‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 29 sur 90 · J. Q-. BOURINOT · texte numérisé non relu

J. Q-. BOURINOT

(A continuer)

(Traductiou de Louis Fréchette) {Suite et fin)

Alors Coucou, regardant par le trou de la serrure, vit qu'on avait visité Tintérieur de la petite valise. Le couvercle était levé, mais comme il avait le dos tourné à la porte, on ne pouvait voir rien de plus que s'il eût été fermé.

Il resta penché à regarder dans l'ouverture jusqu'à ce que ses vieux genoux raides fussent sur le point de craquer. Sieur Greorge pajraissait de pierre ; seulement la pierre n'aurait pas pleuré ainsi.

Le vieux propriétaire souffrait des douleurs aiguës dans chacun des os de son cou. Il aurait donné dix dollars — dix beaux dollars ! — pour voir sieur George se lever et retourner la valise.

Tout à coup sieur George se dressa ; — quelle figure !

Il se dirigea du côté de son lit ; et en passant près de la valise, s'arrêta, la regarda, balbutia le mot de ruine, puis celui de fortune, ferma le couvercle du pied et se jeta en travers du lit.

Le vieux Coucou aussi regagna son lit, mais sans grand bénéfice ; le petit homme ne put dormir. Pendant près d'un demi-siècle, il avait soupçonné son locataire d'avoir un trésor caché dans sa maison, et cette nuit même il venait de l'entendre admettre que la pe-

tite valise contenait une fortune. Jamais Coucou ne s'était senti si pauvre. En même temps, il ressentait une colère de créole de ce qu'un locataire pût être riche, tandis que son propriétaire était dans la gêne.

Et Coucou savait bien aussi — il le savait bien — ce que son locataire ne manquerait pas de faire. S'il ne savait pas ce qu'il gardait dans sa valise, il savait ce qu'il cachait derrière, et il savait qu'il en prendrait assez ce soir pour dormir profondément cette nuit.

Personne n'aurait supposé Coucou capable d'un crime.

Il était trop bien au courant des risques et dangers auxquels la malhonnêteté expose. Et puis, il était vieux, il était faible, et pardessus tout essentiellement poltron. Cependant, deux ou trois heures avant le lever du soleil, le petit homme, qui ne pouvait pas dormir, se leva, s'habilla rapidement, et, chaussettes aux pieds seulement, se dirigea vers le corridor donnant sur l'appartement de sieur Q-eorge.

La nuit, comme il arrive assez souvent dans cette région, était devenue plus claire et plus chaude ; les étoiles scintillaient comme des diamants au fond de l'azur céleste ; et à travers chaque fenêtre, chaque treillage, chaque crevasse, la lune large et brillante versait ses rayons argentés sur la tête blanche du brigand, pendant qu'il se glissait le long des galeries poudreuses du vieux corridor conduisant à la chambre de sieur George.

La porte de ce dernier, bien qu'ouverte avec une extrême précaution fit entendre un craquement bruyant. Une sueur froide glaça Coucou de la tête aux pieds ; tremblant jusqu'à faire tressaillir le plancher, il attendit plusieurs minutes, puis il pénétra dans la pièce éclairée par la lune.

Le locataire, étendu comme s'il n'avait pas changé de place, dormait d'un lourd sommeil. Le pauvre i)oltron tremblait tellement qu'il ne savait comment faire pour s'agenouiller devant la valise. Deux fois, trois fois, il fut sur le point de tomber en avant. Il était froid comme de la glace. Mais sieur Q-eorge fit un mouvement, et la crainte de p3rdre cette occasion lui galvanisa les nerfs. Il mit lentement ses genoux en terre, mit la main sur le couvercle, et ouvrit la valise qui s'emplit de la lumière intense de la lune. La valise était pleine, pleine, remplie jusqu'à déborder

de billets de lotterie de la Havane !

Peu après le lever du soleil, Coucou, de sa fenêtre, vit l'orpheline, debout au coin de la rue. Elle s'y arrêta un instant, puis s'enfonça dans l'épais brouillard qui montait de travers* et disparut. Jamais il ne la revit.

Mais la Providence veille sur elle. Elle n'a revu sieur Q-eorge qu'une seule fois. Elle était montée dans le belvédère de la maison où elle demeure aujourd'hui, et regardait la ville s'étendre dans le lointain. Au Sud et à l'Ouest, le grand fleuve se dorait au' loin sous les feux du soleil couchant. Le long de ses nombreux méandres, les cheminées fameuses des usines, les entrepots de la richesse et du commerce, les jardins de l'opulence, les flèches de cent églises, et des milliers sur milliers de palais et de bicoques couvraient le fertile patrimoine que, pendant cinquante ans, sieur Q-eorge avait vu passer, avec le droit d'aînesse, des mains des indolents Esaûs de la colonie, à celles de leurs blonds frères du nord.

Plus près, elle regarda la région silencieuse et abandonnée des petites résidences, négligée par la législa-

tion, évitée par les amateurs de confort, et qui avait été la plaine riante de la vaste plantation de son grandpère. A quelque distance, se traînant péniblement à travers un champ marécageux, elle aperçut sieur George, épiant le coucher du soleil sur la prairie, pour trouver on lit pour la nuit dans les hautes herbes.

Elle se retourna, ramassa autour d'elle sa jupe d'indienne rose, et, faisant des eÔorts pour distinguer les degrés à travers ses larmes, elle redescendit la spirale à pic de l'escalier, et s'en alla s'agenouiller comme d'habitude sous les cierges odoriférants qui couronnent le maître-autel de la Mère Nativité.

Sieur George est sans toit. Il ne peut pas retrouver l'orpheline. La Mère Nativité paraît ne rien savoir d'elle. S'il pouvait la trouver maintenant, et obtenir d'elle dix dollars pour trois jours seulement, il connaît une combinaison qui réparerait tout le passé. Elle ne saurait manquer... croit-il. Mais il ne peut la retrouver, et toutes les lettres qu'il lui adresse — ^toutes contenant le fameux plan— disparaissent dans la boîte aux lettres.

Et c'est fini.

Fin.

Depuis quelques années la presse s'applique à corriger la grammaire et le style de nos éciivains, et nos écrivains, qui ne veulent pas être en reste avec elle, se sont mis à signaler ses défauts. Une main lave l'autre. Pourquoi n'écrirais-je point un chapitre des travers de la presse, quitte à me faire peigner de la belle manière SI j'écorche quelque journaliste ?

Je prends pour sujet les naissances, les mariages et les décès parmi nous, — non ces événements en euxmêmes, mais la façon dont le journal nous les apprend ; je ne serai ni grave comme le voudrait mon âge, ni badin comme le demanderait mon caractère ; je tâcherai d'être utile.

Nous allons faire la causette en famille.

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