même, arriver à une déperdition fatale de ces forces dont elle est si fière, jusqu'au moment où le mauvais emploi de sa puissance produirait sa iniine comme l'abus de la liberté produit la servitude. Elle a des facultés que nous ne prétendons pas contester, une sève surabondante, une activité sans cesse r^ouvelée, une force d'expansion qui redouble dans la ëodété moderne le sentiment de la vie ; mais elle ne peut pas plus se passer de l'idéal que les autres puissances qui l'ont précédée. Que dis-je? il lui est plus nécessaire encore: elle a d'autant plus besoin d'y ramener ses regards que ses mains sont plus obstinément attirées vers la réalité.

Maintenant quel sera cet idéal ? Doit-ef le y comprendre toutes les poétiques chimères où se complaisent les siècles jeunes aux périodes de crédulité naïve ou d'enthousiasme facile? Y admettra-t-elle cette poésie de convention à laquelle sacrifient trop souvent les sociétés polies? Ne profitera-t-elle pas de ses observations et de son expérience pour élaguer tout ce qu'y mêlaient autrefois, sous un jour plus favorable à ces erreurs d'optique, des imaginations trop riches pour compter ou trop pauvres pour choisir? Que la démocratie se dégage, autant qu'elle le voudra, de toute inspiration factice, des fausses magnificences, des puériles coquetteries de l'art mondain ; qu'elle ne conserve que ce qui est vivace et immortel, ce qui a sa racine dans les profondeurs intimes de notre être, ce qui se confond avec les plus hautes et les plus pures aspirations de l'âme. Qu'elle en use, non pas pour se guinder, mais pour s'assainir, non pas pour falsifier ses instincts, mais pour les épurer, non pas pour monter sur des èchasses, mais pour

S70 CAUSERIES LiTTÉ&ÀlRES.

gravir des cimes. Qu'elle brise les fleurs artiflciellee en éparguant les fleurs naturelles. Chose remarquable, qui dit poésie populaire évmlle aussitôt l'idée de la poésie même, dans son acception inrimitive et vraie, souriant au berceau des peuples, leur montrant du doigt le monde ia« visible comme une mère qui lait réciter à son enfant sa première prière. A ces hommes courbés sur le sillon, elle parle de Dieu ; à ces intelligences serrées dans les liens étroits d'une civilisation à peine ébauchée, elle ouvre des espaces infinis, elle prodigue de mystérieux trésors; elle jette le merveilleux comme un voile d'or sur les réalités grossières. Aujourd'hui la démocratie, qui n'est aprèa tout que le peuple émancipé, organisé, fait homme, devenu son maître et le nôtre, aurait, si Ton n'y prenait garde, une poésie toute contraire, une poésie qui exprimerait la corruption des civilisations extrêmes, comme Tautre exprimait l'ingénuité des sociétés naissantes. L'art démocratique, — en ôtaiit à cette épithète son sens politique, — serait ainsi l'opposé de la poésie populaire. C'est que dans l'intervalle le temps a marché ; la naïveté est devenue science, la grossièreté sans malice a fait place au raffinement sans Ame. Les poétiques merveilles se sont évanouies comme disparaissent au grand jour les visions matinales. Et cependant la question n'a pas changé. Ignorant ou savant, soumis ou souverain, retenu dans ses langes ou investi de la toute-puissance, le peuple se ressemble toujours par quelque côté : toujours il doit demander à la poésie ime diversion salutaire qui ranime en lui l'être moral, un retour vers l'invisible Dieu que lui cachent les intérêts terrestresi et non un redoublement de cette, exaltation sen-

suelle, trop favorisée déjà par ses victoires sur la matière* C'est ainsi que Brizeux comprenait la poésie populaire, lorsqu il adjurait sa chère Bretagne de rester poétiqiie et bretonne, au lieu d'abdiquer peu à peu son originalité dans son contact avec une civilisation bâtarde. C'est ainsi qu'à une autre extrémité de la France, le réveil de la muse provençale n'a et ne peut avoir une valeur sérieuse que s'il représente Télan d'une population intelligente vers une poésie qui lui appartient et qui la dérobe aux réalités présentes, pour lui rendre son passé, ses paysages, sa physionomie et son âme. Voilà ce que peut être encore la poésie dans les sociétés démocratiques, et il suffirait d'un génie sincèrement inspiré pour l'accommoder à la fois au goût de ces multitudes que l'on met aujourd'hui à un bien triste régime et aux exigences de ces connaisseurs dépaysés qui s*amusent à des recherches corruptrices, faute de savoir jouir de la vraie beauté. En un mot, pour appUquer à une maladie intellectuelle un aphorisme médical, que la démocratie se traite en poésie parles contraires, et non par les semblables ! Le jour où, revenue aux sources vives et pures, elle aura reconquis son idéal, ses œuvres seront applaudies par ceux-là mêmes que l'on accuse de s'être affligés de ses triomphes.

OCTAVE FEUILLET. — CHARLES MOf<iSELBT ALFRED ASSOLLANT

Janvier 1863.

Nous voyons se produire en littérature uu piiénomène assez remarquable : la poésie s'affaiblit et le roman persiste. Tels lecteurs qui ne sauraient arriver à la vingtième page d'un recueil de vers sans que le volume leur tombât des mains dévorent dans leur année des centaines de romans. D*où vient donc cette différence ? Il semble au premier abord que les deux genres, s'adressant à peu près aux mêmes penchants de notre nature, devraient prospérer et languir ensemble ; il n'en est rien pourtant. C'est que la poésie pure est impérative et absolue; on pourrait lui appliquer le to be or not to be de Sliakspeare. Elle est ou elle n'est pas; il faut qu on ail!e à elle, qu'on l'accepte

ou qu'on la repousse, et c'est à peine si elle consent à faire une faible partie du chemin. Aussi, dès que le sentiment général cesse d*être poétique, elle s'isole, se replie sur elle-même ou s'engage dans les sentiers déserts, et nous l'avons vue devenir alors tantôt une protestation mélancolique et un peu hautaine contre l'esprit positif de l'époque, tantôt l'expression maladive ou inquiète d'un sentiment individuel, s'échauffant et s'exagérant dans le vide. De là, dans la poésie proprement dite, des années et parfois des siècles d'interrègne et de lassitude. L'esprit romanesque au contraire n'abdique jamais; il ne rompt pas avec ce qu'il désespère d'assouplir. Flexible, varié, mobile, il s'assimile, au lieu de les absorber ou de les repousser, les divers éléments que lui offrent la société et la vie. Que dis-je? il fait partie essentielle de cette vie extérieure ou intime, de cette société dont il exprime tantôt les aspirations, tantôt les réalités. Il prend le temps comme il vient et le monde comme il est. Si le temps est mauvais, si le monde est livré aux intérêts matériels, il s'y accommode, il s'insinue, il s'assaisonne à tous les goûts, se mesure à toutes les tailles, profite des obstacles mêmes qu'on lui oppose, sûr de découvrir dans le cœur le plus fermé, dans le milieu le plus rebelle à ses influences, un grain, une velléité de roman, qu'il ne s'agit que de savoir combiner avec l'entourage. On devine à quelles variations Fobligent sa durée même et sa persistance, et ce serait une curieuse étude que de suivre les aventures et les métamorphoses de l'esprit romanesque à travers nos vicissitudes sociales. On le verrait se composant tour à tour de luttes, de transactions et de connivences avec les

S?4 CAUSERIES LlTTÉRÂlAES.

morars, les caractères et les sentiments de chaque épo^ que, 8*y associant tantM par des similitudes, tantAt par des exagérations, tantAtpar des contraste :car les contrastes ont aussi leur place dans Tharmonie d un ensemble. Il obéit à des lois mystérienses qui établissent entre sa marche et celle de la société même une ligne parallèle. II est simple quand cette société est simple ; il se divise quand elle se partage ; il se complique quand elle se fractionne et se morcelle. Au début du dix-septième siècle, il se fait chevaleresque et dameret pour complaire à un monde aristocratique où la chevalerie française et Théroîsme espagnol s*entremélent de galanterie et de fadeur. Quand le goût s*épure, il profite, comme les autres genres, bien qu'avec moins d'éclat, de ce retour aux règles du bon sens et de l'art : mais sous la plume de madame de la Fayette comme sous celle de mademoiselle de Scudéry, il offre certains caractères analogues. 11 se maintient dans les pures régions de l'aristocratie, qui seule alors semble avoir le secret on le privilège des délicatesses de Tesprit et du cœur ; il ne reflète que les généralités de l'âme humaine, ainsi qu'il arrive toujours à ce qui exprime une phase de civilisation croissante; il a l'air de ne s'adresser ■qu'à une seule sorte de public. Il n'y a pas Jusqu'à son infériorité relative, en face de la tragédie par exemple, de la chaire ou de la comédie, qui ne soit un enseignement utile en nous rappelant que les pensées générales, les grandes routes du cœur et de Tàme, si favorables à ces genres, valent moins pour le roman que les nuances, où il trouvera plus tard ses vraies cqnditions de développement et . de succès.

LE ROMAN DB lS<>â. 2?S

Dès la seconde période, un changement s'est opéré. L'aristocratie occupe bien encore le devant de la scène, mais elle cesse d*être digne de son nom, et l'on sent qu'en dehors ou au-dessous d'elle une société nouvelle, un noo* veau public se forme ou se prépare. La culture des intelligences, encore inégale, s'étend et pénètre la classe moyenne; le goût de la lecture se propage. En dépit des classifications et des barrières encore existantes, l'esprit devient un des pouvoirs de l'État, et ceux-là mêmes que ee pouvoir menace contribuent à sa prépondérance. Avec lui, certaines égalités de sentiment et de nature sont près* senties, caressées, sinon proclamées. Il y avait une classe dominante, donnant le ton et imprimant son cachet au roman comme atout le reste; il n'y a plus qu'une noblesse brillante,corrompue et futile, jouantavec des armes forgées et essayées par des mains plus fortes et plus dignes. On trouve au premier échelon des scandales et des vices, au second des aspirations, des idées et des rêves. L'antago* nisme se déclare et forme deux publics, pour lesquels l'esprit romanesque fait deux parts, inaugurant ainsi, pour le continuer jusqu'à nos jours, son rMe dans la bonne et dans la mauvaise littérature. C'est alors aussi que le roman, dans ses expressions les plus hautes et les meilleures, devient un démenti et un refuge : un démenti infligé aux mœurs licencieuses, au matérialisme cynique, qui dominent ; un refuge pour les imaginations exaltées ou délicates. Aux lecteurs libertins et frivoles, les contes de Voisenon ou de Crébillon fils; aux connaisseurs, aux esprits fins, aux âmes éprises d'idéal, la Nouvelle UéMse

\ et Manon Lescaut ; au gros public qui s'émancipe sans se

bien éclairer encore, les grosses histoires de Restif de la Bretonne, improyisëes au coin de la borne et préludant à nos romans-feuilletons; à l'aristocratie, non plus sociale, mais intellectuelle, Mariannôy et un peu plus tard Paul et Virginie.

LA scène change encore, et cette fois le contraste s'accentue de plus en plus. Tandis qu'un monde s'écroule, qu'une ivresse de sang et de mort confond dans un embrassement funèbre les bourreaux et les victimes, l'esprit romanesque, blotti à l'extrémité contraire, se complaît en des fictions doucereuses, en des hymnes à la nature pleines de sensiblerie et d'emphase. La vertu, l'amour, l'amitié, le gazon et les fleurs, tel est l'idéal de ces imaginations qu'épouvantent les plus affreux spectacles qui aient jamais terrifié le monde. Pendant que les loups hurlent et déchirent, le roman se fait berger : on dirait la laiterie de Trianon transportée à dix pas de l'échafaud. Florian et Berquin coudoient presque Robespierre. Plus tard encore, et sous d'autres formes, le contraste continue. Le commencement de ce siècle est tout à l'action, au mouvement, à l'éclat, aux aventures, aux amours martia-. les et rapides, nouées et dénouées entre deux batailles : c'est ce moment que choisit l'esprit romanesque pour s'empreindre d'une mélancolie rêveuse, pour mettre en scène les héros de la passion vague, de l'impuissance volontaire, contemplant du haut de leur orgueil, de leur désespoir et de leur dédain les prodiges de l'activité humaine. Ce fut là le roman poétique, celui qui répondait aux ardentes tristesses des âmes d'élite, disséminées à travers le monde, et brisées par le spectacle de tant de

catastrophes et de ruines. Dans les sphères inférieures et pour les lecteurs i^ulgaires, il y avait le roman mélodramatique et larmoyant, le roman grivois et tapageur. Dans la génération suivante, et à mesure que nous approchons du temps présent, les différences subsistent encore, m^is elles sont déjà moins tranchées : Taristocratie et la démocratie littéraires, obéissant à la tendance universelle, commencent à se réunir et à se fondre. Il y eut bien sous la Restauration, à travers le premier mouvement roman* tique, mal compris et mal défini, toute une bibliothèque bleuCy dont les fournisseurs, aujourd'hui oubliés, eurent un moment Thonneur de compter dans leurs rangs le futur auteur à!Eugénie Grandet. Il y eut aussi, comme dans la politique et la société d* alors, d'étranges erreurs d'optique et des confusions singulières : des représentants emphatiques ou grotesques du faux romantisme acceptés, côte à côte avec Walter Scott, comme coopérateurs d'une œuvre commune; les derniers radotages de madame de Genlis se rencontrant sur les mêmes tables que les élégants récits de madame de Souza ou de la duchesse de Duras. Les imaginations, dans cet heureux moment, étaient si bien disposées, si faciles à intéresser et à émouvoir, qu'elles ne refusaient rien; elles laissaient à Favenir la soin de faire le triage.

Après la révolution de Juillet, on put croire que l'esprit romanesque, personnifié dans des noms glorieux et des œuvres éclatantes, surexcité par cette brillante atmosphère où s'abîmaient, comme des métaux en fusion, les derniers restes des classifications sociales, aiTivait à ce

moment suprême où l'art se fait à la fois magistral et polo

m GAOSERIËS LITTÉRAIRES.

pulaire, et réunit tous les publics en un seul» désormais capable d'apprécier et d'admirer ses beautés. Par maliieur, en rapprochant toutes les classes, la révolution n'était pas encore parvenue à égaliser tontes les intelligences. Une fois les premières agitations calmées» la curiosité banale reprit ses droits, et l'on imagina à son profit cette monstrueuse hérésie de l'esprit romanesque, ce feuilletonroman où se sont gaspillés, pour l'amusement d'innombrables lecteurs, quelques cerveaux puissants, égarés par une vogue insensée. II faut bien avouer que l'épidémie fut à peu près générale, que ces œuvres, placées en dehors de toutes les lois de la raison et du goût, n'étaient plus, pour rimmense majorité du public, séparées que parune ligne presque imperceptible des véritables œuvres d'art. Malgré quelques protestations isolées, ce péte-mêle dura jusqu'à ce qu'ime révolution nouvelle donnât à la curiosité publique une autre pâture, et fît repentir la société de ses aveugles complaisances. Le roman-feuilleton fut relégué, ou peu s'en faut, aux catacombes, et Tesprit romanesque, se produisant désormais sous des formes et en des dimensions raisonnables, eut à chercher d'autres moyens pour maintenir ses rapports avec la société, pour rapprocher dans un milieu commun les connaisseurs et la foule, les lecteurs déUcats et les lecteurs vulgaires. Ces moyens, il les a trouvés dans la multiplicité toujours croissante de ses productions combinée avec le nivelle* ment de plus en plus manifeste de son auditoire.

Ainsi donc trois époques principales dans l'histoire de Tesprit romanesque depuis deux siècles : l'époque que nous appellerons simplement aristocratique, oA le roman»

L£ ROMiN lyE 1863. 379

n'a]jfant à répondre qu'au sentiment de la classe dominante, a pu garder une expression et une physionomie homogènes ; puis la phase mixte, celle où, l'inégalité des hitelligences tendant à prévaloir de plus en plus sur celle des rangs, Tesprit romanesque, dans ses expressions plus variées déjà et plus nombreuses, fait deux parts qui repré^ sentent en ce genre la bonne et la mauvaise littérature. Enfin arrive une troisième époque, celle où, la société se compliquant et se nivelant tout ensemble, la démocratie devenant reine du monde, il y a bien encore dans le roman des différences entre le bon et le mauvais, le vrai et le faux, le beau et le laid, le grossier et le délicat , — différences amoindries pourtant, presque toujours marquées par de très-légères nuances, et que Ton a quelque peine à saisir au milieu du pêle-mêle d'une production incessante. Voilà où nous en sommes aujourd'hui, et, s'il est vrai que certains faits matériels méritent de figurer à titre de renseignements dans une étude littéraire,nous pourrions noter en passant deux détails secondaires, qui ont leur im* portance et leur sens : la disparition -presque totale des cabinets de lecture, et le nombre incroyable de pes ro« mans de formes et d'allures à peu près égales, publiées dans les mêmes conditions, et appartenant, sinon de fait, au moins d'intention et d'apparence, à la même Uttérature.

Cette situation, on le comprend, augmente les difficultés de notre tâche. En présence de ces innombrables expressions de l'esprit romanesque dans la moins romanesque des époques, nous éprouvons une sensation analogue à celle qu'éprouvent les critiques d'art en face

SSO CAUSERIES LITTÉRAIRES.

de Qos eipositioas nouvelles, où il n*y a plus d'écoles, plus de drapeau, plus de grands noms dominant et groupant autour d'eux les noms secondaires, plus de fil conducteur pour une élude générale, mais des centaines de tableaux d'une égale valeur, variant leurs qualités et leurs défauts sans les accentuer assez pour qu'on puisse les juger d'après tel ou tel principe. 11 ne s'agit plus, comme pour la poésie, de reconnaître deux camps bien distincts, presque ennemis, de ranger à droite ceux qui interprètent le sentiment général et les aspirations idéales de l'humanité, à gauche ceux qui expriment^ en l'exagérant ou en l'envenimant, le sentiment individuel. Il n'est plus ques* tion, comme aulrefois, de séparer en deux grandes masses l'aristocratie et la démociatie du roman, en démontrant, pièces en main, qu'elles ne se produisent pas sous les mêmes formes, ne parlent pas la même langue et ne s'adressent pas aux mêmes lecteurs. Sans doute, si Ton cherchait bien, ces distinctions existent encore ; mais elles ne résident plus que dans Tappréciation de quelques connaisseurs. Peut-on du moins s'obstiner à étabUr ces démarcations, un peu usées déjà, un peu monotones, entre le roman spiritunliste et le roman réaliste? L'esprit français, aumineude tous ses mérites, a un défaut ou une manie : c*est d'inventer de temps à autre un mol, — un sobriquet, comme dit M. Sainte-Beuve, — qui devient aussitôt le mot d'ordre, le cri de guerre ou de ralliement de quelques gens à systèmes. Puis arrivent des milliers de beaux diseurs à la suite, de philistins superficiels, de ceux qui aiment à se payer d'un mot pour se dispenser d'une idée. Tous ceux-là répètent le mot à satiété.

& tort et à travers, jusqu'à ce qu'ils l'aient rendu àia foi méconnaissable et insupportable. Ainsi, pour nous contenter d'un exemple et nous en tenir à cet éternel r^af)5m<;, il est probable qu'au temps heureux où le mot n'existai pas, on y eût tout bonnement suppléé par le mot naturel. Or» si le naturel et la simplicité sont à peu prés synonymes, quoi de moins simple que les chefs-d'œuvre du genre? On peut différer d'opinion sur le talent de H. Flaubert ou de M. Feydeau; mais tout le monde conviendra que leur manière est le contraire du naturel. Dans leurs passages les mieux réussis (encore un mot de cette belle langue!), on sent perpétuellemenM'effort, le coup de fouet, un je ne sais quoi d'affecté, de laborieux et de tendu qui sacrifie tout à l'effet. Renonçons donc à des catégories illusoires, à des qualifications oiseuses. Pour mieux nous reconnaître dans la foule des romanciers contemporains, bornons-nous en ce vaste sujet, et choisissons trois écrivains de physionomie fort différente : l'un, H. Octave Feuillet, vient de nous offrir l'expression la plus distinguée et la plus délicate du spiritualisme chrétien embelli de grâces mondaines; le second, H. Charles Monselet, a sa place marquée dans l'histoire de l'esprit parisien; le troisième, H. Alfred Assollant, a le rare mérite de mettre des idées dans le roman et d'en relever les fictions légères par des qualités remarquables d'observateur et àliumorist.

On se souvient encore, après quatre ans, des transports qui accueillirent le Roman d*un jeune homme pauvre. Il ne paraît pas que Sibylle ait rencontré des sympathies aussi unanimes ; et pourtant ce récit, dans ses belles pages» nous semble supérieur à Tautre. L'inspiration en est à la fois plus originale et plus élevée. Les détails sonttraitès avec ce soin et cet art auxquels l'auteur noiis a dès longtemps habitués. Les paysages ont la grâce maladive, lelégance mélancolique, les fuyantes perspectives d'un parc anglais où se promèneraient ensemble une femme et un poète. Presque tous les caractères plaisent par cet heureux mélange de vérité et de convention que les optimistes appellent Tidéal, et qui est, à proprement parler, la vérité romanesque. Ceux même qui manquent de nouveauté sont rajeunis par cette science d'ajustement que M. Octave

« Hiêtoire de Sibylle.

M. aCTAVE FEUILLET. 283

Feuillet possède à un degré supérieur. Enfin, malgré deux ou trois invraisemblances que nous signalerons tout à rheure, on ne découvre dans Sibylle rien de pareil à cet épisode du vieux père Laroque, à ces millions en Espagne de mademoiselle de Porhoêt, qui gâtaient par des vulgarités ou des absurdités de mélodrame les nobles amours de Maxime et de Marguerite.

D*où vient donc cette différence dans le succès des deux livresi dans le succès du moins delà première heure, qui ne préjuge rien, fort heureusement, pour ou contre Tavenir des œuvres de Tesprit? Comment se fait-il que H. Octave Feuillet, à l'apogée de son talent et de sa célébrité, ayant le vent en poupe et la poupe pavoisée de toutes les couleurs régnantes, favori des belles dames, benjamin de FÂcadémie française, académicien avant Fâge où le commun des martyrs, c'est-à-dire des candidats, touche à peine à la vraie majorité académique, comment se faitil que M. Feuillet rencontre cette fois, sinon une opposition déclarée, au moins des louanges froides, des apologies timides et des réserves chagrines? Voyons si une rapide analyse de son roman ne nous mettrait pas en mesure de répondre à ces questions délicates.

L*enfance de Sibylle occupe toute la première partie, ou, en d'autres termes, le quart du volume. C'est beaucoup, a-t-on dit : ce n'est pas trop pour préparer ce caractère tout à fait en dehors des lois communes et pour faire accepter par le lecteur les péripéties finales. Quand un personnage n'est que l'expression, exagérée ou embellie, d'un sentiment ordinaire, quand l'auteur se borne à peindre ce que noi^s pouvons tous comprendre par « peu près, il peut

entrer, comme dit Horace, in médias res. Hais id il s'agissait d*accoutmner peu à peu les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, les contemporains de M. Sardou et de H. Emile Augierà Tidée d'une passion ardente et partagée, d'un mariage de raison et d'amour rompu, sacrifié, pourquoi ? parce que Raoul, le héros, ne pratique pas la religion catholique» apostolique et romaine : car nous espérons prouver que le livre ne pouvait avoir d'autre sens, et que c'est faute d'être allé jusque-là que H. Octave Feuilet s'est condamné, pour maintenir les proportions entre Raoul et Sibylle, à une invraisemblance capitale.

Ce n'est donc pas d'avoir pris les choses ab avo que nous blâmerons le brillant auteur de SibyUe^ mais plutôt d'avoir donné à ses jolis tableaux un je ne sais quoi de successif et d'arrangé, qui est à l'art véritable et grandiose ce que la végétation sous cloche est à la libre nature. On dirait une galerie magique, une décoration mobile où se succéderaient des objets agréables, des personnages attrayants, des groupes bien agencés, de beaux effets d'ombre ou de lumière, des sites gracieux et pittoresques, mais où il suffirait, pour faire tout disparaître, de plier une toile et d'éteindre un lustre. Quoi qu'il en soit. Sibylle, encore enfant, a reçu d'en haut ce don fatal et divin que Ton a nommé la nostalgie céleste. Elle aspire à la beauté absolue, à la vérité souveraine, et, comme cette vérité et cette beauté ne sont pas de ce monde, elle remonte à leur source pour les chercher. Chez elle, le culte deFidéal, au lieu de se dépenser en aspirations vagues ou dangereuses comme dans la plupart des imaginations juvéniles, prend une forme, un nom, une aine, nous dirions

presque un catéchisme. Sibylle est une chrétienne des siècles de foi égarée dans notre siècle de doute. Cette religion de beauté et de vérité suprêmes, dégagées de tout alliage, est même si ombrageuse chez la jeune catéchumène, que peu s* en faut qu'elle ne se fasse protestante, parce que son vieux curé s'endort après son prdne, déguste sa tasse de café et n'est pas sans quelque faiblesse pour le bouquet artificiel et le badigeon. Heureusement la grâce du ciel et celle de Sibylle opèrent un miracle tout différent, et c'est au contraire Sibylle qui finit par convertir au cathohcisme son institutrice miss O'Neil, — une caricature attendrissante, — et par brouiller le brave abbé Renaud avecFocre jaune et le café noir.

Voilà les prolégomènes débarrassés de tous ces accessoires où excelle H. Octave Feuillet, et qui donnent, quoi qiion die, un charme particulier à ces premiers chapitres de Sibylle, Ce sont, pour les estomacs chargés par la grosse lecture des Misérables, pour les gosiers incendiés par le piment i* Antoine Qiiérardy de légères et suaves friandises. C'est, si Ton veut, de la pâtisserie feuilletée, qui va devenir du pain bénit. N'oublions pas, dans ce cadre enfantin, mais non puéril, la première appaiition du bel inconnu, du Prince cliaimanty du comte Raoul de Chalys, dont le souvenu* ne s'effacera plus dans cette âme poétique et virginale : la scène est jolie, et pourrait fournir le sujet d'un joli tableau à H. Hamon, à M. de Curzon ou à Raoul lui-même, puisque l'auteur en a fait un peintre consommé.

Mais voilà que Sibylle, sortie de radolescence, quitte le noble château de Férias, le marquis et la marquise, aïeul et aïeule dignes d'elle, le bon curé, la plage et la falaise,

tout cet ensemble de majesté et de douceur qui 8'acco^ dait si bien avec ses aspirations idéales : elle arrive à Paris, dans une maison toute différentei chez M. de Vergues, son grand-pére maternel, un \ieux beauj dont la femme, pour se consoler de son abiandon, éternise les futilités et les pots de rouge d'une jeunesse quinquagénaire. Sibylle, la belle quakeresse catholique, continue, dans cette nouvelle atmosphère, son rôle d'apétre aux ailes d'ange. Elle décide le vieux pécheur à passer quelquefois ses soirées chez lui ; elle prouve à madame de Vergues qu'il vaut mieux avoir des cheveux gris et des rides à soi qu'acheter un teint rose et des tresses blondes. Elle ramène à un mari fort menacé son aimable amie Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauve (sauvée, mon Dieu !) . Toute cette partie du récit est irréprochable. La froideur de Blanche pour Sibylle, en qui elle pressent une rivale, la rencontre des deux jeunes femmes à la sortie de la Madeleine, le passage rapide de l'aversion à l'amitié la plus tendre, au tutoiement le plus familier, l'aveu de la duchesse encore innocente à son magnifique mari, tout cela peut compter au nombre des pages les plus exquises du roman moderne. Enfin, après des retards savamment ménagés. Sibylle se retrouve en présence de Raoul, et il était temps : car le beau Raoul, disciple involontaire de don Juan et de Lovelace, n'avait plus que l'embarras du choix entre sa jolie cousine Blanche, hermine qui risquait de se salir un peu avant de mourir, et la splendide Clotilde de Val-Ghesnay, un typi; de beauté sensuelle et fougueuse, amenée par la loi des contrastes dans cette bergerie spirîlualiste. Aussitôt que Raoul a revu Sibylle, il n'a plus de regards et d'à-

mour que pour elle, et il ne tarde pas à être passionnément aimé. Toutes les convenances de fortune, de naissance, de position, d*âge, de goûts, de sentiments, plaident en faveur de ce mariage : les deux familles le désirent, le oui des mariés est d'avance sur toutes les lèvres : quel est donc l'obstacle, the rubj comme dirait Hamlet?G'est ici que je m'arrête net, et que je refuse de suivre M. Octave Feuillet.

Remarquez d'abord que Sibylle n*est pas une dévote dans l'acception étroite et rigide du mot. Sa piété, quoique fort pratique sans doute, ne dépasse pas le Génie du christianisme^ le Cœli enarrant gloriam Deiy et ne Tempêcbe pas d'aller à l'Opéra entendre les Huguenots, Dès lors il ne saurait y avoir entre elle et l'époux de son choix une barrière assez haute, un abîme assez large pour ren^dre son mariage impossible, qu'à une seule condition : c'est que Raoul fasse profession d'incrédulité radicale, et, pour tout dire, d'athéisme. C'est en effet ce qui arrive, et voyez avec quel raffinement d'invraisemblance! Dans un charmant dîner de famille, presque de fiançailles, à côté de Sibylle, en présence de femmes âgées et pieuses, H. de Chalys, pour complaire à son ami Louis Gandrax, savant matérialiste, se déclare athée. Tout naturellement. Sibylle se trouve mal, les autres femmes jettent les hauts cris, le dîner est interrompu, et adieu le mariage ! Eh bien ! nous disons hardiment que c'est là une scène révoltante. Âimeriez-vousmieux, réplique- t-on, que Raoul fût un hypocrite? Non : ce n'est pas là, pour un homme bien élevé, une question d'hypocrisie ou de sincérité ; c'est une question de convenance et de bonne compagnie : jamais dans un

milieu comme ccluî-là, en face d'une adorable joune fille qu*il aime et dont il connaît la religieuse ferveur, jamais un homme tel que Raoul ne se donnera pour athée, d*abord parce que, hormis peut-être quelque savant dont c'est la spécialité, personne n'est sûr d'être athée, ensuite parce qu'une pareille profession de foi devant un pareil audi* toire est une brutale déclaration de guerre, diamétralement contraire à l'éducation, aux manières, aux idées, aux sentiments de Raoul.

Avec la noblesse de caractère et d'intelligence, d'aspirations et de regrets que l'auteur prête à H. de Chalys, il n'est et ne peut-être qu'un fanfaron d'athéisme : or on se livre à ces fanfaronnades-là dans un souper de beaux esprits, de prince et de courtisanes, quand les têtes sont montées par des bons mots de Palais-Royal et que l'on met aux voix l'existence de Dieu : on ne les commet pas entre sa fiancée, sa tante et sa cousine, au moment où l'on appelle de tous ses vœux la parole douce et bénie qui va consacrer une chaste union. Encore une fois, la faute n'en est pas tout entière à M. Octave Feuillet : c'était Finsoluble difficulté du sujet qu'il avait choisi. Pour être vraisemblable, pour que la question de religion fût de force à séparer Raoul et Sibylle, il aurait fallu que Raoul fût, comme beaucoup de gens du monde, vaguement chrétien, un peu indifférent, nonpratiquant (je souligne), et que Sibylle fût de tous points une héroïne de l'école ultra-catholique, faisant de la pratique religieuse une condition expresse de son consentement. Il est vrai qu'une semblable héroïne eût fait une singulière figure entre un article de M. Tainc et un article de M. Maxime du Camp. M. Feuillet a voulu

Jl. OCTAVfi FEUILLET, tourner la.dilTicullé en laissant à Sibylle toulee tes gr loutesles élégances d'une cbrétiennede salon etdero jouant du Bellini et valsant avec le mari de Blanche à chaîner énormément le dossier irréligieux de Ilac Chalys, — et il n'a fait que changer de dissonance.

Ce faux départ, comme on dit sur le turfy a an dans lademière partie, des conséquences fâcheuses.^ après son évanouissement, revient au château de Fi Raoul ne tarde pas ô la suivre, et, afin de se conci1i< bonnes grâces de l'abbé Renaud, il se propose, soi pseudonyme et une blouse, pour peindre à fresqui église. Nous n'aimons pas ces fresques entreprises p homme du monde, qui devait s'en tenir aux tableai chevalet : les artistes, qui savent tout ce que la pci murale exige de travail opiniâtre et de connaissancei dales, souriront de cette libéralité deH. Feuillet cnve simple ai»at£ur.l'indique ce détail très-secondaire, | que c'est !à un des cAtés faibles et artificiels de ce mant talent; un peu trop de propension aux effets nus par l'album, parla tête de Rovmltis,far tout ce bagage qu'il faudrait laisser au répertoire de l'ancien nase. Sibylle, coiniiia on peut s'y attendre, renconi reconnait bientél ce Flandrin romanesque, et, au d'être touchée de cetle marque d'amour pour elle et d férence pour V%lise, elle commence par se raidir c son émotion et par ae déclarer offensée. A dater c moment, -Sibylle, sans cesser d'élre intéressante, d'être vraie. Cependant H. de Chalys regagne du ten dans ce petit coin de terre comme â Paris,il séduit t( ,monde, depuis la vieille servante du curé jusqu'à Ja<

Féray, un fou de théâtre que l'angélique influence de Sibylle a métamorphosé en canidie» et dont je n'ai rien dit, parce qu'il appartient encore à ce genre médaille dont M. Feuillet ne se méfie pas assez.

Rasséréné peu à peu par cette bienfaisante atmosphère, Raoul va s'écrier : Je vois j je crois ^ je sais, lorsqu'une dépêche télégraphique le rappelle à Paris auprès de son ami Louis Gandrax, qui meurt victime d'un amour matMaliste pour la formidable Clotilde. On croit peut-être que ce spectacle si éloquent, Tàorrible agonie d'un athée, va adiever la conversion du fier Sicambre? Nullement^ et c'est là une nouvelle invraisemblance. Raoul revient à Férias avec une dose d'incrédulité récidiviste qui désespère la pauvre Sibylle. Elle veut avoir avec lui une dernière explication et lui dire un dernier adieu: cet adieu est une promenade et cette promenade finit par les égarer dans les bois, à travers de malsaines vapeurs qui ressemblent à de nocturnes fantômes, au milieu d'un paysage dont la description admi* rable ne nous fait point changer d'avis sur la situation et les caractères. A cet endroit du récit, la situation est fausse et les caractères encore plus. Attirés l'un vers l'autre par mille sympathies de cœur et d'esprit, les deux amants ont mieux à faire qu'à se préoccuper de leurs dissidences reli-^ gieuses ; ils s'aiment, ils sont épris tous deux de l'idéal, du beau et du bien : qu'ils s'unissent, ils s'expliqueront plus tard , et toute cette glace dogmatique se fondra au premier rayon ; Tamour de Raoul est déjà de la foi, puis<]fu'il a préféré la frêle et spiritualiste Sibylle à l'opulente beauté de Clotilde. Etant donné ce singulier personnage de mademoisdle de Férias, cette piété, cet enthousiasme, cette

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exaltation passionnée, elle ne doit pas, elle ne peut pas douter un moment de la toute-puissance qu'elle aura, une fois mariée à Raoul, pour ramener à Dieu cette âme plus troublée qu'endurcie. Autrement, c'est qu'elle ne serait pas femme etperdrait parconséquentpresquetout son charme : est-ce à H. Octave Feuillet, est-ce à ses belles admiratrices que j'ai besoin de rappeler cette dernière vérité?

C'est justement là ce que je reproche à Sibylle dans cette dernière partie du livre : elle n*est plus assez femme, assez jeune fille; elle devient une sorte de puritaine, une prêcheuse, une précieuse chrétienne, dont la rigidité s'accorde mal avec l'expansion et l'attraction catholiques. Sans doute son agonie et sa mort, à la suite de cette fatale promenade, sont très-émouvantes. Je l'aimerais mieux pourtant, et la donnée du roman serait plus exactement suivie, si, après avoir épousé Raoul, par une concession de sa piété à son amour, par un mouvement de confiance en lui et en elle-même, elle s'apercevait, après le mariage^ qu'elle s'est abusée, que sa tâche est au-dessus de ses forces, que le fond de scepticisme et d'incrédulité résiste, et si elle mourait alors, lentement minée par un mélange de remords, de pieux scrupules, de douleur et de tendresse désolée.

En somme, et malgré nos réserves, ce roman de Sibylle est charmant, et nous ne nous étonnons pas qu'il soit lu avec passion, tout en étant discuté. Seulement ce charme, comparé à celui que l'on trouve dans les œuvres vraies et naturelles, c'est l'odeur exquise d'un admirable magasin de parfumerie, comparée à l'odeur des lilas et des roses. A un autre point de vue, il faut convenir que M. Octave

Feuillet â, sans le vouloir, joué un assez malin tour à une grande partie de son public. Tenter d'intéresser les heureux et les satisfaits de ce monde, les Athéniens et les Alhéraennes del862,au moyen d'une jeune fille capable.de préférer sa toi à son amour et de s'immoler elle-même plutôt que de chercher des accommodements avec la vérité qu'elle croit et le Dieu qu'elle adore ! Évidemment les illustres critiques qui trouvent mauvais que, dans un roman, les désordres d'un emére ninsent à l'établissement de sa fille, devaient trouver monstrueux qu'un simple désaccord religieux, renfermé dans le domaine de la discussion métaphysique, sépare deux cœurs faits l'un pour l'autre et empêche Onaiement Sibylle d'épouser son cher Raoul. L'audace de M. Octave Feuillet ne pouvait donc être tout à fait impunie : lui dirons-nous, en finissant, que les suffrages qu'il obtient doivent le dédommager de ceux qu'il est menacé de perdre? ITélas! non; car d'une part nous ne sommes pas nousmêmes bien convaincus qu'il ait été, cette fois, dans le vrai; et de l'autre, si M. Feuillet préférait à l'approbation de ses plus brillants lecteurs celle de quelques pauvres cléricaux tels que nous, nous dirions qu'il pratique l'abnégation chrétienne encore mieux que son héroïne.

M. CHARLES MONSKI.ET

Je voudrais, â propos d'un roinaii rempli de jol et de pages charmantes, mais évidemment inféric lent de celui qui l'a écrit, indiquer deux pointsdc littéraire qui semblent se contredire, et qui a'a pourtant en la personne et sous la plume de w spirituel confrère M. Charles Honselet.

Ce qu'il y a de plus difScile, à mesure qu'on c'est d'être juste à l'égard de ce qui n'existait pai rature quand on était jeune. Or, il faut s'y rèsigi prit français, l'esprit parisien suilout, peut bien, rester le même, ou du moins ne pas trop varier vinàales aux Lettres persanes, de Hamlltou àL GilBlasàZadig, de Voltaire à Rivarol, de 1 M. Villemain, de H. Villemain à H. Prévostmais, dans ses formes, dans ses nllures, dans sei

* L'Argent maudit.

change, s'habille et se déshabille tous les quyize ans, et les variations de sa toilette depuis le commencement de ce siècle suffiraient à remplir un livre. Pour le moment, les deux écrivains qui me paraissent résumer avec le plus de verve, de naturel, de fantaisie, d'imprévu, degaietéou de malice, les dernières modes de l'esprit parisien, ce sont HM. Aurélien SchoU et Charles Monselet. Si le petit journal — ce gamin de Paris bien plus spirituel que Gavroche — si le petit journal n'existait pa$,ils l'auraient inveidé, mais en lui donnant une valeur liltéraire que Ton essayerait vainement de contester. Ne nous lassons pas, en effet, si nous voulons rester nos propres contemporains, dé rappeler cette vérité de plus en plus manifeste ; que nous sommes en plein déclassement; que les hiérarchies, mortes dans la société, sont agonisantes dans l'art, et que, de même que les cinq couplets du Roi d'Yvetot sont préférables aux vingt-quatre chants de Parseval-Grandmaison, les trois pages de VEnlèvernent d'une redoute supérieures aux cinquante volumes de M. Capefigue, et que je donnerais dix tableaux académiques de Robert Lefèvre ou de Lordon pour ^ïiQ toile microscopique de Metzu, il m'est permis de i^éférer telle scène du Théâtre du Figaro ou tdle Ballade parisienne de M. Charles Monselet, à plusieurs cornédies du Théâtre-Français, à une infinité de tragédies en cinq a^tes, voijre à un poème épique, si Ton en fait encore. Si je rapproche ces deux noms. Charges Monselet et Anrélien SçhoU, ce a'est pas que je veuille comparer les deux t^ents, qui brillent par des qualités très-différentes. Je n'ai l'honneur de connaître ni l'auteur de V Argent maudit^ ni l'auteur des Amours de théâtre autrement que par les

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