FATALITÉ
Dans les vastes fourmilières humaines telles que Paris, les plus grands événements ne laissent qu'une impression d'un moment, et les faits ordinaires se perdent, comme les eaux d'une chute, dans ce torrent qui eini>orte les hommes et les choses et qu'on appelle le temps. Chaque année, l'oubli enveloppe le passé dans son étemel linceul et souvent fait disparaître jusqu'aux traces de ce qui a été. Les mois viennent tour à tour, avec des décors différents, apporter leurs plaisirs et leurs tristesses, leurs fleurs et leurs deuils. Et quand le dernier jour de l'un s'en ra, le premier de l'autre fait oublier celui qui n'est plus.
Aussi depuis deux mois qu'il parcourait Paris, à la recherche du mystère qui avait environné la mort de Georges de Roberval, M. de Kermer s'était-il heurté à rindiffference de ceux qui auraient pu le renseigner. Personne n'avait songé à savoir ce qu'étaient devenus les acteurs du drame dont M. de Roberval avait été la victime. Tout ce que put apprendre Q-ontran fut que M. de Forgues avait été tué par un officier de marine,
le surlendemain du crime, i)our avoir voulu accuser du meurtre de Q-eorges un gentilhomme dont on ignorait le nom.
G-ontran se perdait dans mille suppositions que la raison lui faisait bientôt rejeter ; une seule, qui eût été la vraie, ne lui vint pas à l'esprit. Et il se demandait ce qui avait pu pousser Henri de Forgues à le calomnier auprès de Mademoiselle de Roberval.
Q-ontran de Kermer pensait toujours à cette belle jeune fille qu'il avait connue en Bretagne. Le souvenir de Marguerite, si douce, si fière, si résignée dans la mélancolie de son existence, était profondément gravé en lui. Il aimait d'un amour qui touchait à l'adoration, comme on aime d'un premier amour.
Ce qu'il éprouvait, ce n'était pas cette passion ardente, enthousiaste qu'on rencontre souvent, mais il sentait couler dans ses veines une flamme douce qui pouvait le tuer en s'arrêtant. Q-ontran n'avait plus qu'une ambition, qu'un désir, qu'une espérance, se faire aimer de Mademoiselle de Roberval, lui rendre le bonheur, pouvoir lui consacrer sa vie.
Mais il s'appelait Q-ontran de Kermer, et ce nom était pour la jeune fille celui du meurtrier de son frère. Il fallait donc découvrir l'assassin et cette tâche devenait chaque jour plus difficile. Le jeune homme se roidissait contre les obstacles et son énergie grandissait en raison des difficultés. Les jours passaient sans amener rien de nouveau. Qontraii se cramponnait à un dernier espoir, retrouver l'officier de marine ; mais celui-ci était à l'étranger, et il fallait attendre que le temps livrât la clef du mystère.
Tant qu'il put travailler, chercher, s'occuper, M. de
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Kermer se sentit du courage, de l'ardeur; mais dès Tinstant où il fat réduit à Timpuissaiice, et qu'attendre devint son unique occupation, il se courba sous le désœuvrement. Il était las de cette lutte stérile de chaque heure ; il ne pouvait plus refouler son amour qui lui faisait impitoyablement désirer revoir Mademoiselle de Roberval.
Un jour, il se décida à partir pour la Bretagne.
— ^Je dirai mon nom, se répétait-il, je protesterai de mon innocence, je lui parlerai de mon amour. Elle aura foi en moi et je lui donnerai ma vie.
Au moment du départ, il hésita. Quelques jours se passèrent.
Enfin, un soir, plus abattu, plub découragé que jamais, se révoltant contre la destinée, ne pouvant plus vivre dans une telle anxiété, il écrivit cette lettre :
" Mademoiselle,
" Après avoir en vain épuisé toutes les recherches et " obtenu la certitude que le temps seul pourra dévoiler '* le secret que j'ai demandé à tous les échos, je viens " vous api)orter, à l'encontre de la lettre de M. de " Forgues, le témoignage d'un homme d'honneur, vic- " time d'une odieuse calomnie.
•' Lorsque je reçus l'hospitalité au château d'Yvonic " je revenais d'une mission secrète que m'avait confiée " le Roi, et pour le succès de laquelle je dus prendre ** un nom d'emprunt que je portais encore alors. C'est ** la raison qui m'a fait garder le silence au Carrefour- " du-Maudit, quand vous avez appris à Gk)ntran de ** Kermer lui-même qu'il était l'assassin de Georges de '^ Boberval dont il ignorait la mort.
" Celui qui m'a accusé a emporté dans la tombe le " secret de sa perfidie. Un seul homme aujourd'hui " pourrait peut-être révéler la vérité : c'est un officier " de marine qui a tué M. de Forgues après l'avoir pro- " voqué, la veille, comme un lâche et un misérable. " Mais cet homme est parti il y a neuf mois, et il " voyage maintenant à l'étranger.
" Je ne veux pas ici protester de mon innocence. Mon " nom, mon affirmation, l'amitié que m'a toujours té- " moignée Q-eorges, et plus que cela, l'intuition de la " vérité de mes paroles, doivent vous dire que je n'ai " pu me rendre coupable d'un pareil forfait.
"Maintenant, Mademoiselle, vous savez le respect, " l'amour que j'ai pour vous, amour profond, sacré, " irrésistible, qui me prend chacune de mes pensées et " fait de moi l'ombre attachée à votre souvenir. J'i- " gnore quels sont les sentiments que j'ai pu vous ins-* " pirer, mais je vous conjure de ne pas briser l'espé- " rance dans mon âme, car ce serait une vie atroce que " celle d'où je devrais bannir votre nom. Dites-moi " que vous ne croyez point à la honte de Q-ontran de ' Kermer, dites-moi que vous avez oublié la haine deux " ans nourrie contre le nom que je porte. Mais dites- " moi surtout que vous ne repoussez pas mon dévoû- " ment, mon amour. J'ai besoin d'apprendre ces choses " de votre part pour que la paix revienne dans mon " cœur. Dites-les moi, et je vous bénirai à genoux, vous *' aujourd'hui l'ange de l'espérance, demain peut-être la " source de mon désespoir.
"Gk)NTRAN DE KeRMER."
Après le départ de Grontran, Mademoiselle de Roberval était demeurée plus sombre que jamais. Le Comte eut beau chercher pour elle la distraction dans de Ion-
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gaes courses à travers les bois, dans la visite des chaumières et des hameaux, le sourire qu'elle avait parfois encore jusque-là, ne revint plus sur sa bouche. Elle n'avait pas dit au vieillard la cause du brusque départ de M. de Ruvert, et lui, devinant que là était sa souffrance, ne l'avait pas interrogée. Seulement il s'apercevait de plus en plus chaque jour du vide immense que le départ de l'étranger avait laissé au cœur de sa pupille.
En effet, depuis lors, Marguerite ne songeait qu'à ce beau cavalier qu'elle aimait, et dont elle ignorait le secret. Elle croyait à sa loyauté comme elle croyait en Dieu. Sans pouvoir expliquer la raison de son brusque départ, elle savait qu'il était parti sous le coup de la fatalité et elle attendait son retour avec confiance. Toutefois le temps se passait sans nouvelles et la jeune fille soufirait de ce silence dont elle ne savait pas la cause.
TJn matin, le facteur apporta une large enveloppe scellée de noir. Le cachet portait pour devise : " Loyal en tout." Le Comte remit lui-même la lettre à Mademoiselle de Roberval dont la figure s'illumina et qui courut s'enfermer dans sa chambre.
Avant de le briser, Marguerite contempla un instant le sceau sur lequel le mot : Loyal, se détachait au-dessous des armes. Enfin elle le rompit et parcourut fiévreusement la lettre de Q-ontran, qu'elle relut aussitôt.
Quand elle eut fini ses yeux se remplirent de larmes. Elle resta longtemps le regard perdu dans le vide, sans pensée, presqu'inconsciente. Puis tout à coup elle fondit en sanglots et tomba à genoux. Ses lèvres ne remuèrent pas, mais la Vierge entendit la prière de la jeune fille.
t6 NOUVELLES SOIRÉES CANADIENNES
Après un instant, Mademoiselle de Roberval se releva plus calme et s'appuyant sur une petite table qui lui servait de secrétaire, elle écrivit :
" Monsieur de Kermer,
" Dans l'incertitude où je suis sur les faits qui ont " entouré la mort de mon frère, il est de mon devoir de " mettre fin à des relations que dans d'autres circons- " tances j'eusse été heureuse de continuer avec vous. " Merci de l'intérêt que vous me témoignez mais que " tout soit fini entre nous. La tombe a emi)orté un " bonbeur qu'elle seule pourra me rendre. Adieu.
"Marguerite de Eoberval."
La jeune fille remit elle-même la lettre au vieillard.
— A Gh)ntran de Kermer, l'assassin de
— Non, mon oncle, Q-ontran de Kermer, à qui vous avez donné l'hospitalité dans la personne de M. de Buvert, n'est pas l'assassin de mon frère.
— Alors, quel est le meurtrier ?
— ^Dieu le sait !
Ce fut tout. La lettre fat expédiée et on ne parla plus de ces choses au château.
Sur la fin de l'hiver, le Comte Yvon, brisé par les chagrins et par les ans, s'éteignit doucement entre les bras de sa pupille. Mademoiselle de Roberval tombait sous la tutelle du marquis de LaRoque, un cousin, qui partait bientôt pour l'Amérique et qui proposa à la jeune fille un voyage au Canada. Marguerite accepta et se prépara dès lors à quitter la Bretagne.
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