LA LANGUE FRANÇAISE ET LA PROVINCE DE QUÉBEC
Il y a maintenant près d'un siècle et un quart que nous avons passé de la domination de la France à celle de TAngleterre. Après la grande bataille qui a planté le drapeau étranger sur nos murs, mais surtout après le traité qui nous a livrés, il n'est resté sur cette ancienne terre de France qu'une simple poignée de Français. Ils n'avaient, pour vivre, que leur hache et leur mousquet ; mais leur cœur était aussi grand et aussi fort que l'immense et vigoureuse forêt à laquelle ils allaient livrer bataille, comme leurs pères l'avaient fait depuis plus de deux cents ans. Et ces Français, sans consulter leur nombre, se sont mis hardiment à l'œuvre. Or ce n'était pas une œuvre ordinaire que celle qu'ils entreprenaient. Non-seulement il leur fallait tirer péniblement leur existence quotidienne d'une culture sans cesse interrompue par les incursions des sauvages et des bêtes fauves ; mais ils avaient, en outre, à lutter constamment et pied à pied contre un envahissement plus redoutable encore : celui des mœurs,des coutumes, et de la langue d'un peuple étranger. Sans aigreur et sans haine, mais aussi sans faiblesse et sans compromis, ils ont soutenu cette lutte par tous les moyens honnêtes et légaux qu'ils avaient à leur disposition. Ils ont passé successivement sous le régime d'une commission militaire, puis d'une commission mi-partie civile et militaire ; ils ont vécu ensuite sous un gouvernement civil absolu, qui est devenu soidisant constitutionnel en 1791. Mais ce gouvernement, qui n'était ni assez large ni assez représentatif, a dû subir beaucoup de modifications, en 1841, pour arriver à
la constitution, plus libérale encore, de 1867, sous laquelle nous sommes actuellement.
Pour nous, aujourd'hui, cette période peut sembler courte, et il suffit de quelques lignes pour la résumer. Mais songeons à la durée qu'elle a eue réellement pour ceux qui ont été obligés de la subir, de la vivre jusqu'à la fin, et nous aurons une idée du travail accompli.
Or, pendant toutes ces luttes que l'élément français a dû soutenir sur ce continent, qu'a-t-il gagné ? Tout. Qu'a-t-il perdu? Eien. Pour tous les avantages sérieux qu'il a conquis si péniblement, il n'a rien sacrifié de l'héritage précieux qui lui avait été confié : sa foi, ses coutumes, sa langue. Il l'a conservé intact comme au premier jour. Bien plus, il s'est accru et développé dans des proportions étonnantes. Les quelques milliers de familles (70,000 âmes) qui sont restées attachées au sol canadien, après le traité de 1763, forment aujourd'hui j)lus d'un million d'habitants, sans compter les quatre ou cinq cent mille des nôtres établis sur le territoire qui nous avoisine, et qui forment autant de groupes au milieu desquels se conservent et se cultivent les traditions de la famille et de la nationalité. Non-seulement nous ne nous sommes pas laissés envahir, mais nous avons envahi les autres. Et avec cela, — j'aime à le répéter, — sans cesser d'être les sujets loyaux du nouveau pouvoir, sous lequel nous jouissons des plus grandes libertés, nous sommes restés Français par le cœur, par les coutumes et par le langage.
Mais c'est surtout cette conservation de la langue française qui forme un des traits les plus saillants de cette merveilleuse vitalité, dont l'histoire du monde ne nous ofire que bien peu d'exemples. En effet, on conçoit facilement que les Canadiens-Français aient gardé
leur religion, d'abord parce qu'un traité solennel leur en assurait le libre exercice, et que, du reste, c'était un I>oint sur lequel on ne pouvait les attaquer qu'avec les plus grands ménagements ; pour ce qui est des coutumes, on sait qu'il est extrêmement difficile de les déraciner chez un peuple, dans quelques circonstances qu'on le place, et, au surplus, nos nouveaux gouvernants n'avaient aucun intérêt immédiat à nous susciter des embarras sur ce point ; mais, quant au langage, nous étions dans une toute autre situation. Mêlés constamment à un peuple qui parlait une langue étrangère, nos pères étaient obligés de se servir de cette langue, nonseulement dans la plupart de leurs rapports journaliers, mais encore pour faire valoir ou défendre leurs droits devant les tribunaux, — et surtout devant le pouvoir législatif, — ou bien pour comprendre les édits et ordonnances qu'on ne se donnait pas toujours la peine de leur traduire. On conçoit, dès lors, quels efforts il leur a fallu faire, quels combats ils ont dû soutenir, pour ne pas se laisser entraîner peu à peu sur la pente où tout concourait à les faire glisser. Et, quand on a sous les yeux le travail constant auquel se livrent les Prussiens dans le but de germaniser l'Alsace et la Lorraine, en imposant la langue allemande et en proscrivant par tous les moyens l'usage du français, on peut comprendre ce que faisait ici, dans un but analogue, une bureaucratie qui avait tout à gagner en affirmant son zèle contre notre nationalité.
Placés dans une position déjà inférieure sous le rapport de l'existence matérielle, — attendu que dans tous les états, professions ou emplois publics, la race que l'on qualifiait modestement de supérieure était naturellement la plus favorisée, — nos compatriotes avaient encore ce désavantage d'être obligés d'apprendre deux langues pour ne pas être exposés à se heurter, chaque jour, danç
les détails ordinaires de la vie, contre des obstacles et des retards continuels. La difficulté était moins grande, I)eut-être, pour les habitants des campagnes, qui se trouvaient moins souvent en contact avec l'élément étranger ; mais dans les villes et les centres un peu considérables, où la population était toujours plus ou moins mélangée, c'était un danger et, par conséquent, une lutte de tous les instants.
Une autre source de périls, c'était le manque de livres et de journaux. On conçoit que, par suite du nombre restreint des lecteurs, celui qui imprimait un livre ou publiait un journal dans notre langue pouvait rarement faire rentrer ses avances et perdait, le plus souvent, des sommes relativement fortes, sans compter le sacrifice de son temps et de son travail. Il s'ensuit donc que ceux qui voulaient se renseigner sur les affaires publiques ou augmenter leur instruction sur d'autres i)oints, étaient obligés de recourir aux journaux et aux livres imprimés en langue étrangère, lesquels nous arrivaient en grand nombre, soit d'Angleterre, soit des Etats-Unis. Et cet état de choses a duré assez longtemps i)our que bien des personnes, encore vivantes aujourd'hui, se souviennent d'avoir été obligées de copier en classe la plupart des cours qu'elles suivaient, parce qu'il n'y avait qu'un seul livre imprimé, pour le professeur ; souvent même, le livre faisait complètement défaut.
Dans les circonstances ordinaires, il aurait pu en résulter un moindre inconvénient ; mais, étant donné la situation qui nous était faite et la pression morale qu'on nous faisait subir de toutes parts, il y avait un danger que nous n'avons évité que grâce aux plus continuels efforts et au déploiement du plus grand patriotisme.
Et, au milieu de toutes ces tribulations, nous sommes
restés fermes et inébranlables jusqu'à la fin. Non-seulement nous avons conservé notre langue dans toute sa pureté, dans toute son intégrité, mais nous l'avons même ftiit aoc/epter à ceux qui voulaient nouç imposer la leur. Par nos protestations incessantes, par nos efibrts persistants, nous en sommes arrivés à faire reconnaître pour la langue française le droit de cité dans ce pays qu'elle avait jadis conquis à la civilisation, et dont on avait voulu plus tard l'expulser ; nous l'avons fait mettre sur un pied d'égalité avec la langue de nos compatriotes d'une autre origine.
Et, s'il nous est permis de nous enorgueillir du travail que nous avons accompli sous ce rapport et du succès qui l'a couronné, nous ne devons pas oublier d'apprécier en même temps, comme il le mérite, l'esprit si libéral du pouvoir, qui a su, lorsqu'il a été suffisamment é(5lairé sur la situation, nous rendre cette justice et faire amplement droit à nos légitimes aspirations.
Du reste, ceux qui ont voulu se mettre au-dessus des mesquins intérêts et des querelles du moment ont toujours, même en Angleterre, estimé à sa propre valeur ce sentiment si naturel qui nous faisait lutter sans relâche pour la conservation de notre langue et de notre nationalité. Voici ce que disait lord G-ranville dans la discussion du projet de constitution de 1791 : " On a ap- *' pelé préjugé l'attachement des Canadiens à leurs cou- *' tûmes, à leurs lois et à leurs usages, qu'ils préfèrent à '• ceux de l'Angleterre. Je crois qu'un pareil attâche- ** ment mérite un autre nom que celui du préjugé ; ** selon moi, il est fondé sur la raison et sur quelque " chose de plus élevé encore que la raison, sur les sen- " timents les plus nobles du cœur humain." Et le même esprit, large et impartial, que nous constatons chez plusieurs de nos gouverneurs, entre autres chez sir Charles
Bagot, lord Elgin et lord Dufferin, ne se retrou ve-t-il pas heureusement aujourd'hui dans les belles paroles que prononçait S. E. le marquis de Lorne, gouverneur du Canada, lors de l'inauguration de rAcadémie royale qui lui doit son existence : " Dans une des sections, disait-il, " ceux de nos concitoyens qui tirent leur origine de la " vieille France pourront discuter avec cette élégance " de diction et cette critique judicieuse, si remarquables " chez eux, tout ce qui a trait à leur littérature ; ils s'y " attacheront à conserver dans toute sa pureté le grand " idiome qui est entré pour une si large part dans la " formation de la langue anglaise."
Aujourd'hui donc, non-seulement la langue française est une des langues officielles dans notre province de Québec, mais elle est aussi, non pas simplement tolérée, mais légalement reconnue au siège du pouvoir fédéral. Dans les débats du Parlement d'Ottawa et dans la correspondance officielle des départements, l'usage des deux langues est facultatif, et les lois, de même que les documents publics et le Hansard doivent s'imprimer et se publier en français et en anglais.
Nous pouvons, du reste, montrer avec un légitime orgueil la position que nous avons conquise, au point de vue de la langue surtout, puisque, dans la nouvelle Société royale, dont il est parlé plus haut, et qui embrasse tout le dominion, sur quatre-vingts fauteuils, nous en possédons vingt-six.
Voilà donc, succinctement, la vie que nous avons menée depuis plus d'un siècle et les résultats que nous avons obtenus.
Napoléon Leoendbe.
(il continuer)
11 mai 1884
Sommairb: — La chronique idéale— Madame de Girardin — La cauBerie ne meurt pas en France — Un mot inédit de Victor Hugo — Vous Fuseriez — L'habit vert et l'habit de pair de France — Le salon de Victor Hugo — Autrefois et aujourd'hui— Le peintre est le roi du jour — Les collections instantanées — Le salon de 1884 — Le dîner de M. Véron — Mouvement littéraire — Quelques anecdotes sur la tragédienne Rachel — Le livre du Père Didon — Les mots de la fin.
Minerve, selon la légende, jaillit un jour armée de pied en cap du cerveau de Jupiter, de même la chronique moderne est née, il y a un peu plus de quarante ans, sous la plume de madame de Q-irardin. C'est elle qui, dans ses fameuses Lettres Parisiennes, a créé ce genre littéraire et Ta du premier coup porté à sa perfection. Elle reste le roi de la chronique, comme madame de Sévigné et la Fontaine restent le roi de l'art épistolaire et de la fable. Ces Lettres donnent l'idée d'un kaléidoscope littéraire ; c'est l'histoire en déshabillé, en robe de chambre, et il ne faut pas oublier d'ailleurs que nos premiers historiens intitulaient leurs livres des chroniques. Rien de plus varié : elle saute de sujet en sujet avec une grâce exquise, comme un colibri de branche en branche, et elle relie son bouquet avec le fil de l'esprit. Voici une aventure inédite, un mot peu connu : vite, elle les consigne ; cette semaine on s'est beaucoup occupé de politique, elle causera jk)litique, et vous serez tout surpris, après avoir lu ses
fines épigrammes, de mieux comprendre la question
que si vous aviez subi des grands discours d'hommes d'Etat. Une étoile littéraire, artistique, monte-t-elle à l'horizon, un livre s'empare-t-il de l'opinion publique, aussitôt elle tire en leur honneur un feu d'artifice ; aucun travers ne lui échappe, les ridicules sociaux lui appartiennent et elle les peint dans des pages dignes de la Bruyère; modes, parures, musique, bals, tout passe sous son aimable férule. Si elle n'a pas eu l'esprit du génie, elle a assurément possédé le génie de l'esprit, de la fantaisie gracieuse et du bon sens : elle effleure et elle instruit, elle butine et elle compose le miel le plus pur, elle trouve à chaque instant de ces expressions créées qui, selon le mot de Rivarol, peuvent seules porter à la publicité.
Elle a eu des continuateurs, et après elle, MM. Emile Villemot, Arthur de Boissieu ont tenu avec éclat le sceptre de la chronique sous le second empire. Une nouvelle génération de chroniqueurs a surgi, et parmi eux, des écrivains d'un rare mérite qui ont succédé à leurs aînés et les ont remplacés sans les faire oublier ; MM. Victor Fournel, Racot, Jules Claretie, Pierre Véron, Albert Delpit, de Pontmartin, voilà des moralistes sagaces, des esprits pénétrants, qui savent mêler l'utile à 1 agréable, conquérir et retenir l'attention de ce public français, si curieux et si blasé, si désireux de s'amuser et si difficile à satisfaire.
Le chroniqueur parisien des Nouvelles Soirées Canadiennes les admire et les aime, il n'a pas la prétention de les imiter, mais il leur demande droit de cité ; il les regarde comme des maîtres et n'aspire qu'à glaner quelques épis dans le champ où ils moissonnent si large* ment.
Il y a quelques jours dans un des salons les plus brillants de Paris, quelques hommes de grand talent et de grand esprit se trouvaient groupés autour de la maîtresse de maison. Parmi eux, M. le duc de Broglie, aussi remarquable comme causeur que comme orateur et écrivain ; M. Boissier, membre de l'Académie Française, un de nos lettrés les plus diserts et les plus fins ; M. Laugel, secrétaire des commandements de Mgr le duc d'Âumale ; MM. Caco, Mézières et Oherbuliez. Je vous laisse à penser si la conversation était intéressante et si j'écoutais de mes deux oreilles, essayant de placer les moindres paroles dans la gibecière de ma mémoire, comme eût dit Rabelais. On parlait de choses et d'autres, et je pensais, à part moi, qu'en dépit du télégraphe, du club, du téléphone, et du suffrage universel, la causerie ne meurt pas en France.
Chemin faisant, on vint à parler de Victor Hugo. — Il a dit un bien joli mot, fit M. Boissier. Hier, il vint par hasard à l'Académie Française, et comme on n'est plus habitué à le voir souvent, on lui fait une petite ovation. Un de mes confrères s'approche, lui demande en souriant s'il s'est aperçu de cet accueil si chaleureux ; et lui de répondre : " Mon cher ami, on a beau être sourd, on entend toujours ces choses-là." Délicieux, dit madame Buloz ; s avez- vous le mot de Pailleron avant sa réception à l'Académie Française? — Non, madame, et nous vous supplions de le conter, car quand vous traduisez la pensée d'un autre, vous vous en acquittez si bien que vous devenez sa collaboration." — " Hé bien ! le mot est déjà vieux, mais tant pis je me risque. Eh
bien, Tauteur du Monde où t ennuie va chez Victor Hugo, il le prie d'assister à sa réception. " De grand cœur, répond l'illustre octogénaire, mais à une condition, c'est que vous ne me forcerez pas à mettre mon habit vert, il date de 1846 et je l'ai laissé à Jersey. — ^Bah, reprend M. Pailleron, vous pourriez bien en commander un second, vous l'useriez."
" A propos de cet habit vert, dit un de ces messieurs, on prétend en effet qu'il se trouve à Jersey, enfermé dans une vitrine avec l'habit de pair de France de Victor Hugo." — " Oui, et il y a quelque chose de bien plus singulier, c'est qu'on le montre aux touristes anglais moyennant cinquante centimes." — *' Pas possible ! " — " Si, vraiment, mais j'ajouterai que Victor Hugo ne garde pas pour lui l'argent de cette tombola." — " Nous vous croyons sans peine." — " Chose bizarre, Hugo devenu radical à tous crins, cause volontiers de ce temps de sa première jeunesse où il était pair de France et académicien pratiquant ; ses souvenirs de la monarchie de juillet lui reviennent souvent et dans cette même séance dont, on parlait plus haut, il a abordé le duc d'Aumale en lui disant: "Vous savez combien votre famille m'a toujours été chère et que je n*ai pas oublié les bontés du roi votre père." — " Fréquentez-vous son salon?" — "Assurément, et vous ne vous imaginez pas combien cet homme qui a été l'objet de tant d'apothéoses de son vivant, pour lequel ses contemporains ont épuisé toutes les formes de la flatterie, se montre simple dans l'intimité : avec cela, une exquise politesse, une bienveillance pour les jeunes qui se traduit parfois même par des compliments abracadabrants " — " Oh ! il place ses compliments à gros intérêts et sait à merveille que sous ce rapport il échange un œuf contre un bœuf, une lande contre un pré, qu'on prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre ; tous les
jours on lui casse rencensoir sous le nez, il rend à ses adorateurs un peu de Tencens qui tombe à ses pieds."
" Est-il vrai que son salon soit une sorte de caravansérail où défilent les curieux des cinq parties du monde ? " — " Certainement, et vous pouvez compter qu'on y voit des types bien singuliers : on va un peu chez lui comme le musulman va à la Mecque, le berceau de sa foi ; il reçoit des députations de tous les pays, quelquesunes le haranguent, et le métier de demi-dieu semble ne pas lui déplaire ; si cela continue on arrivera à insérer le pèlerinage chez Victor Hugo dans le programme des voyages de Paris, entre une course au Musée du Louvre et une ascension à la colonne Vendôme." — " Voilà une petite méchanceté." — " Mais non, pas du tout, je ne fais que constater."
" Est-il resté toujours spiritualiste, demanda madame Beulé ? " — " Oui, seulement il professe un spiritualisme particulier, et, à ce point de vue, me rappelle mon ami X, qui voyant des gens inintelligents et grossiers ne pouvait s'empêcher d'observer : " Voilà des arguments contre l'immortalité de l'âme." Victor Hugo croit en Dieu, mais il s'imagine que Dieu ne se manifeste i)oint pour les êtres rudimentaires, végétatifs ; que ceux-là ont tout au plus des âmes de qualité inférieure. Rien de plus surprenant que de l'entendre parler là-dessus, s'élancer dans le monde du rêve, de l'impossible, de l'inconnu. Il a des visions, des extases, des comunications d'en haut qu'il raconte avec le plus beau sangfroid: par exemple, il vous expliquera par le menu, comment nous serons après la mort, que nous ne conserverons que nos bustes, avec des ailes attachées aux épaules, ce que nous ferons et penserons alors. Il y a en lui du voyant, et par instants, on se croit en face d*un prophète inspiré."—" Euh ! Euh ! "— " Et pourquoi
pas ? Un grand génie peut obtenir des révélations, plonger dans le monde divin, voir clair dans Tinfini, alors que nous autres, faibles mortels, nous restons avec une large taie sur les yeux. — En tout cas, le sens de la divination n'a pas présidé à ses derniers livres ; quel gâchis transcendental, quel pathos lamentable et quelle décadence. Pour sa gloire il aurait mieux fait de mourir avant 1870, ce qu'il a fait depuis ne vaut pas les quatre fers d'un chien. — Se porte-t-il toujours bien ? — A merveille ; il a bu de l'eau de la fontaine de Jouvence ; ce n'est pas comme Renan qui souffre beaucoup de la goutte et qui vient de passer deux mois dans le midi pour se soigner. — Que fait ce bel esprit, sophistiquant en pays de sophistiquerie ? — La-bas rien du tout, je pense, car le médecin a défendu le travail sous peine de mort ; à Paris, il reçoit le vendredi, et dîne beaucoup en ville ; vous savez que c'est là son péché mignon ; il adore la société, et sitôt qu'il se sent un peu valide, il accepte les invitations." — " Et à propos a-t-il reçu cette année la lettre anonyme qui lui parvient le 1er janvier depuis 1869." — " Quoi donc ? " — " Maife vous savez bien ! Pour le punir de son scepticisme, un inconnu a imaginé de lui envoyer une fois l'an un billet ainsi conçu : *' Et pourtant, s'il y avait un enfer ! " C'est lui-même qui me l'a raconté." — " La pénitence est douce : et quand on lui parle, continue-t-il à être de l'avis de son interlocuteur ? " — " Plus que jamais ; ça le dispense de penser à la conversation et lui permet de suivre son idée ; il prépare en ce moment une grande histoire du peuple juif."
Voilà un i>etit fragment de conversation ; excusez, je vous prie, lecteurs et lectrices, les fautes de l'interprète ; il y a autant de différence entre la traduction et la ré. alité qu'entre une copie de débutant et un tableau de Rembrandt.
LETTBE DE PARIS 241
Le temps n'est plus où le peintre éveillait dans Tesprit du bourgeois un sentiment mêlé de dédain et de répulsion, où Tartiste apparaissait au père de famille sous les traits d'un pauvre diable décharné, dont les souliers éculés riaient aux passants, avec des vêtements usés jusqu'à la corde, des mœurs de bohème et sur le front duquel, comme à la porte de l'enfer du Dante, on lisait ces mots : " Tu es et tu resteras pauvre." Epoque singulière dont on se souvient à peine et que les nouvelles générations regardent presque comme légendaire ; où Millet vendait à grand peine ses chefs-d'œuvre au prix de vingt-cinq francs, et se demandait la veille comment il pourvoirait le lendemain à la nourriture de sa famille ; où le duc d'Orléans passait pour un nabab généreux en achetant trois mille francs les toiles les plus célèbres, où l'artiste se consolait de ne point déjeûner par un bon mot, remplaçait le comfortable par la passion de la gloire et ne plaçait pas en viager sa réputation. Alors l'épicier enrichi dans la mélasse, le notaire honoraire repoussaient comme un profane le gribouilleur qui aurait osé frapper à la porte du temple, demander la main de leur fille. Et si, par un phénomène extraordinaire, il était parvenu à l'aisance, si ses tableaux se vendaient, le bourgeois continuait à se tenir sur ses gardes et ne désarmait pas encore. " Etait-ce bien sûr d'abord ? L'artiste ne trichait-il point." Et puis, quand bien même il arriverait à nouer les deux bouts, à faire des économies, tout n'était pafi dit, et il fallait encore montrer patte blanche, prouver par A et B qu'on n'était pas un panier percé» qu'on avait des habitudes irréprochables, bref passer par une série d'épreuves qui auraient fait reculer un
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mortel ordinaire. Et s'il les subissait avec succès, parfois alors on daignait s'abaisser à lui, lui accorder la fille, en rechignant, de mauvais gré, en la mariant Tépée au côté, avec tout l'arsenal des précautions que suggère le Code Civil aux parents les plus soupçonneux. Tant était grande la force du préjugé, tant la carrière d'artiste semblait jadis incompatible avec la fortune et synonyme de meurt de faim.
Aujourd'hui quel changement de tableau! Quelle métamorphose ! Les peintres n'ont plus voulu se résigner à ce rôle de parias dans la société ; ils ont lutté pour conquérir le droit de bourgeoisie, avec tous ses privilèges et accessoires, ils ont prétendu marier la réalité succulente à l'idéal ascétique. Foin de la gloire, de l'immortalité, de ces beaux rêves qui hantaient les cerveaux de leurs anciens ! On vise encore le talent, sans doute, mais tout juste autant qu'il en faut pour attraper le succès, qui se traduit par des monceaux de louis et de bank notes, car ces messieurs veulent même mener la vie à grandes guides, et ils se piquent de bien conduire. Leurs vœux ne se bornent plus à avoir une maisonnette avec un jardin aux environs de Fontainebleau, il leur faut un joli hôtel Avenue de Villiers, six chevaux dans leurs écuries et le reste à l'avenant. Ils ont des matinées où ils reçoivent le Tout-Paris admis à contempler leur atelier et leurs personnes, ils tirent l'épée comme Marsac ou Mimiage, ont leur loge à l'Opéra, et les rentiers les mieux cotés se disputent l'honneur de leur offrir leurs héritières. Magistrats, fonctionnaires, officiers, on ne vous considère plus guère que comme un pis-aller, et comment pourrait-il en être autrement. Vous gagnez péniblement 5000, 6000 francs, tandis que voici un jeune peintre qui avec son pinceau en fait dix fois plus. Et il n'a pas dit son dernier mot, il a des commandes par-dessus la tête, car le succès
appelle le succès. On ne parle jamais de vous dans la presse, et les journaux parisiens signalent ses moindres esquisses, décrivent avec les plus grands détails son appartement, racontent comment il s'habille, comment il mange, ce qu'il pense et ce qu'il ne pense pas.
Il a la renommée et l'argent, il a le chic et le chèque, comme certain grand duc de comédie ; il gagne plus qu'un ministre, va de pair avec un banquier, arrive à l'Institut, se fait décorer, a des commandes de l'Etat ; il est partout choyé, fêté, adulé. Arrière donc, pauvres hères, juges faméliques^ chefs ne bureau qui tirez le diable par la queue. Et place à l'artiste qui ne croit plus à cette blague antique de l'art pour l'art, qui monnaie ses succès et exploite l'engouement de ses contemporains.
Est-ce un bien, est-ce un mal ? Et ne pourrait-on demeurer dans un juste milieu qui permit d'éviter les exagérations d'autrefois et celles d'aujourd'hui en sens contraire? Faut- il se voiler la face et proclamer la ruine de l'idéal, le règne de la matière à tout jamais ? Non certes. Et d'abord, ils sont nombreux encore, les artistes qui ne sacrifient pas au mauvais goût du public, ne font pas des tableaux seulement pour devenir mil- ' lionnaires, et montrent aux jeunes la véritable voie. Par exemple on ne les écoute guère, et ils courrent grand risque de prê(;her dans le désert. J'ai vu, moi qui vous parle, un marchand de tableaux entrer chez un jeune peintre d'avenir en lui disant : Monsieur, j'ai prévenu aux Etats-Unis pour deux douzaines de toiles semblables à celle que vous venez d'exposer au salon. Trois mille francs pièce. " Etes-vous vendeur ? " Vous savez en effet que les richards américains se paient des collections toutes faites, qu'on leur expédie de France et qu'ils achètent par procuration. Encore un signe
âÔO NOUVELLES SOIREES CANADiENNiiS
des temps. Les amateurs sérieux mettent vingt, trente ans à faire leur collection. Aujourd'hui un Vanderbilt quelconque écrit à M. Q-oupil qu'il lui faut trois Millet, cinq Q-érôme, quatre Delacroix, un Munckasy, huit Bouguereau, dix Harpigmés, le tout, fin courant, comme une livraison de farines ou de pommes. A des fortunes nées comme des champignons, il faut des musées instantanés. Les yankees marchent sur les traces de ce général Romain qui, ayant chargé certains entrepreneurs de transporter à Rome les chefs-d'œuvre de Xerxès et d'Apelle leur imposa la condition de les refaire, s'ils les abimaient ou les perdaient en route. Prenons garde qu'on ne vienne dire un jour aux peintres français ce que disait naguère un de nos hommes d'Etat : " Depuis que la politique n'est plus le premier des arts, elle est devenue le dernier des métiers.
Je vous l'avouerai en toute sincérité, je suis un peu, beaucoup, passionnément embarrassé pour porter un jugement d'ensemble sur l'exposition des beaux-arts au Palais de l'Industrie. Loin de moi la pensée de prétendre que ce salon ne révèle qu'une impuissance bariolée ; mais ne me jettera-t-on pas aux gémonies si je confesse que ma première impression n'a pas été celle d'un parfait contentement. D'abord, il faut une volonté, une mémoire, un courage surhumains i)our examiner, fut-ce très-légèrement, ces sept mille œuvres de toute nature, de toute grandeur, tableaux, bustes, sculptures, médaillons, aquarelles, terres cuites, qui remplissent l'immense palais. On sort de là ahuri, abruti, stupéfié et la cervelle en bouillie, le jugement émoussé, les yeux papillottants, à moitié aveuglés. Four vous
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dire ma pensée, je vois là de bien jolies choses, bien étudiées, léchées, peu d'œuvres réellement fortes et originales ; le salon révèle plus et mieux qu'une impuissance bariolée, mais où sont ces générations de 1830 qui montaient si vigoureusement à Teussaut de Tidéal, où les Ingres et les Delacroix, où les novateurs sincères. Je cherche, je ne trouve guère, et j'ai presque envie d'allumer la lanterne de Diogène, pour découvrir un homme hors ligne. Ce sont toujours les anciens qui tiennent la corde, Gérôme, Meissonnier, Jules Breton, Bastien-Lepage, Bouguereau, Durand, Détaille, Harpigmés, Henner, etc. Je vous parlerai avec plus de détails de ce salon dans ma prochaine' lettre.
Mon très-spirituel confrère Q-ustave Claudin, causeur éloquent, romancier aimable, gourmet rafl5.né, vient de publier chez Caïman Lévy un volume de mémoires où fourmillent les anecdotes les plus piquantes. En voici une entr'autres. Véron, le fameux bourgeois de Paris, donnait un grand dîner ; Rachel demande à le voir. La tragédienne était alors brouillée avec lui ; Véron se lève, fait un geste olympien et répond au domestique : " Mettez-la à la porte, je ne veux plus recevoir que des honnêtes gens ! " Alors Nestor Roquepîan se penche vers son voisin et d'un ton ironique : " C'est donc le dîner d'adieu qu'il nous donne ! "
Puisque j'en suis à Sachel, je ne saurais passer sous silence le livre très-amusant que vient de publier chez
Dentu M. Arsène Houssaye, un de nos écrivains les plus à la mode, romancier du grand monde excentrique, célèbre par ses belles fêtes et son esprit. Là aussi règne Tanecdote aimable et le meilleur moyen de vous en donner une idée est d'en cueillir quelqu'une au hasard de la fourchette.
" Les soirs où Melle Esther venait chez M. Thiers on ne parlait pas politique. Non plus chez la comtesse Duchatel, quoique le comte fût ministre de l'intérieur. • Comme les beaux arts et les théâtres étaient alors sous la direction du ministre, il se sentait plus obligé que tout autre à protéger la comédienne. Il le fit avec une grâce et une générosité de gentilhomme.
" Un jour qu'elle dinait chez l'homme d'état, elle s'extasia devant le surtout qui était inondé de fleurs. M. Duchatel s'élança comme s'il montait sur la table pour prendre une poignée de fleurs et les offrir à la comédienne. Le surtout fut dévalisé pour Esther qui dit en souriant : '' Mais ce que j'admirais, ce ne sont pas les fleurs, c'est le surtout." " Eh bien," dit M. Duchatel, qui avait ses grand jours, "je vous donne le surtout comme je vous ai donné les fleurs." Esther n'était pas si bête que de refuser. "M. le comte, vos roses et vos violettes sont la joie de mon cœur, votre surtout sera le miracle de ma salle à manger."
Une autre fois, elle dinait chez le comte Mole, qui lui dit : ." Non seulement vous nous charmez par votre génie dramatique, tant vous avez l'art de bien dire, mais vous chassez les barbares devant vous." Ce qui voulait dire Hugo, Dumas et les autres, car cet ancien ministre n'aimait pas la littérature contemporaine. Il se croyait né dans le grand siècle et ne connaissait que les maîtres reconnus. Il continua doctoralement son
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sennon littéraire qui se termina par ce mot : " Certes la langue française vous aura une éternelle reconnaissance pour TaToir sauvée des Hugo, des Visigoths et des Ostrogoths." Ceci blessa la tragédienne qui aimait Victor Hugo. Pour surenchérir le comte lui porta un toast : *' A mademoiselle Esther qui a sauvé la langue française." Mademoiselle Esther jugea qu'il fallait répondre : " Monsieur le comte, c'est d'autant plus beau à moi que je ne l'ai jamais apprise." Cette fois le comte Mole n'eut pas les rieurs de son côté.
Le cœur d'Esther avait deux mouvements : le premier était bon, voilà pourquoi elle commençait par tout donner; le second était mauvais et elle finissait par tout reprendre. Elle donna un sabre superbe à Beauvallet qui lui dit tout de suite : * Vous ne mêle reprendrez pas, car j'y mettrai une chaîne."
Quand elle donna une bague à Dumas II, il s'inclina et dit : " Je vous la donne à mon tour pour que vous ne me la repreniez pas."
Elle riait de sa manie, elle s'excusait en disant: "Quoi de plus naturel que de reprendre ce qu'on a donné, car ce qu'on a donné on l'aimait."
Elle avait plus d'une devise. La première, bien simple : Tout ou rien. La seconde, bien compliquée : " J'aime qu'on m'aime comme f aime, quand/ aime,"
Los trois grand succès littéraires de la saison sont les livres de M. Bardoux, sénateur, ancien ministre, sur la comtesse Pauline de Eeaumont (1 volume in-8) — la cor-
respondance de Madame de Bémusat (2 volumes in-8) — l'ouvrage du Père Didon sur les Allemands. Tous trois ont paru chez l'éditeur Caïman Levy et méritent qu'on les étudie à fond. Dans celui du père Didon il y a des pages de premier ordre, chaque ligne est un appel au patriotisme et nous crie en quelque sorte: — "Défiezvous de vos voisins de Test, défiez-vous, rappelez-vous la déesse Minerve, qui, dans les festins de l'Olympe, gardait le casque sur la tête, le cuirassé sur la poitrine, et l'épée au côté." Dans ce livre tout plein de fiers élans, où l'âme de l'écrivain déborde en accents patriotiques, je notes ces pensées qui méritent de lui servir d'épigraphe : — " A mesure que j'ai connu l'Allemagne, j'ai mieux compris la France et je l'ai plus aimée... Le patriotisme est plus qu'une passion, plus qu'une vertu,
c'est l'âme d'un peuple La passion démocratique
deviendrait un des plus puissants stimulants de la civilisation moderne, si, moins âprement égalitaire, elle s'occupait plutôt à grandir, à fortifier les petits et les faibles, qu'à diminuer les grands et les forts."
Les mots de la fin :
Monseigneur Besson, évêque de Nîmes, a autant d'esprit que d'éloquence, et on m'a rapporté de lui cette réflexion : Un jour qu'il passait devant un lycée de jeunes filles laïques, " Voilà des jeunes personnes qui arriveront plus vite à la licence que les collégiens au baccalauréat."
M. Alexandre Dumas se trouvait à une messe de mariage. Après la cérémonie les amis de la famille se pressaient pour féliciter les jeunes époux, et, comme la
chose traînctit en longueur, M. Dumas, un peu impatienté, murmura entre ses dents : " Si ça continue, nous n'arriverons à la sacristie que pour le baptême." C'est encore lui qui, voyant entrer dans un salon une dame très petite au bras d'un monsieur taillé en hercule, disait plaisamment : " Elle a dû Tépouser en deux fois.''
Victor du Bled.