‹ Nouvelles semaines littérairesChapitre 17 sur 26 · LE PRINCE ALBERT DE BRQGLIE · texte numérisé non relu

LE PRINCE ALBERT DE BRQGLIE

droite a pu s^associer presque sans scrupiite aux applaudissements de l'assemblée.

Sans doute le jeune récipiendaire, portant un nom significatif, parlant devant un auditoire dont la composition était prévue, ayant à faire l'éloge d un homme dont la vie avait été perpétuellement en contact ou en conflit avec les opinions, les passions et les événements de son temps, ayant à profiter des parcelles de terrain gagné par TÂcadémie française dans le démembrement des autres pouvoirs, — ne pouvait se borner à prononcer un discours purement littéraire et simplement académique: pourtant, si nous voulions résumer dans un mot nos impressions et nos louanges , c'est à ce dernier que nous nous tiendrions. Le discours de M. de Broglie a été, dans le meilleur sens, un excellent discours académique (avec annexions). Il en a eu les grâces décentes et polies, les contours élégants et flexibles, les couleurs douces et discrètes, les rayonnements tempérés par ces ingénieux abat-jour qui empêchent la pensée d'entrer trop avant dans Fesprit et la phrase de trop éblouir le regard. Il nous a offert, à chaque instant, des exemples de ces habiletés de langage, de ces bonheurs d'expression, de cet art charmant qui appartient en propre à la bonne compagnie littéraire, qui est à Fesprit lettré ce que les belles manières sont à Fesprit mondain, et dont M. Viilemain nous a donné de si parfaits et de si invariables modèles. Cet art consiste à éclairer les demi-teintes, à émousser les aspérités, à jouer avec les nuances comme un grand pianiste avec les touches, à enfermer en quelques lignes comme en un flacon ciselé Fessence de ce qui peut se dire

3i8 CAUSERIES LITTÉRAIKES.

de plus malin oa de plus flatteur, A tresser des bouquets, avec ou sans épines, dont le parfum s'évaporerait peutêtre ailleurs, mais garde dans cette enceinte privilégiée toute sa force ou toute sa douceur, à laisser enfin à l'auditeur enchanté de vous et de lui-même le plaisir de vous compléter en vous applaudissant. En outre, puisqu*il est bien convenu que nous restons surtout littéraires, remarquons ces comparaisons si gracieuses, si heureusement triées, qui s'épanouissent çà et là dans le discours de M. Albert de Broglie comme dans des vases d'or, comme sur ces terrains d'où une main vigilante a écarté le intempéries, le sable et le gravier, et dont une habile culture a assuré la fertilité.

Je me bornerai à rappeler, en guise d'exemple de ces ingéniosités de bon aioi qui rehaussent le tissu académique, le passage où l'orateur, s'apprétant à nous montrer, dans le P. Lacordaire, le régénérateur de l'ordre de Saint-Dominique en France, a trouvé le moyen d'énumérer tous les écrivains laïques qui, en rétablissant les vërilés de l'histoire, en étudiant de plus près les grandes figures monastiques, en dissipant les préjugés accumulés contre les moines par l'école voltairienne, avaient préparé notre pays à accueillir avec surprise, mais sans trop de préventions hostiles, l'œuvre réparatrice de l'éloquent dominicain. Assurément, s'il y avait des sceptiques dans la salle, ils ont dû sourire en voyant MM. Villemain, Guizot, Hignet, Charles de Rémusat, etc., etc., métamorphosés en docteurs de l'Eglise, vengeurs des monastères et restaurateurs des couvents ; mais le thème était parfaitement choisi et a été développé avec une gracieuseté parfaite.

Page 1