LE PRINCE ALBERT DE BR06LIE
C'est là le triomphe de l'Académie ei de son éclectisme. De même que la politique y perd de ses âpretés, et que lés hommes politiques, rentrés danslaiittérature qui vit d'heureuses fictions, peuvent s'y figurer qu ils n'ont jamais commis de fautes et que rien n'a dérangé leurs maximes, de même les vérités religieuses, trop rudes pour la circonstance, consentent à s'y fondre dans des accommodements délicats dont la confraternité académique est l'ingénieux emblème. Là comme dans tout le reste, M. Albert de Broglie personnifiait à merveille, — avec un air de jeunesse qui ne gâte rien, — cette Académie française, telle qu elle se maintient encore, menacée, presque envahie, mais non défigurée par notre démocratie. Sa physionomie doucement souriante, son air de sécurité et de confiance, dans ce moment solennel, au milieu de collègues et de spectateurs qui semblaient Taimer et l'applaudir d'avance, nous a suggéré un parallèle involontaire. Si l'on accepte ce mot de pairie littéraire, que nous avons appliqué à l'Académie, si Ton croit, comme nous le craignons, que tôt ou tard celle-là aussi doive être entamée par nos mœurs égalitaires et notre art démocratique, ne pourraiton pas dire que H. Albert de Broglie aura été pour la docte compagnie ce que M. de Hontalembert avait été pour la Chambre des pairs : ce Benjamin, cet Eliacin, un de ces beaux enfants de la vieillesse, que l'on aime deux fois, pour la jeunesse que l'on n'a plus et pour celle qu'ils ont encore? Seulement, à ce dernier, au Benjamin de l'Académie, Ton n'aura eu à pardonner ni vivacités ni turbulences.
Un mot maintenant, avant de finir, sur la seule nuance
qui m'ait para, dans tout ce discours, donner sujet à une légère chicane. Il était impossible que l'esprit de 1830 ne dominât pas quelque peu dans le langage du récipiendaire ou dans la réponse de M. Saint-Marc Girardin, et nous devons remercitT M. Albert de Broglie d'en avoir été aussi sobre, d*y avoir mis tant de tact et de bon goût. Pouvonsnous admettre pourtant que la révolution de Juillet ait été pour rÉglise et le clergé français une délivrance? N'estce pas médire de notre clergé que de laisser entendre qu'il y a eu une époque où il a volontairement accepté Tonéreuse alliance du pouvoir laïque, et qu'il y a eu un moment où, en voyant tomber ce pouvoir, il a pu se féliciter de cette chute sans ingratitude et sans imprudence? Faut-il accréditer cette légende d'après coup qui finirait par nous montrer Louis-Philippe comme le bienfaiteur, sans le savoir, de cette religion que Charles X opprimait et compromettait sans le vouloir. Qui veut trop prouver ne prouve rien : la persécution, on le sait, ou, pour éviter un si gros mot, l'indépendance convient mieux à TÉglise qu'une protection trop visible, une alliance trop étroite avec les autres pouvoirs de l'État : mais encore faut-il que cette indépendance soit... indépendante : or cette liberté religieuse, cette liberté d'enseignement, si justement chère à M. Albert de Broglie et à ses amis, au bout des dix-huit ans du gouvernement de Juillet l'Église l'attendait encore. N'exagérons rien ; réconcilions-nous tant qu'on le voudra ; mais que chacun y mette du sien : sans quoi la vérité et l'histoire seraient seules à en payer les frais.
Nous aurions glissé sur cette dissonance, si elle ne nous