‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 30 sur 90 · NAISSANCES · texte numérisé non relu

NAISSANCES

Ceux des journaux de Paris qui publient le relevé des actes de l'état civil empruntent leurs renseignements aux mairies des divers arrondissements. Je ne sache pas que ce soient les familles qui leur portent l'annonce des naissances arrivées chez elles. J'ignore com-

" La lîemie de Montréal a commencé, il y a trois ans, la publication de ce travail qui fut interrompue par la mort de l'abbé T. A. Chandonnet.

Naissances mariages et décès 215

plètement Tusage de la province. On annonce comme fait d'intérêt général les naissances dans les maisons princières, dans les familles illustres, dans les ménages en évidence. Ici, dans les villages et les petites villes dotés d'une gazette, personne ne se permet de mettre au monde un enfant, de prendre femme, d'enterrer un parent, sans en avertir le public. A quelle date cette habitude remonte-t-elle ? J'aurais cru qu'elle venait des premiers journaux fondés dans le pays, alors que la population des plus grands centres était encore si mince que tout le monde s'y connaissait. J'ai pourtant sous les yeux la Gazette du Commerce et Littéraire pour la ville et district de Montréal datant de 1^*78 et 1*7^9, et je n'y en trouve absolument aucune trace. Mais d'autres journaux ont pu faire diflReremment. Je laisse cette vérification, si elle en vaut la peine, à nos archéologues et fouilleurs de poussière.

De cette date je tombe en 1842. Les périodes intermédiaires sont pour moi le grec que j'ai oublié, l'hébreu que je n'ai jamais pu apprendre, ou l'allemand que je n'étudierais pour rien au monde. La dernière page de chaque livraison de VEncydopédie canadienne, fondée cette année-là par M. Michel Bibaud, contient une liste des personnes nées, mariées et décédées dans les familles importantes du Bas-Canada. C'est là que j'ai appris, par supputation, l'âge de plus d'une grande dame un peu sur le retour maintenant mais qui reste jeune, ou d'une vieille coquette, faible en arithmétique, qui n'a pu faire encore le calcul de ses ans.

Aujourd'hui, progrès ou décadence, chaque famille fait assavoir au pays, par le journal, tout ce qui intéresse sa lignée. Dès que l'on peut se permettre la dépense d'un ?îcu, ou encore si l'on connaît quelque proche parent d'un diable d'imprimeur, on sacrifie à la

mode en annonçant que Ton a acheté un garçon, marié une fille, ou conduit sa belle-mère au cimetière.

Et comment annonce-t-on cela ? Je ne parle pour le moment que des naissances. Le public devant tout savoir, on lui donne force détails : l'enfant a émergé du Grand Tout à la sixième heure du quatorzième jour du mois courant, à Sous-les-Ormes, paroisse de X, comté dT, district de Z.

La formule ordinaire de Tavis est celle-ci : " A tel endroit, telle date, la dame de Timoléon Calino Bridoison, Ecr., un fils." Or il y a trois erreurs à signaler dans cette courte notice.

lo. On ne doit pas dire la dame^ mais la femmCj d'un tel : " Madame X " ou " la femme de M. X," jamais " la dame de M. X."

Voici ce qu'écrivait à ce sujet, il y a quelques années, une femme du meilleur monde :

** Vous entendez tous les jours dire par des personnes " du monde : " J'ai rencontré hier M. un tel avec sa *' dame." Mais dites donc avec sa femme, si vous voulez " parler le langage de la bonne compagnie. On dit " encore: " Madame X... est venue me voir hier avec " sa demoiselle." Sa fille, sHl vous plaît ! voilà ce qu'il " faut dire. De même qu'on a assisté à un dîner ou à " réunion d'hommes ou de femmes, et non de messieurs " ou de dames. On demande à quelqu'un des nouvelles " de sa femme, si on est assez intime pour cela, soit de " madame, en y ajoutant le nom du mari, mais jamais " des nouvelles de votre dame. Il faut dire encore " vos *' petites filles," " mesdemoiselles vos filles," mais jamais " " vos petites demoiselles," " votre dame ef vos demoi- '' selles," toutes locutions qui sentent l'antichambre."

tJne dame vient de nous enseigner ce que demande le bon ton, un grammairien va nous dire ce qu'exige le bon français : les deux choses s'accordant toujours, rien d'étonnant si les deux personnages formulent la même règle. " Le bon usage, dit Littré, repousse des phrases comme celles-ci : Il est venu avec sa dame : ces messieurs et leurs dames. Il faut : il est venu avec sa femme ; ces messieurs et leurs femmes."

2o. La presse a discuté ces années dernières le titre d'écuyer, son origine, son emploi, son existence actuelle, sa valeur, sa destination. Qu'il vienne des contemporains de la reine Berthe, qu'il ait disparu ou non, qu'il doive se perpétuer ou périr, cela m'est bien indifférent. Mais je dis qu'on en abuse ridiculement au Canada. Personne ne se le refuse ; qu'on appartienne aux professions libérales ou aux derniers rangs, chacun se l'approprie. Combien de gens se fâchent parce que leurs correspondants l'omettent ! Que de voix perdues, que de clients chassés parce que le candidat ou l'avocat néglige de le mettre sur l'enveloppe de ses lettres !

Le titre dût-il être employé, qu'il y a trop de gens qui le prennent. Si encore on l'écrivait sans un e majuscule !

3o. Il ne faut pas dire un fils, mais un garçon. Puisqu'on ne se contente pas d'annoncer généralement qu'il nous est né un enfant, c'est que l'on entend désigner son sexe. Fils n'établit que la relation d'enfant à père et mère, garçon établit le sexe. Ecrivons donc garçon.

J'ai signalé trois fautes ; il y en a une quatrième : la forme de la phrase elle-même. " Madame une telle un fils" ne veut rien dire. 11 y a là un sous-entendu inutile.

Le coupable n'est pas toujours le papa, qui va joyeux porter l'avis à son journal. Le journaliste est souvent en faute.

Il y a le journaliste distrait à qui vous dites la grand' nouvelle, et qui écrit sans broncher que vous avez acheté une fille, du sexe féminin.

Il y a le gazetier calembouriste qui, pour le plaisir d'un jeu de mots, change la formule sacramentelle et annonce qu'il est né deux jumeaux à T. T. Larivière.

Il y a le reporter enthousiaste. Il vous dit gravement que la famille de l'hon. juge Plaidédon s'est accrue d'un garçon qui promet de marcher sur les traces de son père et de s'élever à une belle position à force d'esprit et de talents.

Il y a le reporter sans usage qui écrira : " La dame de monsieur H., écuyer, une fille," ou encore : " Madame docteur J. un fils." Je ne désespère pas de lire un beau matin : " Madame juge de paix K," ou " madame avocat L," ou " madame capitaine de milice M."

Nous avons de plus le journaliste vindicatif, qui fera des gorges chaudes de son ennemi en l'accusant d'avoir signé l'acte de naissance d'un fils de sa raison commerciale et sociale " Zabulon et frère," au grand ébahissement du curé, à la joie intense mais étouffée du parrain.

De la forme des avis de naissance à la nature des noms qui nous sont infligés sur les fonts baptismaux, la transition est facile , on saute vite d'un ridicule à un autre. Seulement, ici finit la responsabilité du journal.

On se contenta pendant longtemps des vieux noms,

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du nom des sainte qui furent, si je puis ainsi parler, les pionniers et les locataires à long terme du calendrier. On s'appelait bonnement Pierre, Joseph, François, André,— Madeleine, Charlotte, Marie, Marguerite, Françoise. Nous sommes aujourd'hui dans l'âge pompeux des Oscar, des Arthur, des Urgel, des Adolphe, les malins diront même des Alphonse. On aime le sonore. On a presque honte de ne pas s'appeler Dolphis ou Philorome. Il n'est plus le temps des Baptiste et des Josephte. Hélas !

Aux commencements de l'ère nouvelle on adopta I)our les filles la terminaison en ie. Il ne vint plus au monde que des Julie, des Virginie, des Eugénie, des Cédulie, des Ulgérie. Puis vint l'époque des filles en ne; mes souvenirs de bout d'homme amoureux remontent jusque-là. Une fille pour être accomplie devait se nommer Caroline, Corinne, Delphine, Alphonsine. On fit la similitude entre les noms des frères et des sœurs Pas d'Ernest qui n'eût son Ernestine, pas d'Edouard son Edouardine ; pour Robert on créa Robertine, et tous les Louis eurent pour sœurs des Ludivine.

A l'heure qu'il est nos sœurs et nos filles traversent la période en a. C'est Malvina, c'est Anna, c'est Eliza, c'est Angélina, c'est Azilda, — quand ç^ n'est pas Orpha^ Paméla, Zuméma, Larinda, Adouilda. Evangéline ellemême, la poétique création de Longfellow, se transforme en Eva.

Ces variations, ces modes baptismales, à qui les devons-nous ? Aux romanciers : à madame Cottin, à madame de Grenlis, à madame de Staël, à Balzac, à Sue, à Ponson du Terrail et à cent autres. Tous les noms inventés par les feuilletonnistes ont chance de survie. Ce sont eux qui sont responsables des Q-audias, des

Olvir, des Léobe, des Grenoffe, des Q-uîndaline, des Mélême, des Alphée, des Cécime.

Ne croyez pas que j'invente : tous ces noms existent au Canada. Et pas seulement ceux-là, vous allez voir. Que dites-vous d'Odessa, d'Almansard, d'Esimaire, d'Ustazarde, de Curiaf, d'Exilus, de Nilfas, d'Hégétoride, de Fidelem, d'Exumer (il y avait bien Exupère !), de Typhon,— côté des hommes ? Que pensez-vous de Célérine, Fidéline, Auxilia et Auxilinà, Spana, Ozilémia, Cilidor, Almézine, Elphégina, Hypoline, Salendré, Dérimane, Carminie et Carmina, Alvelina, Adorilda, Civiline, Exéline, Azama, Onzéline, Fabiella, Orazie, Azéline, Emmabéliste, Elzina, Vénérence, — côté des femmes ?

On dira ensuite que le populaire n'a pas d'imagination ! Il y a là des noms que leurs auteurs devraient patenter. Je vous jure que je n'en ai pas inventé un seul ; je les ai tous relevés dans nos gazettes ou entendus de mes oreilles.

Porter les noms de ses ancêtres, et les bien porter, avait de tout temps été une louable et commune ambition. Aujourd'hui ce serait trop vulgaire. TJn nom déjà porté c'est comme une toilette de bal déjà mise : à la défroque ! On adore le nouveau, pourvu qu'il brille, pourvu qu'il sonne. N'est-ce pas à la recherche du clinquant que se lançaient les parrains qui ont trouvé ces noms-ci : Marie- Juliette-Librada, Antoinette-Romandine, Marie-Florestine-Célarine-Dolorès, Inez-Muriel-Bemice, Marie-Q-lossine-Hilda,Marie-Horneline-Amanda-Evilda?

Lecteur, tous ces noms de baptême sont authentiques.

Où s'arrêtera-t-on dans cette voie ?

Après chaque canonisation, le nom du saint nouveau

devient à la mode. Il eu est de même après une translation solennelle des reliques d'un bienheureux, après une de ces translations qui font époque. Il y a partout aujourd'hui des Zenon âgés d'une quinzaine d'années. Peut-être même trouverait-on des Martyrdujapon dans quelque coin du pays. Vous rencontrerez un jour, madame, quelqu'un qui vous dira :

— Permettez-moi de vous présenter un ami... — Certainement, monsieur ! répondrez- vous. — Monsieur Lanturlure, de Sainte-Rose...

— Enchantée de faire votre connaissance, monsieur. Je connais déjà un monsieur de votre nom.

— Sans doute mon cousin MartyTdujapon Lanturlure, de Sainte-Cunégonde.

— ^J'ignorais son petit nom, il est charmant.

Et quand vous planterez-là monsieur Lanturlure, vous aurez, madame, une telle envie de rire qu',à distance polie voub éclaterez.

Ce n'est pas moi qui vous en ferai reproche.

Feu M. le grand-vicaire Désaulniers me disait que le nom d'Alphonse n'est répandu au Canada que depuis la canonisation de saint Alphonse de Liguori, en 1841. Je suis une des victimes de cette coutume, mais j'en ai toujours été vengé : mon parrain se nommait lui-même Janvier ! L'étiquette qu'on lui avait attachée au baptême était trop lourde, selon l'expression de Lacordaire, et il mourut jeune.

Le parrain est le sponsor des Latins, le sponsor des An-

glais, et le répondant de son filleul. A lui la responsabilité des noms inavouables qu'il inflige à des innocents. Quand je dis parrain je dis aussi marraine, et coupables au même degré sont ceux, hommes et femmes, qui portent vos enfants au baptême et les affublent de noms comme ceux-ci : Marie d'Egypte, Stanislas de Kotska, Louis de Gonzague, François de Sales, Thomas d'Aquin, Alphonse de Liguori. Marie, Stanislas, Louis, François, Thomas, Alphonse, tout coyirt, soit ! mais il ne faut pas de ces rallonges, empruntées à la mode américaine, qui font que des enfants s'appellent pour la vie George Washington Smith, Abraham Lincoln Brown ou Jefferson Davis Robinson. Cette mode commence à s'introduire chez nous. Elle a du bon, mais jusqu'à un certain point seulement, s'il s'agit de perpétuer le nom d'un aïeul illustre, d'un parent vénc^ré. Ne serait-il pas à lapider le parrain qui ferait baptiser nos garçons sous le vocable de Victor Hugo Durand, de Léon Gambetta Tremblay ou de Louis Veuillot Fortin ?

C'est à lui d'éviter les noms qui prêtent au calembour, à l'a peu près, à la risée, soit par Tordre des initiales, soit par leur juxtaposition avec le nom de famille. Si celui-ci commence par un t, vous voyez quelles initiales porterait l'enfant qu'on aurait appelée Emma Blanche. Il faut être sous ce rapport aussi circonspect que la famille Gouin, où personne ne portera jamais le nom de Marin ; que la famille Hassin, dont aucun rejeton ne se nommera Marc ; que la famille D'Eschambault qui se gardera de nommer aucun de ses garçons Arcade.

Est-il bien que l'on choisisse des noms de baptême absolument semblables aux noms patronymiques ou s'en rapprochant d'une manière frappante ? Est-ce joli de se nommer Rose Larose, Hubert Hubert, Rémi Raymond, Pierre Lapierre, Bastien Bastien, Jean Saint- Jean,

Bruno Brunel ? On rencontre de ces cas tous les jours. C'est matière de goût ; je ne dis pas que c'est mal, mais je n'aime pas cela, — comme dans la chanson.

C'est la vanité qui fait que nous annonçons dans les journaux la naissance de nos enfants. Le jeune père est fier d'avoir gagné ses éperons. La jeune femme, pour qui la maternité est le plus désiré des titres de gloire, n'aime guère à passer pour une Sara, et quand il lui naît un enfant elle ne se contente pas qu'Abraham en soit joyeux, elle veut que les hommes le sachent et que les femmes l'envient. Puis, si elle a mis la main sur un parrain de rang, elle brûle de le faire connaître. Dans un village, le maire et le notaire sont de gros parrains ; dans une petite ville, on convoite le médecin ou le député ; dans une capitale, il y a tant de grosses gens qu'on lorgne un ministre ou qu'on vise un juge. Songez donc que la voisine n'a peut-être trouvé qu'un commis de première classe et la fille d'un sous-chef !

Vanité dans le choix du nom, vanité dans la publicité du journal, vanité dans le parrainage de haute volée, vanité jusque dans l'église, vanité partout !

Un des plus étranges avis de naissance que j'aie lus est le suivant ; je le tire d'un journal français des Etats- Unis : " A telle place, le 23 du mois dernier, madame X, (née Y), un fils. L'enfant a été baptisé par M. l'abbé Z, curé de la paroisse, et a reçu les prénoms suivants : Augustin, Edouard, H. La marraine a été madame N, tante de la jeune mère, et l'on ne pouvait faire un meilleur choix, car cette dame a donné à sa nièce, tout le temps de la maladie puerpérale, les soins intelligents et empressés que donnerait, non-seulement une tante, mais une mère dévouée et remplie d'amour pour son propre enfant."

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Voilà qui est risible sans doute ; pourtant je m'abstiens de rire. Nos compatriotes des Etats-Unis ont assez cette habitude d'annoncer dans les journaux la naissance de leurs enfants, de mentionner les noms reçus au baptême, souvent de dire qui fut parrain, qui fut marraine. Cela part d'un bon fond, indique un bon naturel, bien plus, est une preuve de patriotisme. A cent, cinq cents, mille lieues du pays, on affirme la vitalité de notre race, on transmet aux siens un message d'orgueil parfois, de bon souvenir toujours. Le vaillant émigrant qui, la pipe au bec, la hache à la main et le courage dans le cœur, part pour aller là-bas abattre la forêt, qui court chercher la fortune afin de soulager les vieux ans d'un père, afin de donner sa dot à une sœur, — quelque jolie Margot en jupe de droguet mais en robe d'innocence, — cet émigrant, quand à son tour il a fait son nid, quand les sauvages de l'Amérique du Nord ou les cigognes de la Grèce lui apportent un petit, quel plaisir ne ressentil pas à communiquer, par le journal, la bonne nouvelle à sa mère en cheveux blancs, à ses amis du village, et si son goût n'est pas à la hauteur de son cœur, qui de vous, chères lectrices, lui jettera la pierre ? S'il écrit mal, il agit bien, et une goutte de son sang français vaut toutes les encres du monde.

J'ai eu tort, mesdames, de vous entretenir de la naissance avant le mariage ; en revanche, et afin de consoler celles d'entre vous qui auraient coiff*é sainte Catherine, je traiterai le mariage avant le décès.

MAKIAGES

Si la vanité s'étale dans les avis de naissance, c'est bien pire quand il s'agit des mariages, — et c'est tout naturel. Que le mariage soit un mariage d'amour ou d'intérèt, on aime qu'il ne passe pas inaperçu. La mariée gst belle ou la mariée est riche ; on a conquis un brave cœur et un beau visage, ou tendu un piège à une forte dot, à une jolie position sociale, qui s'y est prise : il faut que les amis le sachent. On est toujours, du reste, fier de sa femme dans notre pays aux mœurs pures et naïves, il n'est que juste de la produire, et en attendant que ce soit dans le monde on se sert du journal.

Le journal circule partout ; il pénètre dans le village qui a vu naître la jeune épouse, il est reçu par l'ancien maître d'école qui vous a donné dans le temps plus de férules que de bons points et prédit que vous n'arriveriez jamais à rien ; il sera lu par la voisine qui vous traitait de garnement, par les camarades de classes, par le curé qui a été le confident de v©s premières fredaines : — le journal doit donc aller leur apprendre que vous vous rangez, que vous faites une fin, et puis il est bon que vos créanciers recommencent à espérer. Et vous payez cinquante centins à chaque gazette de la localité pour porter la joie dans la famille de l'épousée, l'orgueil chez votre mère, l'espoir chez le créancier, le bon exemple chez les amis, et pour faire bisquer les grincheux, les fâcheux, vos ennemis intimes. Et puis il y a le rival que'vous avez supplanté : va-t-il en avoir une binette,

celui-là !

Il nV a jamais trop de luxe dans rannonce, elle ne contient jamais trop de détails. La gazette, déjà si bavarde, se surpasse. On proclame son bonheur urbi et orbi ; — je dis son bonheur, parce que tous les époux du matin sont heureux, s'il faut en croire la gazette. Elle ne manque jamais de parler de " l'heureux couple." Alors pourquoi lui faire invariablement des souhaits de bonheur ? C'est à croire que tous nos mariages sont d'inclination, d'amour, jamais de raison, d'intérêt ou de nécessité. C'est le plus bel éloge de nos mœurs.

Le journal vous adresse donc un épithalame, et à défaut du troubadour, c'est le prote qui vous sacre heureux et vous souhaite, après le bonheur sur cette terre, le paradis à la fin de vos jours, pas avant. Il ne le dit pas en toutes lettres, mais on sait ce que parler veut dire. Votre mariage contente le directeur, qui flaire déjà un abonné. Laissons le faire, son intention est honnête. C'est pour le bon motif

Par exemple, je vous dirai ceci: Si vous êtes un simple artisan, un mince commis, un homme de peu, un employé subalterne dans quelque ministère, il ne convient pas d'annoncer votre hyménée sous le titre de mariage fashionable. Cela est de droit dans le cas des personnages haut placés, des fils de famille riches dont on dit généralement qu'il est heureu^ que leurs pères soient nés avant eux ; cela passe encore quand il s'agit des petits crevés, dandys, gandins, incroyables, merveilleux, muscadins, qui ont dressé tant d'embuscades aux dots qu'ils ont fini par en attrapper une ; mais il ne faut pas abuser de la permission. Le mot fashionable est un mensonge et l'on se rend ridicule en l'employant, si réellement on ne se meut dans les cercles de la fashion.

Des anglais francophobes ont répandu sur les origines

franco-canadiennes les plus sottes calomnies ; ils nous ont fait sortir de l'écume, comme Vénus ; des anglais ignorants y croient dur comme fer. Outre l'histoire, outre les pièces authentiques, outre Parkman et nos historiens du cru, qui réduisent cette invention à néant, le seul fait des avis de mariage publiés dans les journaux avec cette surabondance de détails que l'on connaît me démontrerait l'inanité de ces méchants racontars anglais. Toute la généalogie y passe. On n'a rien à cacher sur ses ancêtres, puisqu'on se plaît à les évoquer : " M. S., fils de M. S., petit-fils de M. S., et arrièreneveu de M. S., qui a fait ceci, qui a fait cela " ; " Un tel descendant de l'un des premiers colons venus de Picardie en 1627," et ainsi de suite. On dirait, parole d'honneur ! que chacun travaille au profit de l'abbé Tanguay et se fait utile collaborateur à son remarquable dictionnaire.

Cependant j'aimerais mieux moins de détails. Il y a bien plus de bon sens à dire : " A Montréal, M. H... a épousé Melle. K... tel jour," que dans un avis faisant savoir à tous et chacun que M. A. B. G. H... jr., fils de M. A. B. C. H... sr., lequel est ceci ou cela, demeure ici ou là, a épousé Melle. K..., fille cadette de M. E. F. G. K... qui est ceci ou cela et demeure ici ou là. Je concède que l'on dise de qui la mariée est fille. Quant à l'homme, puisqu'il est assez vieux pour se mettre à la tête d'un ménage, on doit le connaître par lui-même, non par son père. Tout ce qu'il faut viser, c'est l'identité. Le nom seul d'un homme lui sufiit, sans qu'il ait besoin de se réclamer de ses père et mère, encore moins de ces grandpère et grand'mère, bien moins encore de ses autres parents. Ceux qui vous connaissent vous reconnaissent facilement à votre seul nom; pour ce qui est des autres, qu'est-ce que cela vous fait de leur annoncer, qu'est-ce que cela leur fait d'apprendre votre mariage,

une chose qui s'accomplit en tout pays depuis six mille ans ? Si encore vous étiez ou Tinventeur du sacrement ou sa seule victime ! Mais tout le monde y goûte, en soufire, s'y débat, y meurt. Il n'y a rien ed de très original dans le mariage, si ce n'est pour Adam et Eve, les malheureux !

On a Thabitude de mentionner le nom du prêtre, du ministre qui a donné la bénédiction nuptiale. Est-ce pour lui faire ou se faire un compliment ? Souvent il aimerait mieux que son nom ne parût pas dans le journal et que le nouvel époux lui payât ses honoraires. Et il aurait raison. Les piastres que l'on i)orte aux journaux, pour payer un avis inspiré par la vanité, auraient un meilleur emploi jetées dans la main du prêtre, qui soulage les misères de sa paroisse. Mais étant acquis que la bénédiction du prêtre lui rapporte un honoraire légitime, au lieu d'écrire que l'abbé X a donné la bénédiction nuptiale, que ne dit-on que le mariage a été béni par l'abbé X ?

On annonce souvent aussi que la bénédiction a été " donnée " par l'abbé un tel, assisté de tel autre abbé. Pourquoi cela ? Il n'y a qu'un prêtre qui prononce le conjungo vos. Il n'a pas besoin d'assistance, et si un autre prêtre l'accompagne, qu'est-il nécessaire de le dire, si ce n'est pour montrer que l'on a des amis ou de hautes alliances dans le clergé ? C'est pour cela aussi sans doute, plutôt que pour l'étrangeté du fait, que l'on écrit invariablement : " Le mariage a été célébré par l'abbé X, frère, oncle ou cousin du marié."

La vanité, toujours la vanité !

A l'habitude d'annoncer que la jeune épouse est la fille de monsieur celui-ci ou de monsieur celui-là, il y a

parfois des exceptions. J'ai lu récemment dans un journal de Québec l'avis de mariage de " mademoiselle E. F. G., héritière de madame H. I. J., en son vivant marchande." Cela dépasse les limites permises dans l'art des combles.

Pas de cartes ! Que de fois j'ai lu cela, et presque toujours au sujet du mariage de pauvres diables qui n'avaient pas cinq sous pour commencer leur ménage ! On veut singer, voilà tout. Pourquoi dire pas de cartes, quand ce n'est pas l'usage d'en envoyer ? En Europe ,on a^les lettres de faire part. Si Ton met dans un journal pas de cartes ou no cards, c'est à la seule fin que les parents et les amis ne se blessent de n'en avoir reçu. Mais ici, où n'existe pas la coutume des lettres de faire part, à quoi bon cette précaution ? C'est comme si l'on disait : " Les époux n'iront pas à la mairie !"

Et le tour de noces donc ! Personne n'oublie d'en parler ! J'ai lu, de mes yeux lu, l'avis suivant écrit pour que personne n'en ignorât : " Les jeunes époux, reconduits jusqu'à Saint-Joseph par de nombreux par^U et J., It privés par le dernier tnùn du jL du chemin de fer Lévis et Kennebec, et sont descendus à l'hôtel Saint-Louis, en route pour un voyage aux chutes de Niagara."

Le dernier train du jour, le chemin de fer Lévis et Kennebec, la reconduite des parents et des amis, la descente à l'hôtel Saint-Louis, — ça sent la réclame. Qu'est-ce que cela fait au public que monsieur et madame aient laissé Québec à trois heures de l'après-midi, traversé le fleuve en voiture à deux chevaux, en pirogue ou à pied ! Détails inutiles, détails ridicules.

YoTiB lisez parfois qu'après la bénédiction nuptiale

donnée par le révérend M. Bénitout, Theureux couple est parti en visite chez les parents du marié, — lesquels demeurent dans le rang Trompe-Souris ou dans la concession Brise-Culottes. On ne donne pas ce dernier détail, on omet la mention de la distance. C'est souvent aussi loin que de Sorel à Berthier, de Montréal à Saint- Lambert. Il y a toujours un cours d'eau entre les deux points, — tout le monde ne saurait passer la mer.

Je m'attends à lire quelque beau matin un avis de mariage conçu dans les termes suivants : " A Ottawa, dans la basilique mineure, le 9 du courant, M. Rasebien, de la haute- ville, barbier, conduisait à l'autel mademoiselle Barbe Eutychienne, fille de M. Timoléon Prudhomme, ci-devant du Castor et maintenant de la Pickanock, rebouteur. L'heureux couple est parti pour son voyage de noces aussitôt après le déjeuner, qui s'est pris à l'hôtel des Princes, rue Murray. 11 doit visiter les chutes de la Chaudière avant de se rendre dans- le Bas- Canada par le pont suspendu. Après un séjour d'une semaine à Hull, qu'ils se proposent de visiter par le menu, les mariés pousseront jusqu'à la pointe Q-atineau et nous reviendront par New-Edinburgh. Nous leur souhaitons un heureux voyage et un prompt retour."

On ira même jusqu'à informer le lecteur que l'heureux couple est parti de la basse- ville, pour un voyage de noces à la haute-ville, passant à l'aller par le pont Dufferin et au retour par le pont des Sapeurs, — où il s'est perdu trois cœurs, suivant la légende.

Nos compatriotes des Etats-Unis oublient rarement de citer les noms des garçons et filles d'honneur ; au pays on se le permet quelquefois. Pour les Canadiens émigrés, c'est assez naturel, quoique tout de même un peu ridicule : on veut, comme je l'ai dit à projws des

naissances, étant un groupe d'exilés, se rappeler au souvenir de la patrie. Plus il y a de noms dans le journal, plus il y a de chance de faire plaisir à bien des parents, bien des amis, bien des connaissances. La même raison n'existe pas au pays, surtout pour entrer en ces détailsci : le premier garçon d'honneur frère du marié, le second son cousin, l'un résidant à Salvaille, l'autre à l'Egjrpte de Milton ; les filles d'honneur à l'avenant.

L'on a, en général, si grande envie de tout faire connaître au public qu'on s'embarrasse dans sa rédaction au point d'écrire : "A tel endroit, à telle date, par le Rév. M. L., M. N. F. conduisait à l'autel mademoiselle Emma P." J'ai lu cet avis dans un journal de la campagne il n'y a que quelques mois.

Peut-être dans ce cas-ci, ne dois-je pas attribuer à la vanité la mention du prêtre qui a béni le mariage ; c'est un simple vicaire qui n'est à aucun degré le parent des nouveaux époux. Alors, pourquoi cette mention ? Peutêtre afin de faire savoir au public que l'on s'est marié en face de l'Eglise, non par-devant un ministre protestant. Plus probablement, par la force de l'habitude, pour faire comme tout le monde. Tout de même on devrait un peu mieux soigner sa phrase, et, sacrifiant à un ridicule, y sacrifier du moins correctement.

Est in canttie ridiculosa Venus.

Il a dû se rappeler ce vers d'Ovide le gazetier qui annonçait dernièrement, sous le titre de matiage précoce, le mariage d'un bonhomme de quatre-vingt-treize ans avec une bonne vieille de soixante-seize. Il a voulu rire des flammes de ce vert-galant, sans doute. Je m'attendais à apprendre un mariage dans les limites d'âge fixées par la loi ; — et crac ! je butte contre deux vénérables bornes. S'attendre à l'hyménée d'un garçon qui n'a pas

232 NOUVELLES SOIREES CANADiENîrtîS

encore dépouillé la robe prétexte pour la robe virile, espérer entendre parler de Daphnis et Chloé, et s'échouer sur deux respectables barbons, sur Philémon et Baucis ! Il faudrait exterminer ce journaliste-là ! En matière aussi grave que le mariage, il n'est pas i)ermis de surprendre la bonne foi du lecteur, de l'attrapper au piège d'une réclame de pharmacien ou de chapelier-fourreur. Je proteste !

Puisque je parle des vieillards, un mot des noces d'or et de diamant. Ce n'est pas chose banale que ce renouvellement des promesses du mariage après un demisiècle de ménage fidèle. Bien que cet événement paroissial soit assez fréquent dans nos campagnes, il y a toujours quelque chose d'attendrissant dans la vue de ces brafi tremblants qui se donnent protection, de cette vieille femme qui promet obéissance, de ces chefis branlants qui se jurent une fidélité facile maintenant à porter ; les cérémonies qui l'accompagnent, les divertissements qu'il amène comme les réflexions sérieuses qu'il provoque, le touchant respect qui entoure les vieux époux, tout cela vaut qu'on le raconte. Seulement on doit prendre garde que le récit n'en soit pas rédigé par un barbacole idiot ou quelque godelureau de village. Je n'oublierai jamais comment se terminait une notice de ce genre, écrite sans doute par quelque enfant de chœur : " Le vénérable couple passa le reste de la journée en plaisirs innocents."

Innocent toi-même !

De ce qui précède que conclure ?

Deux choses bien faciles : continuer à suivre la pratique du mariage, n'en point fatiguer les gazettes. Voilà.

tïAiSSANCES MARIAGES ET DÉCÈS 233

Tourtereaux et tourterelles mes amis, faites votre nid, capitonnez-le bien, qu'il soit agréable à vous et chaud à vos petits. Chantez en tête-à-tête vos douces amours ; roucoulez dans la splendeur d'un étemel printemps, sous un ciel toujours pur, dans la tiède atmosphère de votre cage bénie. N'invitez pas l'oiseau étranger au sanctuaire intime de vos suaves fêtes de famille. Vivez pour vous-mêmes, sans crier votre bonheur sur les toits, sans narguer le voisin moins heureux. Cachez vos joies pour qu'elles durent. Vous n'aurez crainte que le nid soit dévasté, la couvée éparpillée. Pas de fenêtres ouvertes sur votre intérieur à l'œil public. Pas de vanité, qui serait sottise, — pas d'étalage, qui serait provocation. Mariez-vous, mais sans orchestre. Que vos cœurs seuls, se rendant l'un à l'autre, battent la chamade. Dispensez-vous surtout, comme dirait certain ami à moi, dispensez- vous de l'ophicléide de l'annonce et du troiûbone de la publicité.

Alph. Lusignan.

{A cotUinuer)

Le héros immortel d'une grande épopée, Montcalm, était tombé devant les ennemis, Et, les regards fixés sur sa vaillante épée, Il avait dit : je meurs, vaincu mais insoumis !

Dans les plis glorieux du drapeau de la Franee Il avait endormi sa suprême douleur.

Notre patrie, hélas ! n'avait plus d'espérance : Tout était bien perdu, tout excepté l'honneur !

Les chevaliers français, qui, l'âme endolorie, Semblaient humiliés de survivre aux combats, • Repartaient en pleurant pour la mère-patrie. Plutôt que de subir un joug qu'ils n'aimaient pas.

Jour de deuil où l'on vit, sous les couleurs anglaises, S'éloigner le dernier des gouverneurs fninçais, Où, mornes spectateurs, au sommet des falaises. Nos pères soupiraient : reviendront-ils jamais ?

Oh ! qu'ils devaient souffrir dans leurs âmes si fières. Quand leurs yeux désolés contemplaient l'avenir ! Quelques milliers épars, vivant dans des chaumières. Délaissés, sans secours, qu'allaient-ils devenir ?

Ces généreux enfants d'une race superbe

Seraient-ils absorbés par le peuple vainqueur.

— On le disait. Mais Dieu qui prend soin du brin d'herbe

Laissiiit tomber sur eux un rayon de son cœur.

A. B. KOUTHIER

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