DEUXIÈME LETTRE
2 juillet 1884.
Sommaire. — M. Gustave Droz. — ^Tristesses et Sourires. — La fièvre verte, — Comment on tire parti de ses défauts. — Un procès littéraire. — L'affaire Dumas-Jacquet — Diffamation ou caricature. — Plaidoyer de M. Démange. — Les successeurs d'Alexandre. — Un trait inédit de Meissonier. — La morte-saison théâtrale. — Une prochaine pièce de M. Pailleron. — Imbert de St-Amand — Victor Tissot
Voulez-vous refaire connaissance avec un charmant livre et un charmant auteur ? Je vous présente, sans plus de cérémonie, M Grustave Droz, avec son dernier volume, Tristesses et Sourires. Joli titre, n'est-ce pas, et qui déjà donne quelque idée de l'écrivain et de son
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livre. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais le titre d'un livre me préoccupe toujours beaucoup ; quand je le vois s'étaler, pimpant et coquet, à la vitrine d'un libraire, .faire de jolies mines aux passants, je lui trouve une certaine puissance de fascination. Qu'y a-t-il làdedans ? Est-il dieu, marbre ou cuvette ? S'il est d'un inconnu, qiiel est cet inconnu ? Faut-il le considérer comme un gâcheur de mortier littéraire, comme un de ces individus qui feraient bien mieux d'auner du drap et d'élever des bœufs ? Ou bien va-t-il prendre son vol et s'imposer du premier coup à l'admiration de notre public parisien ? Si c'est un auteur connu, les joints d'interrogation n'en vont pas moins leur train ; vaut-il ses aines, ce livre ; est-il supérieur ou bien ce talent serait-il en décadence ? Se répète-t-il ou se renoùvelle-t-il ? Et alors je me rappelle les émotion* littéraires d'autrefois, les pages aimées, les expressions créées qui seules portent un écrivain à la postérité ; et je m'enfonce dans une douce rêverie, et petit à petit, le démon des dilettantis m'aidant, je me trouve, sans m'en douter, avoir acheté le volume. Déjà je le parcours du bout de l'œil, la couverture ne me suffit plus, je veux aller au fond. Trop souvent, hélas ! je ne rencontre que du minerai sans diamant, ti op souvent je me dis qu'il aurait mieux valu s'en tenir à la couverture et laisser Tauteur bénéficier du prestige du mystère.
Jamais avec M. Q-ustave Droz, par exemple. Je voulais vous le présenter, et m'aperçois que la cérémonie est à peine ébauchée. Procédons par ordre et donnons dans le signalement.
Taille moyenne. Cheveux noirs, commençant à grisonner un peu et à diminuer aussi. Barbe très-fournie. Front très-large. Bouche fine. Des dents superbes.
Des yeux fins, doux, brillants et perçants ; les yeux
d'un délicat. Gustave Droz est entre deux âges, il habite Quai Voltaire, il Va peu dans le monde, je le vois cependant assez souvent chez son ami M. Pailleron, l'auteur du Monde où Von s'ennuie qui demeure à côté de lui. Signe particulier, je le crois légèrement atteint de hk fièvre verte. Qu'est cela, direz- vous ? Nous appelons ainsi la maladie qui consiste à vouloir figurer parmi les quarante immortels, à entrer à l'Académie Française. Gustave Droz me fait l'effet 'de pratiquer des tranchées, de se rapprocher de la place ; il jalonne, il va, vient, et ses livres le mettent en passe d'avenir ; avec de tels boulets de canon, il finira bien par emporter cette fameuse citadelle littéraire ; savez-vous que presque tous ses ouvrages atteignent un nombre fabuleux d'éditions, et que son éditeur Victor Havard disait naguère : Droz, ça se vend comme un mauvais livre. Ecoutez un peu : Autour dune source, 25 éditions ; Babolain, 29 éditions ; Unefemm^e gênante, 24 ; Les Etangs, 20 ; Le cahier bleu de Mademoiselle Cahot, 84 ; Entre nous, 50 ; Monsieur, Madame et Bébé, 125 éditions. Et ce ne sont pas là des éditions pour rire, comme celles de certains entrepreneurs, qui commencent par mettre sur la couverture : 10e édition. Et chose plus rare, M. Gustave Droz ne publie qne des livres de bonne compagnie, rien de naturaliste ; un tour distingué, une langue simple, l'art des nuances poussé au plus haut degré. C'est le peintre de la vie intime ; psychologue et moraliste délicat, il n'emploie jamais les gros trucs mis à la mode, les souplesses de nos clowns littéraires ; il ne pose ni pour le pessimisme, ni pour le réalisme, il va vers le beau comme d'autres se dirigent vers le laid, et nous montre qu'on peut plaire sans ficelles, sans procédé malsain, sans jeter de la poudre aux yeux.
Tristesses et SourireSy ce sont les impressions d'une grand' mère qui, ayant vécu dans ce temps où il y avait
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encore du regret, où on baisait la main aux femmes, où on ne tutoyait pas ses parents, où certain gentilhomme disait qu'il ferait le tour de TEurope en berline sans toucher du dos le fond de la voiture, se trouve terriblement défrayée dans cette époque de chic et de pschult^ de matérialisme et d'athéisme, de sans gêne et de laisseraller démocratique. Elle juge et compare : avec quelle grâce et quelle pénétration ; vous allez le voir de suite, car si vous voulez bien, lecteur, nous ferons ensemble une petite excursion à travers ce livre.
D'abord, quelques lignes de la préface : " Alors que mon bien cher mari vivait encore, la soirée se terminait toujours par une petite causerie où nous rêvions ensemble dans la confiance et l'harmonie de notre vieille amitié. Ce doux bavardage du cœur, qui était comme le prélude de notre pièce du soir et souvent se confondait avec Heures bénies ! Comme nos âmes étaient
proches ! Dieu a rappelé à lui le compagnon bien-aimé de ma vie. Je n'ai psis murmuré; mais depuis, j'ai trouvé la solitude du soir bien douloureuse, car mon cœur aussi bien que mon esprit avaient pris l'habitude d être heureux à cette heure-là."
Q-rand merci à deux petits enfants, qui chaque jour l'escortent jusqu'au bout du parc comme de petits gardes du corps. Pierre guide la course, et Louise écarte de temps en temps un petit caillou gros comme une noisette, qui, dans sa pensée, aurait pu la faire trébucher. La grand' mère sourit et la voilà qui se prend à philosopher : " Le petit enfant et le vieillard sont deux poètes enfermés dans leur impuissance : celui-ci ne peut plus, celui-là ne peut pas encore. Voilà, je crois, le lien secret qui les réunit l'un à l'autre. Ainsi que deux prisonniers, ils regardent la vie à travers les barreaux ; non par la môme fenêtre assurément, mais ils se sentent
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voisins et se touchent tout en se tournant le dos. Je me suis eflforcé de transmettre à mes enfants et petits enfants le respect que j'avais moi-même pour le passé de ma famille, qui est aussi le leur et doublement, puisque mon mari a voulu qu'ils en portassent le nom. Mais sûrement ils ne garderont pas de moi le souvenir profond et religieux que m'a laissé ma grand' mère. Outre que nos mérites ne sont pas à la hauteur, des siens, les mœurs et les idées ont terriblement changé depuis que je suis au monde. Le caractère sacerdotal de la paternité s'est eflfacé peu à peu, du consentement .des deux parties, car tout se vote et se discute à l'heure qu'il est. On s'est habitué à penser que la tendresse suffisait à tout et l'on a considéré le culte de la famille comme un costume d'apparat inutile et gênant. Pour protester contre une hiérarchie dont on ne comprenait plus la grandeur sociale, on est tombé dans l'abandon des idées égalitaires et le laisser aller de la camaraderie ; un souffle d'indépendance et de familiarité a tenu la place du respect et des pieuses contraintes d'autrefois."
La baronne a deux voisins, son cousin d'Orquenay et le docteur Térou ; le premier, ancien diplomate ecclésiastique, fin comme l'ambre et bon comme le pain, prêtre et gentilhomme jusqu'au bout des ongles, le second brave homme, excellent praticien, mais faisant profession d'athéisme et croyant au dieu molécnle. Elle cause beaucoup avec l'un et l'autre. Ecoutons un bout de conversation avec l'abbé.
" — La perfection humaine n'est pas d'être parfait, baronne, mais simplement de croire qu'on pourra mériter de l'être plus tard et ailleurs. Ce que nous appelons ici-bas vertu n'est que le reflet pâle et terni de la vérité de Dieu qui n'est pas de ce monde. Bien connaître ses défauts, c'est être un homme extraordinaire, vouloir les supprimer c'est être un fou.
" — Mais que faut-il en faire, sans indiscrétion ?
" — Les redresser de son mieux et tâcher de s'en servir. Il y a une foule d'imperfections dont on peut tirer parti lorsqu'on a su leur trouver un manche et qu'on a le désir du bien. Mieux vaut, en somme, vivre avec quelques durillons au pied que d'avoir la jambe coupée d'autant plus qu'après l'amputation on souflfre
encore de ses durillons, à ce qu'assurent les vieux militaires. Il ne faut pas s'éplucher jusqu'au sang, se brosser jusqu'à la corde, et prendre pour des souillures les poils de son habit. Rêver uniquement l'exquis et le poursuivre avec acharnement, c'est fort bien, mais il y a mieux à faire.
" —Et quoi donc ?
" — Devenir passable tout simplement. Les imperfections ne sont pas un obstacle à bien vivre, il me semble même qu'un bon petit défaut dont on connait le fort et le faible, peut devenir un excellent conseiller ; si toutefois on est assez modeste pour écouter ses avertissements : " Ne saute pas ce fossé, tu y tomberais encore, et tout le monde se moquerait de toi." Voilà ce que murmure le défaut et ce qu'il est salutaire d'entendre.
" — En un mot, vous sauvez les gens par la crainte du ridicule ? Ce n'est pas le plus noble des mobiles, je vous le concède ; mais il ne faut pas trop regarder à la limpidité du remède qui vous soulage. Le bâton est tordu, qu'importe, s'il vous aide à marcher.
" — De sorte que si le diable en personne m'oflfrait son bras pour me conduire au paradis et me menait en eflFet jusqu'au seuil ?....
— Il ne fera pas cela, baronne, et vous irez sans lui
mais s'il le faisait, il faudrait remercier ce vaurien ; une politesse en vaut une autre, comme on dit. Cela me rappelle une observation du baron me disant : " Mon cher voisin, j'ose croire qu'à un certain point <Je vue l'homme est un pot... un pot dont la vanité est l'anse. Et je m'imagine que si Dieu a mis cette anse en évidence, c'est pour indiquer clairement par où il faut prendre le pot pour le retirer du feu, ou le sauver de quelque accident." Je suis obligé de convenir qu'il y a beaucoup de vrai dans ces paroles. J'ai souvent usé pour les autres... et pour moi-même de cette anse précieuse ; l'un de ses grands niérites est de ne jamais rester dans la main."
Quant à son parpaillot de docteur, il faut voir comme la baronne le rabroue et lui rive ses clous. Elle, si douce, si aimable, elle s'indigne, elle en vient à l'éloquence et jamais peut-être on ne vit meilleurs sermons en style familier. " Vous ne voulez plus de culte, de religion, et vous passez votre vie à dire la messe devant des principes plus incompréhensibles cent fois que les dogmes les plus mystérieux. Vous adorez les vessies, vous sanctifiez les lanternes, vous encensez les girouettes, vous... tout vous est bon pour pontifier. 0 Térou! comme votre athéisme me rend religieuse ; comme j'aime Dieu depuis que vous le niez ; comme je deviens croyante en face de votre incrédulité sacerdotale. Après avoir démoli nos temples, vous entendez qu'on respecte vos boutiques ! Jour de ma vie, mais définissez au moins les mots de votre enseigne !... Mais que fait-elle donc votre science ? Elle met des étiquettes sur les mystères, elle catalogue ses ignorances, elle saute pardessus les abîmes et crie bien haut qu'elle les a compns...
Que de fines réflexions sur toutes choses et quelques
autres encore ! sur les femmes et le mariage, sur Paris et la province, le temps présent et le temps passé ! Quelle jolie âme que celle de la baronne et com,me il faut remercier Gustave Droz de l'avoir découverte ! Pendant ces quatre cents pages, pas une défaillance, pas un mot de trop, mais partout une proportion exquise, un ton et une mesure parfaits. Je dois bien des heures charmantes à Grustave Droz, mais jamais peutêtre je n'ai eu avec lui de plaisir plus vif qu'en lisant ses Tristesses et Sourires.
Dans nos salons littéraires, on parle beaucoup du procès Dumas-Jacquet. M. Alexandre Dumas ayant acheté à un peintre de second ordre certain tableau pour la somme bien respectable de 18,000 francs, en vint à se dégoûter de l'œuvre et s'en défit. M. Jacquet se crut offensé dans sa dignité d'artiste, car il comptait que son tableau figurerait dans la collection de M. Dumas, et, pour se venger, il imagina de peindre et d'exposer M. Dumas en Taffublant d'un costume oriental, avec cette suscription : Un marchand juif de Bagdad. M. Alexandre Dumas venait justement de faire représenter à la Comédie Française La Princesse de Bagdad qui, entre parenthèses, avait assez médiocrement réussi. Son gendre, M. Lippman, prit fait et cause pour lui, et, d'un coup de canne, creva la toile où son beau-père était caricaturé- De là, naturellement, l'affaire fit grand bruit, on parla d'un duel, M. Alexandre Dumas finit par assigner M. Jacquet pour obtenir que le tableau en question fut détruit ou tout au moins qu'on ne permit plus de l'exposer en public. Il a eu gain de cause en partie ; mais il aurait peut-être mieux valu pour sa gloire qu'il se tint tranquille, car les échos du Palais de Justice ont
retenti des mordantes attaques de l'avocat de M. Jacquet, et la presse s'est empressée de les rapporter.
En eflfet, M. Demande a rappelé des précédents célèbres : " Horace Vemet n'a-t-il pas, dans sa prise de la Smala, dépeint sous les traits d'un juif qui s'enfuit avec une cassette certain financier parisien dont il avait eu fort à se plaindre ? Et Michel Ange n'a-t-il pas précipité dans l'Enfer de son Jugevient dernier, à la chapelle Sixtine, certain cardinal qui avait essayé de lui nuire ? Ce cardinal s'étant plaint au pape Paul IIÏ, celui-ci lui répondit en souriant: "Je ne puis tirer personne de l'Enfer ; mon pouvoir s'arrête au Purgatoire." Un autre I>eintre, Hippolyte Flandrin, ayant achevé le portrait d'un particulier avare qui négligea de le payer, prit son pinceau, dessina des barreaux sur la toile et traça audessous ces simples mots : prison pour dettes... Est-ce le tableau qui est une diffamation ? Mais M. Jacquet a revêtu M. Dumas d'un caftan superbe. Est-ce le titre du tableau : marchand juif. Marchand ? Mais le Code de commerce définit le marchand : celui qui achète pour revendre. C'est justement ce qu'a fait M. Dumas. Juif, mais le mot n'est pas une injure et M. Dumas va se brouiller, s'il prétend le contraire, avec toute la colonie israëlite de Paris. Est-ce au crime de l'avoir caricaturé ? Ecoutez ce que disait Jules Janin : "La caricature mord à droite et à gauche ; elle égratigne sans doute, mais elle est si bonne fille qu'il faut la laisser passer." Il n'y a guère que Lamartine qui ait refusé de laisser caricaturer ses traits : "Ma figure, disait-il avec pompe, ma figure appartient à tout le inonde, au soleil comme au ruisseau. Mais je ne puis permettre qu'on ridiculise la figure humaine, qui est un présent de Dieu ! " M. Dumas entend-il soulever cet argument si céleste... Il eût fait preuve d'esprit en ne se fâchant pas de la charge d'atelier de Jacquet, de la scie qu'il lui avait montée. Mlle
Q-auge ne fit point de procès à Grirodet qui l'avait dépeinte en Danaé recevant une pluie d'or, parce qu'elle avait oublié de le payer !
Ajoutons que l'avocat de M. Dumas, M. Cléry, a eu lui aussi, beaucoup d'esprit, et que son illustre client se donne parfois les apparences de défauts qu'il n'a pas, car il est vraiment bon, charitable, et fait beaucoup de bien autour de lui. Il publie en ce moment une grande édition annotée de ses œuvres et prépare une pièce pour la Comédie Française. Sa brouille avec Madame Aubernon de Herville, dont le salon littéraire rappelle les fameux salons du 18me siècle, a donné lieu à un bien joli mot. Madame Aubernon reçoit beaucoup de littérateurs, d^académiciens, et on prétend que quelques-uns, jaloux du grand nom de cet auteur, n'ont pas vu avec peine son départ de ce salon. Un homme d'esprit en faisait l'observation et ajoutait finement : " Ce sont les successeurs d'Alexandre."
Voulez- vous une anecdote inédite sur Meissonier? Je l'ai entendue raconter avant-hier chez M. Pailleron, et je vous la sers tout chaud, tout bouillant.
Alexandre Dumas, déjà nommé, va un jour visiter l'atelier de son ami Meissonier avec une dame colossalement riche. Madame de C... On admire beaucoup, comme de juste, et en se retirant, au moment de monter en voiture. Madame de C, dit à l'auteur de la Dame aux Camélias :
— Voulez- vous me rendre un service ?
— Bien volontiers.
— Eh bien, je vous demande de remonter et de demander à Meissonier s'il veut me vendre, séance tenante, trois de ses tableaux (tel et tel) pour trois cent mille francs?
M. Dumas monte et transmet la proposition à Tartiste.
— Impossible, cher ami, ces trois tableaux, je les destine au Louvre après ma mort.
M. Dumas raconte la réponse.
— Qu'à cela ne tienne, reprend Madame de C..., j'achète les trois tableaux et m'engage à les léguer au Louvre.
Nouvelle ascension.
— Cette fois, dit M. Dumas, tout est arrangé et je vous apporte les trois cent mille francs.
— Non, réplique Meissonier, ce ne serait plus moi qui les donnerais, je les garde.
Que dites-vous de ce trait-là ? Voilà du désintéressement, ou je ne m'y connais pas.
La morte saison théâtrale a commencé, et je ne vois pas grand'chose qui mérite de vous être signalé ; à l'Opéra, au Théâtre français, à l'Opéra comique, on vit sur les anciennes pièces. Les auteurs sont en travail, et
mon illustre ami, M., Pailleron, termine la sienne pour la Comédie française ; elle aura, me disait-il, trois actes, comme personnages un homme et cinq femmes ; pièce de sentiment à la fois et de caractère. Il Ta remise vingt fois sur le chantier ; car noblesse et succès obligent, et après le inonde où Von s'ennuie^ il faut réussir Et non-seulement il faut faire bien, ajoutait-il, mais encore il faut faire différent, afin que la critique ne vienne pas dire qu'on se recommence. Au reste, j'aurai bientôt l'occasion de vous portraiturer M. Pailleron et d'analyser son œuvre ; je ne veux pas aujourd'hui déflorer mon sujet.
J'aurais encore bien des ouvrages à vous recommander, mais l'espace me manque, et voici aussi la mortesaison de production littéraire qui s'avance et me permettra de me mettre en règle. Cependant dès aujourd'hui je veux dire un mot de deux bons livres qui viennent de paraître chez l'éditeur Dentu : La cour de Finipératrice Joséphine, par Imbert de St-Amandy et la Police secrète prussienne, par Victor Tissot.
M. Imbert de St. Amand s'est constitué l'historiographe ému et éloquent des femmes, des reines du lïème et 18ème siècle. Voici les titres de quelques-uns de ses livres : La cour de Louis XIV ; la cour de Louis XV ; les beaux jours de Marie Antoinette ; le château des Tuileries ; Marie Antoinette et l'Agonie de la Royauté ; la jeunesse de l'Impératrice Joséphine ; la citoyenne Bonaparte. Cette fois il nous montre la cour de la citoyenne Bonaparte devenue impératrice. Dans cette succession de tableaux très vivants, nous voyons passer la figure vénérable du pape Pie VII, qui habita
un instant les Tuileries : " Un jour, dit Tauteur, comme il avait autour de lui une foule émue et prosternée, il aperçut un homme dont le visage chagrin portait encx)re la trace des passions anti-religieuses, et qui se détournait comme pour se soustraire à la bénédiction apostolique. Alors le Saint-Père s'approchant de cet homme, lui dit avec douceur : " Ne fuyez pas, monsieur, la bénédiction d'un vieillard n'a jamais fait de mal à personne." Ce mot touchant qui circula dans tout Paris, y produisit la meilleure impression... Dans les établissements publics que le pape honora de sa présence, il fat reçu en souverain. On vit l'athée Lalande lui-même toucher aux pieds du pontife et baiser sa mule... Cependant Pie VII n'était que médiocrement satisfait de son voyage. On ne lui avait pas ménagé les hommages, mais, au point de vue politique, on ne lui avait fait aucune concessio;! sérieuse.... Celui qui devait être le prisonnier de Fontainebleau s'en allait triste pour le présent, inquiet pour l'avenir, et se demandait si son hôte ne dirait point comme Voltaire : " Il est très bien de baiser les pieds des papes, mais pourvu qu'on leur lie les mains."
M. Victor Tissot qui connait l'Allemagne comme un curé connait son bréviaire, a pris pour devise de son nouveau livre ce mot de Frédéric II, qui résume si bien la politique secrète de la royauté prussienne : " Soubise a cent cuisiniers et un espion ; moi j'ai un cuisinier et cent espions." C'est un axiome reconnu en Allemagne que tout prussien en voyage doit rapporter au pouvoir ce qu'il a vu, et on sait avec quelle habileté M. de Bismark se sert du fonds des reptiles ! Connaissez- vous bien l'opinion publique, lui demandait un de ses partisans. Si je la connais, repartit le chancelier de fer, mais c'est moi qui la fais ! Ah certes, oui, les espions en Allemagne sont nombreux comme les grains de sable du
bord de la mer, tout allemand est en quelque sorte l'es-
pion d'un autre allemand, et la police secrète est là-bas le grand, ou du moins un d^ principaux instruments de règle. Une police organisée comme une année, raide, dure, formaliste, mais intelligente, active et toujours en éveil ! Les révolutions, disait Saint- Just, ne se font pas avec de Teau de case, et de même il faut ajouter que la politique est un peu comme la cuisine, il n'en faut pas voir les apprêts. Si cependant vous voulez voir les apprêts de la cuisine prussienne et bismarkienne, goûter les sauces, apprécier les plats, lisez Victor Tissot. Vous y trouverez toutes les recettes, sous une forme très anecdotique, variée et parfaitement instructive.
Victor du Bi^ed.