M. CHARLES MONSELET
fantasmes caricatures de Garjat. Je me figure M. Âurélien SchoH, unejaaiure fine, ardente, un peu fébrile, un myope élégant, légèrement rageur y dont les nerfs sont souvent agacés (on le serait à moins) par ces monopoles dramati* ques, ces privilèges de la médiocrité dorée sur tranches, ces baudruches revêtues d'habits brodés ou d'habits verts, ces succès gonflés de vent et chargés d'écus, qui cumulent les plus gros traitements et récoltent les bénéfices les plus clairs de la littérature et du théâ.tre, pendant que les es*prits vraiment originaux demandent en vain leur place au soleil. Sa verve est aiguë, coupante comme Tacier anglais, avec des airs de flegme britannique qui la rendent plus incisive, ou, si Ton veut, avec cette bizarre saveur du vin du Rhin, qui vous grise froidement et vous fait voir des diables roses au fond d'un verre de Bohème. Sa raillerie, déliée, parfois impalpable, court sur sa victime comme des pattes d'araignée ; son sarcasme semble le dernier mot d'une civilisation raffinée et surmenée jusqu'au dégoût d'elle-même ; sa gaieté al'amertume que donne à un esprit jeune une précoce expérience, que communiquent à l'imagination et au cœur certaines fleurs des ;serres-chaudes parisiennes, aussitôt fanées que respirées. M. Charles Monselet, lui, paraît heureux d'être au monde, et je lui dècerneTBÏsYèçiihèie de bon enfant^ si ce mot n'impliquait une idée de vulgarité à la Paul de Kock, qui ne saurait convenir à un talent d'un grain si fui et d'un bQuquet si exquis. Sa réputation de gourmet est si généralement et si spirituellement établie, que je ne l'offenserai pas en disant qu'il y a en lui un épicurien à tempérament littéraire. 11 procède de Rabelais, de Molière et de Balzac ; mais il
ne les prend qu'à petites doses et de façon à faire tenir les trois géants dans une bouteille de vin de Champagne. Son rire est franc, son épigramme ne fait saigner que i'èpiderme^ et ceux dont il s'amuse sont prêts, j*en suis sûr, à s'amuser avec lui. Il excelle à exagérer la vérité en restant vrai, à dessiner des caricatures qui sont ressemblantes, à improviser des photographies qui sont encore des œuvres d'art, à se servir du verre grossissant de la comédie : seulement, au lieu de remployer en entier, il le casse en petits morceaux et l'applique en détail ; mais les morceaux en sontbons. Tel est, selon moi, M. Charles Honselet, le Honselet du Théâtre du Figaro et des Ballades parisiennes.
Une fois le cadre accepté, — et, je le répète, la dimension du cadre m'est indifférente, — je ne connais rien de plus amusant, de plus spirituel, de mieux réussi, de plus gai, déplus vrai, de mieux enlevé à remporte-pièce, que MaFemfnem*ennuiej — V Homme qui saitoùestlecada^ vrey le Correspondant dramatique^ — la Comédie des immortels^ — VAmi des artistes^ — la Première Bonne^ etc., etc..., et toutes ces scènesounous avons tous figuré, comparses ou premiers rôles de la vie parisienne ou littéraire, sans qu'un seul d'entre nous, du moins j'aime aie croire, ait eu envie de se fâcher tout rouge ou même de rire jaune. Si la camaraderie et la bienveillance banale n'avaient désormais vulgarisé, en pareil cas, le mot de chef-d'œuvre, je l'appUquerais à ces déUcieux croquis à la plume : appelons-les, faute de mieux, des chefs-d'œuvre relatifs^ afin que le nom pompeux soit corrigé par l'épithète.
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Mais toute médaille a un revers, et H. Churles Honselet nous a avoué lui-même qu'il se contentait trop aisément de ces succès de vingt-quatre heures, qui naissent, le matin , auf )ur de la table d'un café du boulevard , se promènent, pendant le jour, de la Madeleine au Ghâteau-d'Eau, et meurent, après minuit, au moment où le gaz s'éteint et où les étoiles pâlissent. Ici H. Monselet ne se fait pas assez bonne mesure et se traite beaucoup trop en épliéuière. Ce qui est vrai, c'est que cette faculté heureuse et prompte de nous servir une goutte d'excellente comédie dans une cuiller à café, lui suffît un peu trop, finit par dégénérer en habitude, et, quand il s'agirait de remplir la tasse tout entière, trouble la liqueur et fait trembler la main. Les deux plus innocents péchés capitaux sont la gourmandise et la paresse, lesquelles marchent souvent de compagnie : H. Monselet s'est accusé de Tune; peut-être pourrait-on lui reprocher l'autre : les bottes de sept lieues pèsent à cette imaghiation si leste, à cette verve si plaisante, qui aiment mieux se jouer, en pantoufles, sur un tapis de six pieds carrés, que courir les grands chemins. Elles ont une principau ô où elles sont souveraines, où elles régnent gaiement, la plume ou la fourchette à la main : il leur répugne de lever une armée et de s'équiper à grands frais pour conquérir un royaume entier. Voilà ce quiexpUque rinfèrioritéde romans tels que V Argent maudit , comparés à ces jolies perles que la littérature contemporaine gardera dans le plus petit et le plus fragile de ses écrins : Ma Femme m* ennuie^ — V Homme sait où est le cadavre^ — la Première Banney etc., etc.
René de Vcrdiùres, le héros du hvre, est un jeune bi*
bliophlie dont l'érudition et la rêverie ont désossé les facultés actives. Il n*a plus fa force de vouloir, de lutter, de tendrç sa pensée vers un but> et il a fini par s'abandonner, corps et âine, habit et chapeau, aux assauts d'une misère bien autrement radicale que celle du jeune homme pauvre, d'Octave Feuillet. Nous le voyons, au début du récit, dans le magasin d'un bouquiniste du quai des Augustins. Il est aimé, à son insu, par deux charmantes jeunes filles, Hortense Jorry, fille du libraire, et Claire Bertholet, fille d'un maçon du voisinage. Hais ces deux amours ne le nourrissent p^s : il va littéralement mourir de faim, et c'est afin de mêler à son agonie famélique uae dernière sensation de volupté intellectuelle qu'il est venu chez Jorry pour lire quelques sonnets de Pétrarque dans une édition magnifique, poi mori. Il est deviné par l'aimable Claire, simple ouvrière presque aussi pauvre que lui : elle laisse tomber un écu de jcinq francs dans le chapeau de René, et les combats intérieurs qui se livrent chez le jeune gentilhomme entre la fierté et la faim, l'exquise délicatesse que déploie la jeune fille pour faire accepter cette aumône du cœur^ l'amour naissant qui s'épanouit sous ce rayon d'avril assombri par la pauvreté, tout cela forme une scène excellente, un des meilleurs chapitres du roman. Mais j'en veux dès l'abord à M. Monselet de n'avoir pas serré de plus près et plus profondèmeat étudié ce personnage de René, ce caractère partagé enlre les élégances d'une nature aristocratique, le sybaritisme dangereux d'une science sans application pratique, l'amollissement d'une volonté désarmée par Je malheur, d'une conscience sans ressort, incapable de résister aux leula-'
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tions, prête à accepter indifféremment les bonnes et les mauvaises influences. Ce carçu^tère trèsl-vrai, très -finement observé, aurait suffi, s'il n'était demeuré à l'état d'esquisse, à fixer à un rang beaucoup plus haut l'importance morale et littéraire de V Argent maudit. Il faut louer aussi le contraste établi entre l'avare Jorry, un arrièrepetit-cousin d'Harpagon et de Grandet, et le brave maçon Bertbolet, à qui l'auteur a fort heureusement laissé son langage populaire^ sans tomber de son échafaudage dans les immondices de l'argot. Quant à Hortense Jorry, méfiezvous de ce regard profond, de ces attitudes distraites, où s'exprime et se déguise tour à tour une âme passionnée, ennuyée, irritée de l'avarice paternelle et d'un isolement peuplé de bouquins. L'ennui aura pour Hortense ces mauvais conseils que la misère et l'envie de jouir souffleront à l'oreille de René; dispositions jnalsaines qui feront entrer les mauvaises passions dans leur âme... et le mélodrame dans leur histoire.
Dans cette boutique du libraire, se présentenjt,en outre, deux personnages singuliers et mystérieux qui prendront part aux éyénements ultérieurs; le docteur Quatre-Epingles, souriante et douce figure de bibliomane, vieillard aimable, propret, bienfaisant, vertueux, mais qui a le double inconvénient de se ranger d'emblée dans la catégorie des jfénisseurSy et de nous laisser entendre, grâce à certains souvenirs vagues de la .cour de Louis XVIIF, qu'il pourrait bien ne pas être ce qu'il paraît, et avoir écrjt san dipWme de médecin sur le verso de parchemins authentiques;— et le comte Jfagloire de Plougastel, une caricature peu digne du talent de M. Honselet, un Mercadet,
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armorié, un Vernouillet blasonné» un Robert Hacaire à Teau de rose ou plutôt à l'eau de Cologne, puisqu*il débute en escroquant à Horteuse Jorry, qui fait ce petit conunerce supplémentaire, une caisse de ce précieux liquide,pour en composer son célèbre Parfum des aimées. J'aTOue que ce Golialh breton, habillé eu chanteur tyrolien ou en marchand de vulnéraire, mêlant l'insouciante philosophie de Bilboquet aux grands airs du marquis de Moncade, me déconcerte absolument. C'est ici que se ré* vêle, selon moi, le principal défaut de V Argent maudit; Ti^mploi de procédés hétérogènes dans un même ouvrage; deux ou trois littératures différentes se succédant ou s'amalgamant dans l'espace de trois cents pages. Si V Argent maudit était un roman humoristique, un peu fou, jetant son bonnet par-dessus les mouUns dont Sterne, Henri Heine et Hoffmann tournent les roues, si les événements et les personnages s'y jouaient à cent métrés au-dessus du sol, dans les frises de ce théâtre en plein vent où la fantaisie se charge du dialogue et des décors, ce comte de Plougastel me semblerait tolérable; je rirais de sa femme Colomba, des deux peaux d'ours qui forment tout son mobiUer, des deux petits marmots en baudruche que l'on exhibe quand il s'agit d'attendrir les créanciers : — d'autant plus que ce grotesque affamé fournit à H. Monselet l'occasion de décrire en connaisseur et en maître un dîner pantagruélique merveilleusement réussi et désespérant pour les lecteurs affligés de gastrite. Mais son livre n'est pas du tout une œuvre fantastique; il est d'une morale très-sérieuse, très-applicable» et que nous ne saurions asse^ louer : il tient au sol et au pavé
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de Paris par les larges et honnêtes souliers du maçon Bertholet, par le sujet fort terrestre et fort palpable du réeit, par les souvenirs de l'ancienne place du Carrousel et de la rue du Doyenné, où H. Charles Monselet a retrouvé toute sa supériorité : chapitre délicieux, qu'il faut placer à côté de la belle élude sur Marilhat, par M. Théophile Gautier. Il en résulte tout naturellement que ce Plousgastel, qu'on ne peut pas prendre un moment au sérieux comme type de vérité contemporaine, choque dans cet ensemble raist)nnable tout autant que nous choquerait une fausse note dans un morceau composé d'après les lois les plus sages du rhythme et de Tharmonie.
Voici maintenant l'action qui se noue et se dénoue entre ces divers persormages. Au moment où René, après un jeûne de deux jours, se résigne à accepter les cinq francs si généreusement donnés par Claire, il trouve, à l'étalage de Jorry, dans le rayon des livres de rebut, un volume de trois sous, qui vaut trente louis. C'est une Imitation, première édition de la traduction de Corneille, avec un certain nombre de notes marginales, de la main du poêle lui-même. Mais ceci n'est rien encore; de pareilles trouvailles ne sont pas sans exemple dans la vie accidentée des bibliophiles. Ce qui est plus rare, hélas! et plus commun peut-être, — il s'agit de s'entendre, — c'est la découverte d'un papier caché entre la reliure et le faux-titre, et qui n'est autre qne le testament d'un duc de Fontenay, daté des plus mauvais jours de 95. Tourmenté de pros* sentiments sinistres et trop tôt réalisés, le duc, sur cette feuille fabriquée dans les papeteries du mélodrame, indi* quait à ses enfants une cachette, rue Froidmanteau, nu-
mëro deux, au sixième, où il avait inclus six cent mille francs en or, magnifique débris de son immense fortune. Or ce numéro deux de la rue Froidmanteau, devenue la rue du Musée, fait justement partie d*un pàlé de maisons que l'on est en train de démolir pour créer le nouveau Carrousel du nouveau Paris de l'art nouveau delà société nouveHe. H n*y a pas un moment à perdre, fiené, dont l'habit râpé ne peut que gagner à se cadier sous une blouse, réussit à se faire inscrire parmi les démolisseurs de cette maison, abandonnée de tous les locataires, excepté un seul, que vous avez déjà reconnu : c'est le comte de Plougastel, avec Colomba, ses deux peaux d'ours et ses enfants en baudruche. Intrépide conune un chat de gouttières, le comte, qui a maintes fois passé à côté de la fortune, ne se doute pas qu'il va manger une friture de goujons en s'adossant à un chambranle que l'on démolira le lendemain et qui cache six cent mille francs sous un briquetage. Ce n'est pas là le seul obstacle que rencontre René, dont la vertu se noie d'avance dans ce Pactole. En allant se faire inscrire comme ouvrier démolisseur, il s'est trouvé en présence de Bertholet, qui, faute d'ouvrage, a demandé ce travail subalterne. Son agitation extraordinaire éveille les soupçons du brave homme; ces soupçons ne tardent pas à se changer en certitude, et nous assistons à la lutte entre une probité inflexible sous une enveloppe grossière, et une nature distinguée, délicate, mais amollie et poussée à la dérive par la maV aria aurifère. La scène est très-belle, très-dramatique, et, s'il suffisait de constater Tintèrêt du roman, nous dirions que cet intérêt est très-vif dans cet endroit et dans plusieurs autres.
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Seulement, ces cordes sont-elles assez fines, cet instrument asse2 neuf, pour qu'un virtuose aussi original et aussi raffiné consente à en jouer, lui dont les mélodies de courte haleine se jouent sur un stradivarius, manié par Sivori? Je pose la question, sans me cherger de la résoudre.
Le sévère langage de Bertholet réveille la conscience de René : il va céder, il cède... horreur! ce qui cède encore bien davantage, c'est la planche sur laquelle l'énergique ouvrier a cru pouvoir mettre le pied. Bertholet tombe de ce sixième étage et se lue roide. René pousse mi cri d'épouvante, et, chose singulière, il lui semble que ce cri terrible a un écho derrière lui. N'importe! le voilà seul possesseur du secret et des six cent mille francs; il les emporte en douze voyages nocturnes de cinquante miHe francs chacun, et il faut, soit dit en passant, qu'un bon ange ou une bonne couturière ait mis une bien triomphante doublure aux poches de cet habit et de ce gilet dont l'auteur nous a fait une description si déchirante, pour que cette hémorrhagie de louis d'or, suivant son heureuse expression, ne tourne pas tout à fait à la débâcle.
Entraîné par cette rapide analyse, j'ai oubKé de vous dire que cet éblouissant Plougastel est l'oncle maternel de René de Yerdières : il y a une intention comique dans les situations respectives de ce neveu qui espère être un jour enrichi par son oncle et de cet oncle qui se prétend créancier de son neveu pour une somme de trente mille francs : mais n'existe-t-il pastm paralléUsme analogue dans Robert Macaire et dans Mercadet? René, qui ne saitconunent expliquer l'origine de sa fortune, s'annonce comme ayant
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hérité de feu Plougastel. Celui-ci évente la ruse et il en piufuc pour contraindre son neveu à 1 héberger, à lui offrir ce luaguifique dîner dont je vous ai parlé, et à devenir son bailleui de fonds dans rexploilaliou en grand du Parfum des aimées. Hais Plougastel, après tout, n*est que la comédie de cette fortune mal acquise : la tragédie rentre en scène sous les traits d'Hortense Jovry. René, fidèle à son premier, à son seul amour, René, qui ne sait pas que Claire est la fille du malheureux Berthc lot, la demande en mariage, à qui? au docteur Quatre-Épingles, devenu le tuteur de la pauvre orpheline. Hélas! il est juste que Fargent maudit fasse des siennes. Par suite de circonstances peu vraisemblables, Hortense se trouvait derrière René, au sixième étage de la rue du Musée, au moment où le maçon est tombé : c'est elle qui a poussé ce cri terrifiant que vous ne pouvez avoir oublié. L*accident a été si rapide, qu'elle a cru M. de Verdières beaucoup plus coupable quil ne Ta jamais été. Dès lors son plan est fait : épouser René ou le dénoncer. L'alternative est effrayante : de deux maux, René choisit le moindre; il renonce à la main de Claire et épouse Hortense Jorry. Triste mariage! Lune de fiel qui n'éclaire que deux sombres figures courbées sous la malédiction nuptiale! Hortense est trop intelligente et trop passionnée pour se méprendre sur les sentiments de son mari. Au retour d'un lointain voyage, René découvre que le docteur Quatre-Épingles s'appelle de son vrai nom le duc de Fontenay, et que Claire, sous le pseudonyme de Fatmé, est entrée chez Plougastel, dont le Parfum des aimées a pris une extension considérable, compliquée de détails fort amusants. Hortense, folie de jalousie, assas-
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sine, on ne sait trop pour quoi, le vieux docteur, et se tue après avoir écrit à René une lettre pathétique où elle l'engage à épouser Claire. Âccomplira-t-il cette dernière volonté? L'argent maudit, noblement abandonné à H. de Verdières par le légitime héritier, deviendra-t-il l'argent béni? L'auteur ne nous le dit pas, et il fait bien; car les dernières pages de son livre sont d'un ton violent qui produit sur le lecteur une impression trop pénible pour qu'il puisse s'intéresser à cette réparation d'après coup et à ces tardives amours.
En résumé, V Argent maudit pourrait se décomposer ainsi : un tiers d'excellente littérature; un tiers de mélodrame ou de Cause célèbre; un tiers de fantaisie ou de charge. Pour tout autre ce serait beaucoup. Est-ce assez pour M. Honselet? Ce n'est pas sa modestie, c'est son amour-propre que je voudrais charger du soin de me répondre.
im
Qes causeries hebdomadaires tarôaient.vite, ou,. ce qui est pire, arriveraient à une insupportable fadeur, si l'on ne s'occupait que de ses amis : j'entends amis palitiques,car je n' admets pas qu'un critique puisse, sans abdiquer, consulter ses amitiés ou ses inimitiés personnelles ; ce dernier mot d'ailleurs ne saurait, Dieu merci 1 s'appliquer à ces fugitives querelles, à ces légères bourrasques qui agitent un moment la littérature, en attendant qu'elles s'envolent avec la dernière hirondelle ou se fondent avec les neiges d'antan. L'essentiel est de bien choisir ceux que Ton voudrait faire profiter des bénéfices de ces réconciliations littéraires, qui seraient, je crois, d'un bon exemple. Il faut qu'ils soient assez indépendants pour exclure toute idée de flatterie intéressée ou courtisa-
* Jean Rmer.— Claude et Juliette. — Deux Amis en 1792.— Brat^ cas, — Ijes Amours de Quatêrquemf etc., etc., etc.
nesque : il faut qu'ils soient asser sincères et assez convaincus pour qu*il n'y ail pas duperie à controverser avec eux; qu'ils soient séparés de nous par des dissidences assez tranchées pour qu'une discussion amicale relève à chaque instant Imsipidité de la louange, et enfin qu'ils aient assez d'esprit et de talent pour que le démenti donné à un premier mouvement de mauvaise humeur ne soit, en définitive, que la réparation d une injustice. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que toutes ces conditions sont réunies chez M. Alfred Assollant.
M. Alfred Assollant agrandit chaque année son répertoire, et ses lecteurs ne s'en plaignent pas. Sa réputation ne se fait pas par soubresauts ou par coups de tonnerre, mais graduellement et à coup sûr. 11 y a, en effet, des succès qui marchent et des succès qui éclatent, Vingt mille badauds se rencontrent subitement pour se dire : Vous ne savez pas? Il vient de paraître un roman où le mari excite la jalousie de l'amant, et, de jalousie en jalousie, l'amant voit, à travers les persiennes, qu'il a raison d'être ialoux : c'est inouï ! Courons l'acheter ! — Ou bien : Vous ne savez pas? Un grjedin, que l'on avait cru honnête homme jusqu'à ce Jour, vient de publier un livre effi'oyabje où vous, moi, la morale publique, la vie privée, les grandes dames, les petits auteurs, la société polie, la bohème, le gouvernement et les gardes champêtres, sommes indignement attaqués. — Vraiment? Ah ! le scélérat! — Coure? vite ! on s'arrache les derniers exemplaires ! — Et ainsi de suite : jtristes et fragiles succès que ceux-là ! Souvent public varie, bien fol est qui s'y .fie. Combien en ayons-nous vus qui se sont fiés à cette popularité décevante, et qui se
sont réveillés de leurs songes dorés au bruit des siflets de rOdéon, ou parmi de mauvais plaisants qui riaient au nez de leur notaire ! Et cependant je ne voudrais pas médire de M. Edmond About sous prétexte de faire valoir M. Alfred AssoUant; car il y a évidemment quelques analogies entre les deux écrivains, sinon dans le fond même, au moins dans le tour et Taliure. Tous deux ont un mérite qui devient rare, et dont il sied de dire un mot. Voilà trente ans et plus que nous nous querellons sur bien des questions littéraires. Devons-nous être les disciples de l'antiquité ou du moyen âge? Qui a tort ou raison, de la tradition ou de la fantaisie, de l'autorité ou du libre arbitre, des classiques ou des romantiques, d*Aristote ou de Sehlegel? Y a-t-il un beau absolu, ou le beau dépend-il du sens individuel? L'idéal, dans les conceptions de l'esprit, doit-il triompher du réel, ou le réel doit-il dominer l'idéal? Faut-il prendre la vérité par en haut, du côté du ciel, ou par en bas, du côté de la fange? Questions très-graves sans doute, et dont nous ne contestons pas l'importance ! Hais, sans les négliger un moment, il en est une autre que je proposerais de remettre parfois à l'ordre du jour : Est-il nécessaire ou inutile d'écrire en français? Remarquez, en effet, que chez plusieurs de nos illustres, et parmi les plus huppés, on écrit d'un style merveilleux, flamboyant, splendide, constellé, millionnaire, éblouissant ; un style qui traîne après soi dix aunes de velours, vingt mètres de satin, un torrent de dentelles et un incendie de paillettes ; un style qui en remontrerait au prisme, au kaléidoscope, à l'arc-en-ciel, aux feux de Bengale, aux prodiges de Ruggieri. C'est de la couleur, cest de la magie, c'est de l'or
potable, c'est de la flamme, c'est du soleil, c'est du génie, c'est du sublime, c'est mille fois plus beau que du français, mais ce n'est pas du français; de ce pauvre petit français d'autrefois, net, clair, vif, piquant, correct, leste, disant ce qu'il sait, sachant ce qu'il dit, mesurant les prétentions de la phrase à la valeur de l'idée, ne se mettant pas en frais d'un manteau de géant pour habiller une pensée de lilliputien, et, avant de lancer un régiment d'énumérations, de mots à effet ou de métaphores, se demandant s*il aura de quoi garnir les gibernes. Ce français-là, de plus en plus rare, on le trouvait autrefois chez M. Edmond About, et il ne tient qu'à lui del'avoir encore : M. Alfred Assollant l'écrit à merveille; mais là s'arrête la ressemblance. H About est un spirituel sceptique, qui a un peu trop réduit la littérature à une partie bien jouée ; tant qu'il a eu des atouts, il a gagné ses parolis, et la galerie applaudissait ; maintenant la chance a tourné, et il faut qu'il la rattrape. H. Alfred Assollant est un esprit libéral, dont les opinions politiques tiennent évidemment une place sérieuse dans l'ensemble de sa vie littéraire. S'il se trouve légèrement dépaysé, désappointé peut-être, en face des conséquences finales de celte Révolution qu'il bénit, de cette démocratie qu'il aime, de cette opposition frondeuse qu'il continue, de ces triomphes populaires où il salue la liberté victorieuse, il ne veut pas en avoir le démenti : soit ; il nous '' suffit de le savoir assez convaincu pour que l'on puisse i discuter avec lui sans faire rire à nos dépens public et ^ gdversaires. \ Aujourd'hui, voici que H. Assollant nous donne, dans \ un même volume, trois charmantes nouvelles où la poli* ^j
tique n'est presque pour rieu. Claude et Juliette est une jolie esquisse contre laquelle réclameront les filles d*Ève, mais qui les fera sourire. Claude, paysagiste remarquable, a été surnommé Quasimodo par ses camarades à cause de sa laideur, proverbiale dans les atdiers. Il n*en a bien entendu, qu'un plus ardent désir d'être aimé pour lui-iuême, et son cœur, avide coifime un affamé et riche comme un vieil avare, est disposé d'avance à prodiguer à la première femme qu'il aimera tout un arriéré de tendresses. Il rencontreauxChamps-Élyséesnnegeiitilleouvrièreyliaiche débarquée deprovince, égarée,lanuit, sur le chemiiiUc Fastsy et fort embarrassée de se défendre contre les entreprises d'un gros Lovelace de boulevard. Claude prend la défense de Juliette, 1 ( inmène, se bat le lendcûiain, reçoit une belle blessure, et voit la jeune fille reconnaissante accourir à son chevet. Ses affaires sont donc eu bon train; mais il a eu la gaucherie d'appeler sur sa laideur Tattention de Juliette qui assurait ne pas s*en être aperçue, sous le prétexte assez vraisemblableque jusque-là toute la partie la moins belle du genre humain lui avait paru presque également laide. Secondement, il a la maladresse d'admettre dans leur affection naissante un tiers de trop bonne mint', le surnommé Buridan, excellente figure d'artiste à tout faire, renchérissant ^ur le talent qu'il n'a pas par une foule de petits agréments accessoires, objet de terreur et d'extase pour le bourgeois ébahi, traitant l'amour comme ut)o toile où il suffit de trois coups de brosse pour faire un tableau, et n'ayant rien à envier au robuste héros deUiToiu de Nesle pour la vigueur des poumons et la carrure d( s épaules. On devine, hélas ! ce qui en résulte. Ala suite d'un
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dîner dont la description très-amusante ressemble à une pochade de TénierSyëuridan supplante le pauvre Claude, tristement vengé, trois mois plus tard, par Thumiliation et les larmes de Juliette abandonitëe... C'est la thèse contraire Si\isù]eideZémireet Azor^ et la prose de M. Assollant nous semble aussi spirituelle que là musique de Grètry.
Puisque nous voilà à rOpéra-Comique, restons-y un moment pour regretter que H. Assollant ait infligé à une autre nouvelle de ce même volume, Rosé d* Amour ^ un titre qui rappelle un des plus fades souvenirs de la comédie à ariettes. « Le doux nom de Rose d'Amour, » cela se chanlait, sûr ùri aîr de Boïeldieu, au beau temps de Ponchard I<^, en tunique abricot-pêche, collant de soie-blanche et souliers de velours à crevés, avant la naissance de M. Flourens. Heureusement, Théroïne de M. Alfred Assollant n*a de commun que le nom avec celle du Chaperon rouge. C'est une pauvre fille du peuple, dont les amours et les malheurs forment une histoire très-pathétique et très-touchante, bien qu'avec ce grain d'exagération auquel Fauteur est enclin, quand il peint certaines souffrances des classes populaires. Marie aime son jeune voisin Bernard, un peu plus riche qu'elle. Bernard va tirer à la conscription, et, pour faciliter le mariage, son père consent à hypothéquer une maison qui forme à peu près le plus clair de son bien. Or, pendant une joyeuse partie de campagne qui a inspiré à M. Assollant des pages pleines de gaieté et de fraîcheur, la maison brûle : adieu l'hypoibèque ! adieu le mariage! Bernard, qui a tiré le numéro 19, est forcé de partir pour l'armée et de faire ses sept ans. Ici, l'on pourrait répondre à Tauteur que^ sous le règne dé Lôuis-^
Philippe, le régime de la paix à tout prix (style du temps), si la maison d'un brave homme tel que le vieux Bernard avait été incendiée au moment même où son fils aurait tiré au sort, maire, préfet, conseiller général et adjoint auraient fait assaut d'attendrissement et de démarches pour obtenir le congé du jeune conscrit. Mais H. Assollant a plaidé pour son saint, pour son martyr, le pauvre peuple, qu'il a bien raison d*aimer, que nous aimons aussi, tout on évitant d'exagérer ou d'envenimer ses plaies»
Qu'arrive-t-il pendant l'absence et au retour de Bernard? Je ne vous le dirai pas; mais le spirituel conteur nous le dit , et le tout compose un récit trés-intéressant. Il y a, dans Jean Rosier j un sentiment excellent de l'hêroîsme populaire qui brilla de tant d'éclat dans les guerres de la République et du Consulat, et dont la légende disparait sous les plis de la grande histoire officielle, telle que la pratique M. Thiers. C'est du bon Béranger, du trèsbon Horace Vernet, et il faut louer M. Assollant d'avoir su côtoyer de si près le chauvinisme sans y tomber. Il y échappe par la sobriété de l'expression, le piquant des détails et ce tour satirique qui doit parfois gêner ses admirations. Sa première page, sous un air de fantaisie humoristique, cache une critique très-juste et très-fine d'un livre beaucoup trop admiré. Au demeurant, je me déclare incompétent vis-à-vis de personnages et de sujets tels que celui-là : non pas, à Dieu ne plaise ! qu'il soit permis de rester insensible au souvenir de ces héros inconnus qui coururent, sans pain et pieds nus, à la défense du territoire et à la conquête de l'Europe ; mais je me demande, en toute humilité, comment des hommes d'esprit
qui connaissent le fort et le faible de la nation française, qui emploient leur temps et leur talenl à fouiller dans ce passé d'hier le plus mince joyau de nos gloires militaires, à Tépousseter, à le sertir, et à nous rappeler que la France ne se passionne qu en proportion des saignées qu'on lui fait subir, que son cœur ne bat qu'à ce prix, qu'il en est de la fibre nationale comme de ce lulh dont parle Lamartine, qu'il faut briser en mille pièces pour qu'il rende ses plus beaux sons; — je me demande, dis-je, comment ces hommes peuvent ensuite s'étonner ou se plaindre le jour où quatre voltigeurs et un caporal viennent mettre en cage leurs doux rêves de liberté. La question est trop scabreuse pour que j'y. insiste ; j'aime donc mieux passer à une objection d'un ordre plus général et plus littéraire.
M. Alfred Âssollant est un satirique ; chez lui, la fantaisie et r/iMmaur ne sont que les très-humbles servantes d'une philosophie railleuse dont les malices s'aiguisent aux dépens de la société contemporaine. Très-bien î ce n'est pas moi qui le chicanerai là-dessus : encore plus que M. Edmond About, il procède de Vollaire, dont les romans et les contes semblent avoir parafé Clnude et Juliette, BrancaSy les Amours de Quaterquerriy etc. n- Mais les situations ne sont plus les mêmes, et c'est à quoi peutêtre ne songent pas assez les nouveaux écrivains de cette école, si préférable d'ailleurs au coloriage quand même et à la recherche puérile de la réalité ou du détail. Au temps de Voltaire, la lutte s'engageait entre les grands et les petits, entre le monde officiel et le monde intellectuel, entre les faits et les idées. De corruptions en décadences,
et d'abus en excès, la société arrivait à des folies si mon-
structises, si contraires à la justice et à la nature, que tout plaidoyer en faveur de la nature et de la justice avait à là fois roriginalitë du paradoxe et la solidité du bon sens. Tout était à créer ou à détruire dans les institutions, dans les lois, dans les mœurs, et les démolisseurs dealers ne pouvaient donner un coup de sape sans que leur sape s'enfonçât jusqu'au manche. Le lieu commun était hardi, la vieillerie était nouvelle; la forêt des préjugés, d*où l'on apportait tant de fagots, était vivace, drue ^ verdoyante, touffue, et ne laissait voir que de très-près la pourriture de ses branches et de ses racines ; en frappant sur le tronc ou sur les branches, on était sûr de ne pas frapper à vide. De là Timmense pouvoir, Tincroyable in^* fluence qu'exerçait alors la littérature à idées j pour me servir du mot si juste de Balzac. Il était facile à cette littérature de défendre toujours la même cause, d'attaquer toujours le même adversaire, de pencher toujours du même côté, en gardant les rieurs pour elle, et sans que sa tâche pût jamais être accusée d'injustice ou de redite par un public unanimement intéressé à la trouver neuve et bienfaisante, généreuse et vraie. Aujourd'hui presque toutes ces conditions sont changées : depuis soixantedix ans, tant d*opprimés sont devenus oppresseurs, tant de sacrificateurs ont été changés en victimes, tant de petits ont grandi, tant de grandeurs se sont rappetissées, la justice a été revendiquée avec tant de violence, la raison avec tant de folie, l'humanité avec tant de barbarie ; le règne de l'esprit a abouti à tant de sottises ; une telle masse de paradoxes, d'immoralités, de lieux communs, de mensonges, s'est usée sous la meule <
des révolutions, qu'il est désormais très-malaisé de s'y reconnaître, et que l'écrivain satirique risque, à chaque instant, ou de tirer sur les siens, ou de se répéter, ou d'accabler des vaincus, ou de voir l'humidité du soir faire manquer son feu d'artifice.
£n même temps, et par suite de cet esprit de contradiction ou de réaction dont nous ne savons pas nous départir, il se produit dans le domaine de l'imagination un singu^ lier phénomène. Quelle que soit la bonne volonté, je ne dis pas la partialité du conteur, un prestige s'attache aux coupables vaincus, et les rend plus intéressants que leurs vertueux vainqueurs. Il y a, chez les lecteurs de romans surtout, un goût particulier, dépravé peut-être, en faveur de l'homme brillant, absurde et sans mœurs, qui personnifie les vices et les désordres de l'ancien régime, au détriment du héros de sagesse, de patriotisme, de constance et de vertu, qui résume les idées de 89. Ainsi, dans le répertoire déjà fort riche de M. Alfred AssoUant, je remarque un charmant volume, de date un peu antérieure à celle de Jean Rosier : ce roman, qui s'appelle Deux Amis en 1792, va me servir de preuve. Ces deux amis sont, comme on peut bien le penser, un marquis et un roturier, un émigré et un républicain, un écervelé et un patriote, un mauvais sujet et un Caton. L'auteur n'a rien négligé pour que le beau rôle restât à Henri Reynier, qui partage tous les nobles enthousiasmes de la Révolution sans en accepter les fureurs, qui se bat bravement sans ambition mihtaire, et qui a, en outre, le bonheur de rencontrer, en la personne de la belle Louise de Dives, une Romaine de Corneille, une répubhcaine sans préjugés,
admirablement disposée à devenir sa femme au dénoûmeiit. Le marquis Roland de Dives, au contraire, est chargé de toutes les iniquités imaginables. U va de la blonde à la brune, de la danseuse de TOpcra à la juive de Hayence ; il descend même à une gitana de tréteau, dont le seigneur et maHre avale des sabres; il est volage, perfide, étourdi, libertin, endetté, et l'on ne peut tirer de lui une parole qui ait le sens commun. Eh bien ! ce diable de Roland, avec toutes ses équipées, plaît, séduit, amuse, intéresse, émeut, et, si jamais M. AssoUant a l'heureuse idée de transporter son joli roman sur le théâtre, je parie d'avance que c'est le rôle de Roland qui lui sera énergiquement demandé par le Lafontaine ou le Laferrière de l'endroit.
A un autre point de vue, que de remarques qui, sous notre plume, pourraient ressembler à des malices! La Révolution a pris un si cruel et si logique plaisir à se gâter elle-même ; elle a été si fatalement condamnée à un crescendo de violence; l'oppression, l'annulation des modérés et des sages par les méchants et les monstres, ressort si évidemment de cette orageuse histoire, que H. Alfred AssoUant n*a pas pu y échapper. U vient un moment, dans son récit, où le comte de Dives, vieux marin éprouvé par vingt combats et fort enclin aux idées nouvelles, est do<miné par le républicain Reynier, qui bientôt se sent désarmé devant le lâche et féroce Barré, capucin défroqué, lequel, à son tour, tremble et pâlit en présence du saltiuftanque Rodolphe, dernière et hideuse expression de la sauvagerie démuselée en ces temps de sanglante anarchie. Dans des zones plus tempérées et plus rapprochées
de nous, Brancas me fournirait aussi quelques exemples de ces inconséquences, qui sont, du reste, le pain quotidien des hommes d'esprit. Brancas est assurément un très-agréable récit, qui rappelle, sauf quelques dissonances, la meilleure manière de Charles de Bernard. La province et ses mœurs y sont prises sur le fait, de cette plume un peu acérée, un peu poussée au noir, dont la pointe pénètre un peu trop avant dans les chairs. On s'intéresse très-vivement aux amours du spirituel Brancas et de la belle Claudie. Mais enfin ce groupe d'électeurs, ces avocats, ces vieux grognards, ces journaux, ces manœuvres électorales, tout ce pays légal de 1 840 pu 1845, est-il charitable de s'en moquer, et un libéral d'aujourd'hui estil bien venu à nous faire sourire aux dépens de ce régime? Et puis, qui veut tout prouver ne prouve rien. Quand M. AssoUant, après avoir clairement désigné H. Berryer, ajoute « qu'il ne lui a manqué peut-être, pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus sympathique à la nation française, » n'a-t-on pas le droit de lui rappeler que, dans toutes les grandes journées parlementaires de H. Berryer, son éloquence a été au contraire la vibration la plus sonore des grands intérêts et de l'honneur de la France? Et ne pourrait-on pas, en appliquant le joli mot de M. Prévost-Paradol, dire aux patriotes les plus avancés : « Faites-en autant 1 »
Mais il ne faut pas trop chicaner un brillant conteur qui frappe à droite et à gauche plutôt que de rester les bras croisés. Brancas est une fort jolie histoire; Qmterquem est une fantaisie piquante, et, puisque nous groupons ici
les principaux titres de M. Alfred AssoUaul à l'aUeiition et
518 CAUSERIES LITTÉflAIRES.
à la sympathie du public, il serait égaleiri/snt injuste
d'oublier la Mort de Rolandj très-amusante parodie de Fèpopée chevaleresque, et les Scènes de la vie des États- Unis, qui furent son premier succès. Résumons-nous donc à propos d*un écrivain qui a le mérite de tenir Tesprit en éveil, au lieu de se borner, comme la plupart des roman- ' ciers, à amuser une curiosité frivole. En littérature, M. Assollant nous parait être dans la bonne \oie ; en politique, c'est un abusé qui se désabuse et qui, au lieu d'en convenir^ trouve plus piquant et plus commode d'aiguiser ses mécomptes en épigrammes.
HT