‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 28 sur 90 · NOTB DB LÀ RÉDACTION · texte numérisé non relu

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arrachèrent de leurs antiques habitations " dans la douce terre d'Acadie." L'Ile qui, pendant de longues années, s'appela. du nom superbe d'Ile Royale, a repris et conserve encore son nom primitif et plus modeste de Cap- Breton, <jui fut autrefois donné à l'un de ses caps par ces hardis marins bretons, les premiers explorateurs du continent de l'Amérique du Nord. Le rocher désert où fut Louisbourg. fait songer encore aux fortifications formidables de cette ville destinée, selon le crflcul des ministres de Louis XV, à frapper les Anglais d'épouvante et à garder contre eux les approches du golfe Saint- Laurent. Personne aujourd'hui n'entendrait jamais parler du marquis de la Boularderie, sans cette île verte et coquette dont il voulut faire sa seigneurie et qui conserve encore son nom. Le Bras-d'Or, vaste nappe d'eau dentelée de criques et entrecoupée de beaux lacs, que surmontent des collines recouvertes d'arbres verdoyants et de fermes riantes, atteste encore la justesse et la propriété du nom que lui donnèrent ses premiers possesseurs.

Les Français n'eurent jamais qu'un pied-à-terre incertain en Acadie. En certains endroits isolés, ils avaient construit des forts grossiers, autour desquels de petits groupes de colons construisirent ensuite des chaumières et défrichèrent des terres.

La rivalité entre l'Angleterre et la France s'alluma sur ce continent aussitôt que les établissements britanniques y eurent pris quelqu'importance, et fut cause que les colonies françaises n'y devinrent jamais florissantes et ne purent y acquérir de stabilité. Ajoutons que le gouvernement français ne se montra, en aucune occasion, fort entiché d'un pays qui ne promettait guère de profits à ses possesseurs. 11 le laissa même, pendant de longues années, à la merci des marchands et des aventuriers.

Dans la suite, la France comprit mieux l'importance de TAcadie, comme base d'opérations militaires contre les colons toujours agressifs de la Nouvelle-Angleterre ; et finalement elle fut contrainte, pour la défense de ses autres colonies,de bâtir la forteresse de Louisbourg, sur la côte orientale de l'Ile Royale. Mais il était trop tard ; et ses rois ne purent reprendre le terrain qu'ils avaient perdu par leur indifi'érence pendant la première période de l'établissement du pays. Si les hommes d'état français avaient eu un sens plus pratique des questions coloniales, ils auraient compris tout de suite que la possession de l'Acadie leur était absolument indispensable pour la défense et la conservation du Saint- Laurent et des grands lacs.

L'histoire de la construction de leur premier fort nous montre les difficultés contre lesquelles les Français ont eu à lutter dès le commencement, dans leur périlleux essai de colonisation en Acadie.

Quand De Monts — que la charte de Henri IV constituait seigneur féodal de la moitié d'un continent — vint pour la première fois en Acadîe avec sa suite d'aventuriers, il n'y avait pas un seul établissement anglais, depuis le pôle nord jusqu'à l'ancienne ville espagnole de Saint- Augustin, dans les savannes de la Floride. La petite île de Sainte-Croix, où ils se fixèrent d'abord, ayant été bientôt jugée insuffisante, resserrée qu'elle était dans sa ceinture de rochers, pour un établissement sérieux, les Français, pour berceau de la future colonie, choisirent, au fond de l'un des bras de mer de la baie de Fundy, si remarquable par ses " marées " et ses " refouls," un bassin d'une merveilleuse beauté, entouré de collines boisées et de forêts regorgeant de gibiers de toutes sortes, qu'ils nommèrent Port-Royal — aujourd'hui Annapolis. Il y a maintenant deux cent soixante-et-dix ans que les

premières pièces du fort Port-Royal furent coupées sur les bords de l'Esquille — ^rivière Annapolis — ^par Tordre du baron de Poutrincourt, successeur de De Monts. Les Français ne revenaient pas de leur enchantement, tant le site pittoresque de leur nouvel établissement les avait frapiJfes. " Ce nous estoit chose. ém^rveillable de voir Ja '* belle étendue dicelui (port) et les montagnes et coteaux '* qui l'environnent, et m'étonnois comme un si beau " lieu demeuroit désert et tout rempli de bois, veu que ** tant de gens languissent au monde qui pourraient *' faire proufit de cette terre... Dés le commencement " nous fûmes désireux de voir le pais à-mont la rivière " où nous trouvâmes des prairies préque continuelle- " ment jusques à plus de douze lieues, parmi lesquelles " découllent des ruisseaux sans nombre qui viennent " des collines et montagnes voisines. Les bois (sont) " fort épais sur les rives des eaux."

Quelle existence pleine de péripéties que celle de Port-Eoyal !

Parmi ses premiers habitants nous trouvons quelquesuns des plus grands colonisateurs de ce continent. Champlain, le père de Québec, de Poutrincourt qui est resté Tune des figures les plus nobles et les plus chevaleresques de toute la Nouvelle-Francee, TEscarbot le sympathique et ingénieux historien, sont réunis autour du berceau de Port-Eoyal et l'entourent comme d'un rayonnement.

L'Escarbot nous a laissé des succès et des revers des premiers colons une description pleine de charmes, dans laquelle s'étalent toute la mobilité et toute la vivacité du caractère français. Quand on lit sa chronique des faits et gestes de ses compagnons, on se prend à regretter que Port-Eoyal n'ait pas toujours eu, depuis sa fondation jusqu'au jour où le drapeau fleurdelisé

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cessa de flotter sur ses bastions, TEscarbot pour transmettre à la postérité les incidents si variés et si émouvants de son existence

Nous allons dans cette étude retracer brièvement trois scènes de la vie acadienne, prises sur nature, il y a plus de deux cents ans.

Nous sommes au dix-septième siècle, pendant une froide et belle journée d'hiver. Un blanc manteau de neige couvre les collines et les vallées ; seuls les pins et les sapins ont conservé leur verdure. Les contours du rivage, aussi loin qu'on peut les distinguer des hauteurs de Port-Royal, sont gelés ; mais les marées qui se précipitent dans le vaste bassin et qui en sortent tumultueusement laissent aux vaisseaux un passage relativement libre. A l'intérieur, les rivières et les lacs sont pris d'un solide pont de glace. Sur un plateau élevé, vers le fond du bassin et près de la rivière, on aperçoit un groupe de maisons construites en bois, laissant échapper de leurs cheminées des flocons de fumée légère qui se perdent dans un ciel sans nuage. Mais ce sont là de bien modestes habitations pour tenir sur un continent immense et inhabité, la fortune de la France ambitieuse ! Un quadrilatère de constructions grossières, comprenant les magasins, l'arsenal et quelques maisons particulières, forme à l'intérieur une espèce de cour assez vaste. Pour toute défense, des palissades surmontées de quelques canons. Au-dessus de l'un des toits les plus élevés flotte dans la brise le drapeau de la France.

Pénétrons maintenant dans le spacieux réfectoire de

l'un des principaux édifices du quadrilatère, où un tableau aussi agréable que nouveau nous attend. Un grand feu de bois d'érable pétille dans le foyer et au son de la cloche du midi, une procession de quinze à seize gentilshommes entre joyeusement dans la salle à dîner, " chacun portant son plat " qu'il dépose sur la table. Champlain, l'architecte, ou maitre-d'hôtel du jour, ayant en main le bâton d'office, "et au col le collier de L'ordre de bon Temp^'\ s'assied à la place d'honneur. Devant chaque convive le maître queue a placé un plat de venaison, de poisson ou d'oiseau sauvage, et un grand vaisseau rempli de vin de France.

Le fidèle Sagamos acadien, le vieux Memberton, est assis avec les autres chefs et les plus braves d'entre ses guerriers autour de l'âtre. On leur distribue du pain et de la venaison, et ils témoignent du geste leur satisfaction à chaque répétition de cette scène quotidienne. Le repas est copieux et entremêlé de bons mots, de chansons et de joyeuses histoires ; car toute cette compagnie se compose de gentilshommes de la cour du roi, intrépides à la guerre, versés dans les lettres, et sachant mieux que personne au monde peupler de gaîté et d'amusements divers la morne solitude de leur exil volontaire sous le ciel d'Amérique.

Un fait particulier à la colonisation française de cette époque, est l'esprit de prosélytisme des aventuriers. Le baron de Pontrincourt n'eût rien de plus pressé, en s'établissant à Port-Royal, que de convertir à la religion catholique le vieux Memberton et sa tribu.

Par un beau jour de juin de l'an de grâce 1608, on eut pu voir les catéchumènes, au nombre de vingt-etun, se réunir sur le rivage en face du fort, et suivre les exercices religieux sous la direction du Père Laflèche. Les " gentilshommes aventuriers," les soldats et les co-

Ions étaient tous en grande tenue ce jour-là. Les rites religieux furent accomplis avec toute la majesté, toute la pompe de cette Eglise qui, mieux qu'aucune autre église, sait frapper l'imagination des masses. On chanta le Te Deunis et le canon retentit en l'honneur de la première cérémonie du baptême conféré aux Sauvages de l'Acadie. Ceux-ci reçurent, avec l'eau régénératrice, les noms des plus grands seigneurs du royaume ; et les Français, enthousiasmés de leur succès religieux, les comblèrent de toutes espèces de présents.

De semblables scènes se sont vues souvent, à Hochelaga, sur l'Outaouais, dans la région des grands lacs de l'ouest et le long des côtes et du golfe du Mexique.

Mais voici un tableau de sang et de douleur.

Un jour d'été de l'année 1613, un vaisseau de guerre entre dans la rade de Port-Royal, au grand étonnement des habitants occupés à travailler dans leurs champs. Est-ce le navire de France attendu depuis si longtemps ? Leurs amis d'outremer se sont-ils enfin souvenus de la colonie en détresse et leur envoient-ils des soldats et des provisions ? Non ! la croix rouge d'Angleterre flotte au mât d'artimon. C'est un vaisseau ennemi ! Les cultivateurs s'enfuient dans la forêt, et vont donner l'alarme au commandant et aux soldats partis dans quelque excursion. Pendant ce temps Argall s'empare du fort. Ce grossier marin avait reçu instruction de Sir Thomas Dale, gouverneur de la Virginie, d'aller détruire tous les établissements français du littoral de l'Atlantique.

Ce fut le signal de la guerre gigantesque que se livrèrent, pendant un siècle et demi, la France et l'Angleterre pour la conquête du Nouveau-Monde.

VIEUX FORTS DE L'ACADIE âOl

Port-Eoyal se releva de ses cendres ; mais son histoire, à partir de cette date, offre peu d'épisodes dignes d'intérêt, à part les sièges qu'il eût à soutenir. Sans compter que L'Escarbot n'est plus là pour raviver la gaîté dans ses murs et transmettre à la postérité- la chronique de son aventureuse existence. Les fleurs et le drapeau rouge flottent tour-à-tour sur le fort, selon que les Français ou les Anglais sont victorieux dans l'interminable duel dont dépendra le sort définitif de l'Acadie.

En l'710, les colonies anglaises qui avaient eu beaucoup à soufirir des incursions des Français, envoyèrent contre Port Royal une expédition formidable, commandée par Francis Nicholson. Le gouverneur français, M. de Subercase, opposa une résistance énergique ; mais la garnison, dépourvue d'ammunitions et de vivres, n'était pas en état de soutenir un siège de longue durée. En conséquence, il capitula vers la fin du mois d'octobre.

Quoique, à cette époque, Port-Eoyal eût été considérablement fortifié, et fût en bien meilleur état de défense que du temps de Pontrincourt, ce n'était cependant qu'un fort insignifiant, comparé à Québec, et, plus tard, à Louisbourg. Les circonstances qui accompagnent la réduction finale du fort, montrent toute l'incurie qu'apportait le gouvernement français dans la protection de ses établissements d'Amérique, Port-Royal aussi bien que les autres places fortifiées. Non seulement les murs du fort tombaient en ruine, mais la garnison ne se composait que de deux cent cinquante hommes, exténués, couverts de haillons et mourant de faim.

A partir de l'711. Port Royal demeura au pouvoir des Anglais ; et l'Acadie toute entière fut à jamais perdue pour tous ces français qui avaient si vaillamment combattu pour elle. On changea même, en l'honneur de la reine Anne, ïe nom de Port Royal en celui d'Annapolis ;

puis on en fit le siège du gouvernement anglais jusqu'à la fondation d'Halifax vers le milieu du dix-huitième siècle. Mais à partir de 1748, cette ville la plus ancienne de r Amérique — sauf Saint- Augustin — fut reléguée dans l'oubli et l'obscurité, d'où seuls l'historien et l'antiquaire viennent quelquefois la tirer.

Si vous allez à Annapolis, les habitants vous diront qu'ils sont fiers de deux choses : du passé historique de leur ville et du fait que le général Williams de Kars y est né. Un chemin de fer traverse aujourd'hui l'antique capitale de l'Acadie ; mais l'herbe recouvre à peine les monuments d'antan ; et les anciens sont plus empressés à montrer aux voyageurs quelques-unes des reliques du " vieux temps " dont les grognements aigus et les bouffées d'épaisse fumée semblent une dérision du passé.

Souvent encore, aux alentours de la ville, la charrue du laboureur déterre des ustensiles et des armes, à moitié dévorés par la rouille, jetés là ou oubliés par les français ; et les vieux vous parleront d'une grosse pierre, portant en chiffres arabiques profondément gravés, la date de 1604, ainsi que des emblèmes maçonniques ciselés grossièrement. Cette pierre, comme bien d'autres souvenirs historiques intéressants trouvés dans la Nouvelle-Ecosse, a disparu, sans que l'on sache ce qu'elle est devenue. A l'heure qu'il est, aucun édifice datant de la domination française ne reste debout à Annapolis, quoique cette domination soit toujours attestée par les ruines du fort, qui ont pendant longtemps servi de casernes aux troupes britanniques.

Le touriste, tant soit peu antiquaire et amateur de la nature,trouvera d'amples dédommagements aux fatigues du voyage, si seulement il parcourt, au travers les plantureuses vallées des comtés de Kings et d' Annapolis, la région qui sépare Windsor de Port-Eoyal. Il verra sur

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son passage des jardins, des prairies et des vergers tels que n'en produisent pas le district de Niagara et les zones les plus fertiles de l'Ontario. Ces belles terres, ce sont les premières que les vieux cultivateurs acadiens ont soustraites aux flots envahisseurs de la baie de Fundy, et elles sont toujours d'une fertilité prodigieuse.

On trouve encore aujourd'hui, dans quelques comtés de l'ouest de la Nouvelle-Ecosse et notamment dans le township de Clare, des descendants, des premiers Acadiens. C'est une race un peu indolente mais industrieuse et remplie de religion, et qui s'attache avec obstination aux vieilles traditions d'un autre âge. Cependant pressés de tous côtés par un peuple plus entreprenant, les Acadiens commencent à vouloir sérieusement prendre leur place au soleil et à sortir de leur isolement.

De tous les forts français de l' Acadie, il n'y en a aucun dont l'histoire soit plus intéressante que celui qui fut construit sur la rivière Saint- Jean par LaTour. Charles de Saint-Etienne, seigneur de la Tour, est incontestablement le plus entreprenant de tous les "gentilshommes aventuriers " qui vinrent de France, à cette époque, se tailler un domaine sur le continent d'Amérique. Nous le trouvons errant tantôt avec les Sauvages dans les profondeurs de la forêt, et tantôt s'^ntourant, comme un vieux seigneur féodal, de tous ses partisans, et combattant avec intrépidité pour la défense des postes français de l'Atlantique et de son fort de la rivière Saint- Jean.

Biencourt, fils du baron de Poutrincourt, légua en mourant (1623) ses droits sur Port Eoyal à son ami La Tour, qu'il nomma son successeur. Celui-ci cependant, pour une raison ou pour une autre, se retira au Cap- Sable où il construisit un fort qu'il appela le fort Saint-

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Louis. Plus tard il abandonna Cap-Sable pour aller s'établir à rembouchure delà rivière Saint- Jean. Frappé par la position stratégique de ce dernier endroit, il y éleva un fort en 1627 à Textrémité d'une pointe de rocher qui s'avance dans le havre. C'était un ouvrage en terre d'environ quatre-vingts pas de diamètre, flanqué de quatre bastions sur chacun desquels il plaça six canons de fort calibre.

A cette date, les colonies de la Virginie, de New- York et de la Nouvelle- Angleterre avaient atteint un degré de développement bien supérieur à celui des établissements français de l'Acadie. L'irrésistible esprit d'entreprise des premiers colons anglais portait déjà ses fruits surtout dans la Nouvelle- Angleterre. Québec même était alors une ville insignifiante avec une population de 500 âmes tout au plus. Après Québec, les villes ou plutôt les villages, les plus importants de la Nouvelle- France étaient Trois-Eivières et Tadoussac, deux factoreries ayant une certaine importance commerciale. Lès seuls postes occupés par les Français en Acadie étaient Port-Eoyal et le fort de la rivière Saint-Jean ; au Cap- Breton, ils n'avaient que quelques habitations isolées, occupées l'été par des pêcheurs basques et normands.

L'histoire du fort de la rivière Saint-Jean résumç toute l'histoire de la rivalité de Charles de La Tour et du chevalier d'Aulnay de Chamisay. L'un et l'autre se prétendaient propriétaires de l'Acadie ; et tous deux combattirent pour la possession de la péninsule et du fort de la rivière Saint-Jean avec une persévérance et une férocité inouies.

C'est ici que l'on voit entrer en scène, pour la défense des droits de son mari, l'héroïque épouse de La Tour. Cette femme déploya, pendant cette longue et sanglante rivalité, un courage, une énergie dont nous voyons peu

d'exemples dans Thistoire. EUe se chargea de plusieurs missions importantes en Angleterre et au Massachusetts,"* et lendit, chaque fois, de signalés services à son mari. Mais ce qui Ta rendue à jamais célèbre, c'est son héroisme à défendre, à deux reprises différentes, le fort de la rivière Saint-Jean contre d'Aulnay, qui, profitant de l'absence de son rival, avait cru facile de s'en emparer. La première attaque fut repoussée victorieusement. D'Aulnay revint quelque temps après mettre de nouveau le siège devant le fort dont il se rendit maître, cette fois, en accordant aux assiégés une capitulation honorable. Mais, manquant à sa parole, il souilla sa réputation de gentilhomme en faisant pendre toute la garnison, à l'exception d'un soldat qu'il contraignit à se faire le bourreau de ses compagnons, et cela en présence de la malheureuse femme qui assistait à l'exécution, la corde au cou. Le cœur brisé par de si grands revers, elle mourut à quelques mois de là.

A la suite de ces événements, La Tour reçut du ro, une nouvelle commission de gouverneur de l' Acadie, eti — o l'inconstance des hommes ! — épousa la veuve de son rival, qui s'était noyé, en 1650, dans la baie de Fundy. Vers la même époque — 1654 — l'Acadie étant tombée au pouvoir des Anglais, La Tour obtint de Cromwell une concession considérable de terrains. Ce n'est qu'alors qu'il abandonna définitivement son fort de la rivière Saint-Jean.

L'histoire de ce fort ne fournit plus, sous la domination anglaise, de ces épisodes émouvants comme ceux que nous venons de voir. Quand, en 16'70, l'Acadie fut rendue à la France, il se trouvait dans un état de ruine presque complète. Une petite garnison l'occupait encore, cependant, vers la fin du dix-septième siècle. Mais en 1701, le gouverneur français le fit raser jusqu'à l'égalité du sol.

Dans le cours de Tannée 1^58, le colonel Moncton ayant reçu Tordre du gouverneur de Port Royal d'aller s'emparer définitivement de la rivière Saint- Jean, la chose fat vite exécutée, et bientôt Ton vit le drapeau anglais flotter tout le long du parcours de la belle et grande rivière, depuis la frontière du territoire canadien jusqu'à l'Atlantique. Le vieux fort de La Tour changea alors pour quelque temps d'aspect. Ses remparts démolis s'élevèrent de nouveau vers le ciel et se couronnèrent de canons. Mais pour obtenir le privilège de revivre, il lui fallut abandonner son antique nom de fort La Tour pour celui de fort Frédéric, qu'il prit en l'honneur du souverain de la nation à laquelle il appartenait désormais.

A partir de cette époque jusqu'au jour où il disparut, enseveli sous la poussière des années, ou balayé par les flots envahisseurs de la baie de Fundy, son histoire est la monotonie même. C'est pourquoi nous n'en suivrons pas le fil. Cependant il n'y a guère longtemps que Ton pouvait distinguer encore quelques-uns de ses contreforts, recouverts aujourd'hui de jardins, de verdure et d'habitations. A mesure que le vieux fort tombait en ruine et s'en allait en poussière, une des villes les plus commerciales de la Confédération canadienne s'élevait sur son emplacement. De gros navires chargés de produits de tous les pays du monde, stationnent maintenant à deux encablures du lieu où flottait jadis le fier drapeau de la France ; et les vaisseaux qui descendent cette belle rivière, emportant dans leurs flancs les richesses de toute la province, saluent en passant le tombeau des vieux pionniers qui crurent un jour que leur fort serait le noyau d'un grand empire français en Amérique.

Toutes les anciennes villes françaises de TAcadie sont

tombées pour ne plus se relever ; Port-Royal, Torgueillenx Port-Eoyal n'est plus qu'un simple hameau ; Louisbourg est un champ désolé, où les brebis vont chercher un maigre pâturage ; mais des ruines du fort de LaTour est née une ville populeuse, puissante en richesses, et témoignant au travers les siècles de la sagesse dos Loyalistes anglais, qui ont chosi ce vaste et superbe port de mer pour en faire le centre de leurs établissements au Nouveau-Brunswick. Néanmoins, parmi toute cette population laborieuse qui circule dans les rues où furent autrefois les tombeaux des compagnons de LaTour, personne ne se souvient plus des premiers fondateurs et des premiers possesseurs. Seul le chercheur, l'historien songe encore que :

Ces jardins, ces palais à d'autres appartiennent ; Qu'au fond do leurs cercueils, dans leurs poudreuses mains, Les maîtres d'autrefois, les premiers, les seuls, tiennent Tous leurs titres écrits sur de vieux parchemins.

Transportons-nous maintenant à cette étroite lisière de terre, trait d'union entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, et connue sous le nom d'isthme de Chignecto.

Nous ne sommes plus à l'époque de la naissance des colonies anglaises et françaises en Amérique ; elles ont toutes deux, ces dernières surtout, pris un grand développement, et Montréal et Québec sont en train de devenir deux villes importantes.

Anglais et Français étaient, à cette époque-là, dans un état de malaise, de méfiance mutuelle ; et les autorités de Port Royal et de Halifax affectaient de ne pas avoir foi dans la fidélité des Acadiens, qui, dans l'espace de cent cinquante ans, s'étaient multipliés et occupaient la partie la plus fertile de la province. Comme pour

précipiter les événements, le commandant des forces françaises fit ériger un fort, le fort Beauséjour, vers l'embouchure de la rivière Missisquêche, dans le voisinage de Beaubassin, alors un des établissements acadiens les plus populeux. Aussitôt le major Lawrence envoya un détachement de soldats construire un autre fort, en face du premier, de l'autre côté de la rivière, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la florissante petite ville de Amherst. Ce fort fut appelé du nom du major anglais. Les hostilités ne tardèrent pas à s'ouvrir ; et, à quelques mois de là, le village acadien de Beaubassin était détruit, et le fort Beauséjour, aujourd'hui fort Cumberland, tombait aux mains des Anglais.

A l'hstoire de tous les forts français de l'Acadie se rattache quelque nom fameux. Les noms de Poutrincourt et de LaTour nous apparaissent comme des auréoles flottant au-dessus des forts de Port-Royal et de la rivière Saint-Jean. Celui de Le Loutre, qui fat i>endant plusieurs années missionnaire en Acadie, est intimement lié à l'existence et aux revers de Beaubassin et de Beauséjour. Ses ennemis — et personne en Acadie n'en comptait autant que lui parmi les Anglais — ses ennemis nous le peignent comme un homme plein de ressources et de cruauté. Il est certain qu'il détestait les Anglais de tout son cœur, et que, pour contrecarrer leurs desseins en Acadie, tout moyen lui paraissait bon. Que sous sa soutane de prêtre battait un cœur de soldat, l'épisode suivant, tiré du siège de Beauséjour, le prouve surabondamment.

Le fort était à la veille de tomber au pouvoir des assiégeants ; la consternation régnait parmi les officiers français, et tout le monde semblait avoir perdu la tête. Seul, Le Loutre ne désespérait point. Afin de mettre du courage au cœur des soldats, on le vit peu-

dant plusieurs jours consécutifs se promener sur les remparts, au milieu des boulets qui sifllaient à son oreille, et là, sous le feu ennemi, tranquille et fumant sa pipe, exhorter ses compagnons à la défense. Si chacun eût été animé de son courage, il est probable que Beauséjour ne serait , pas tombé si tôt au pouvoir de TAn glais. •

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