‹ Nouvelles semaines littérairesChapitre 9 sur 26 · MM. EDMOND ET JULES DE CONCOURT · texte numérisé non relu

MM. EDMOND ET JULES DE CONCOURT

qui vont sortir poift* elle de cet amas de fautes, de prodigalités et de folies. Il y a aussi, en fait de bons ménages, presque tous les ministres de ce temps-là, ceux mêmes qui ont fait le plus mauvais ménage avec la France et avec TEurope, avec les finances, la gloire et Tavenir du pays : détail singulier, nouvelle preuve de cette vérité, que les maris très-occupés sont encore, faute de mieux, les meilleurs maris de ce monde.

MM. Jules et Edmond de Concourt ont peint tout cet ensemble avec une variété de couleurs, une richesse de style, un luxe de recherches et de documents, auxquels ils nous ont habitués. Toutefois, à la première partie de leur ouvrage nous préférons la seconde, où ils abordent résolument l'analyse psychologique et même littéraire, et qui se résume pour nous dans deux chapitres traités de main de maître : c La domination et Tintelligence de la femme, » et « Tftme de la femme. » — Chemin faisant, les auteurs nous donnent de jolis croquis, de fins pastels ou de vivants portraits, tantôt des femmes qui ont vécu dans ce siècle et lui ont fait porter leurs couleurs, madame de Pompadour, madame deChoiscul, madame du Deffand, la maréchale de Luxembourg, mademoiselle de Lcspinasse, mademoiselle Âïssé, madame Geoffrin, tantôt des créations romanesques qui ont tour à tour reflété et inspiré ces âmes éprises de mensonges, donné ou reçu le contre-coup de ces mœurs déréglées, ramené à un idéal plus digne d'elles ou égaré jusqu'au crime ces passions condamnées à se servir à elles-mêmes de pâture et de châtiment : Manon Lescaut^ la Nouvelle héloïse^ les Liaisons dangereuses^ Desgricr c, Saint-PreuY, Valmont, tous

les amours d'alors personnifiés en (rois femmes et en trois hommes, tout le roman du dix-huitième siècle, tout celui du moins auquel on peut songer sans trop de fj*êmissement et de rougeur, et qui, exalté par Rousseau, purifié par Bernardin de Saint-Pierre, n'attend plus que le terrible et sanglant passage d'un siècle à l'autre pour mêler les rayons d'un ciel dorage, — mais enfin d'un ciel quelconque; — aux déchirements et aux ivresses des sentiments terrestres.

Ceci m'amène à signaler une lacune à cet endroit du livre de MH. de Concourt. Ils ont retracé, avec un peu d'exagération peut-être, et en lui faisant la part trop belle, la réaction opérée par Rousseau dans l'àme de la femme de cette époque, l'honneur qu'il eut de la ramener à la nature, à la sensibilité, à l'amour sérieux, aux devoirs maternels et à ce charme ineffable de la campagne (la vraie) qu'elle avait jusqu'alors ignoré ou dédaigné, ils ont très-ingénieusement détaillé les causes de l'ennui im • placable qui faisait le fond de cette vie sociale où abondaient cependant tant de moyens de distraction et de plaisir; ennui que nous appellerions volontiers r^/iabi/ila/^ur, si le vocable était français, qui poursuivait partout et toujours ces femmes si spirituelles, si amusantes, ^ amusées, si fêtées, si triomphantes, maîtresses et victorieuses de tous et de toutes choses, excepté de ce ver rongeur qu'elles portaient en elles et retrouvaient autour d'elles. Hais suffit-il d'attribuer cet ennui, ces langueurs, ces vapeurs^ à une mauvaise hygiène, à l'excitation des nerfs, à une vie surmenée, à des excès précoces, à des modes insalubres, au corset, aux soupers, au rouge, aux baleines,au¥ liqueurs f

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Ce chapitre serait plus complet, plus élevé, il éclairerait le volume tout entier, si les auteurs avaient tiré parti d'un rapprochement ou d'un contraste qui, selon nous, s'offrait tout naturellement à leur plume.

La femme du dii-huitiëme siëele (je parle du type dominant) est absolument païenne : elle a les grâces, les élégances, les beautés, les voluptés du paganisme; elle en a aussi cette sécheresse d*àme et de cœur, inséparable de l'oubli des grandes vérités de sentiment et de foi, inhérente au culte des sens, de la forme et de la matière; elle est donc païenne; mais il n'était pas donné à cette femme spirituelle, parisienne et française, d'être païenne dixsept cents ans après Jésus-Christ, comme l'avaient été les belles contemporaines d'Alcibiade et de Périclès, d'Ovide et de TibuUe. La religion chrétienne, qui, depuis son avènement, avait tant fait pour la femme, qui lui avait donné la liberté, l'égalité, la dignité, la culture de l'esprit, le sentiment de la beauté morale, qui avait réuni et confondu dans un seul être, désormais incomparable, ces deux créatures si distinctes dans les sociétés antiques, la femme destinée aux plaisirs du maître et la gardienne des moeurs domestiques et du foyer, — cette religion pouvait bien perdre de son empire, être effacée ou exilée des âmes, subir leurs moqueries et leurs blasphèmes ; mais elle y avait laissé un vide que rien ne pouvait remplir ; elle se rappelait par son absence même, et laissait dans ces âmes éteintes comme une dernière réverbération de ses clartés.

La femme, parvenue au point le plus extrême d'une civilisation rsîffmèe, la femme, qui avait à son insu profité de tous les progrès apportés au monde par le christianidme,

pouvait bien renier le bienfaiteur, mais elle n'échappait pas au bienfait: elle lui appartenait encore, ne fût-ce que par une sorte de vague inquiétude, un regret instinctif, un besoin de s'étourdir qui n'aboutissait qu*à des lassitudes et à des déceptions nouvelles. C'est ici qu'éclatent les différences entre les femmes des deux siècles. Au dixseptième, le sentiment religieux domine : il persiste jusque dans les orages de la passion et les entraînements de l'esprit d'aventure : viennent les années de déclin ou seulement ces douleurs foudroyantes que la vertu accepte comme une épreuve et la faute comme un châtiment, les nobles pécheresses se prosternent, s'humilient, adorent; Dieu les reprend; que dis-je? il avait à peine à les reprendre; elles étaient à lui dés l'origine, et le roman n'était qu'un hôte passager entre leur pieuse adolescence et leur fin chrétienne. De là ce caractère de grandeur qui accompagne les divers épisodes de leur vie, qui ajoute à leur beauté, à leurs grâces, à leur esprit un ineffable prestige, et ennoblit jusqu'à leurs désordres. Chez la femme du dix-huitième siècle, le niveau descend, l'idéal s'amoinilrit et s'abaisse : la grandeur disparait et fait place au charme : ce qui dominait chez la première, ce qui rentrait tôt ou tard en possession de son imagination et de son âme, n'existe plus chez la seconde et ne se fait sentir que par l'état de malaise où elle tombe, par ses efforts inutiles pour trouver une joie, un plaisir, une émotion, une occupation digne d'elle: de là cet incurable ennui, qui n'ôte rien au charme, mais qui s'y répand comme une ombre, qui l'enveloppe comme ces voiles de dentelle noire sous lesquels le front semblj plus pAle, les yeux plus

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