‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 47 sur 90 · LE "NOTRE PÈRE · texte numérisé non relu

LE "NOTRE PÈRE

Par un Rationaliste

Et il y a tantôt dix-neuf cents ans qu'un homme,, jeune et beau comme les demi-dieux du ciel des Hellènes, mais pâle, triste et doux comme un ange de nos vieilles cathédrales, vivait dans un coin de l'Asie.

Comme le divin Platon, il allait, entouré d'amis qu'il instruisait.

Et un jour qu'il venait de prier silencieux et à l'écart, ses élèves lui dirent :

—Maître, quand nous voulons prier, quelle prière devons-nous faire ? Enseignez-la nous.

Il répondit : Quand vous voudrez prier, dites : " Notre Père, qui es au ciel."

Et il continua, et en moins d'une minute, il leur fit en- ' tendre une prière qui a rempli le monde et qui le remplira jusqu'à la consommation des siècles.

C'était une prière courte et simple au possible, mais sublime comme celui à qui elle s'adressait, sublime comme celui qui l'enseignait et sublime aussi comme celui pour qui elle était faite.

Et voilà !

S'il y a quelque part un Etre suprême à qui parviennent les prières humaines, il venait d'entendre alors pour la première fois une prière digne de lui et digne de rhomme.

Et on peut le dire vraiment et sans figure, ce jour-là» fut comblée la distance qui sépare la terre et le ciel ; ce jour-là, l'humanité errante, perdue, égarée sur ce globe, retrouvait les titres de son origine, qui est céleste, et les proclamait hautement. ,

Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop admirer la destinée de ce simple spécimen de prière dont Tévangéliste Luc a raconté l'origine dans le Xle chapitre de son récit.

Nulle parole tombée de la bouche d'aucun philosophe, d'aucun prophète, d'aucun poète, d'aucun orateur, chez aucun peuple de la terre, à aucune époque que ce soit, n'a eu pareil retentissement.

Recueillie par les disciples de Jésus, propagée par leurs success^sseurs,' traduite dans toutes les langues, chez tous les peuples du monde connu, cette prière n'a jamais cessé de monter de la terre vers le ciel un seul jour, une seule minute, une seconde, un instant.

Elle a été comme l'appel incessant, la voix constante de l'humanité vers Dieu.

Serait-il possible que celui que l'humanité tout entière s'accorde à reconnaître ainsi comme son père, à glorifier, à invoquer, ne fût qu'un pur néant, une abstraction illusoire de notre entendement ?

Je sais bien que la science moderne, représentée par des hommes en très-bonne situation de nos jours, pré-

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tend avoir fait cette découverte fort belle comme toutes les découvertes de la science, à savoir "qu'il n'y a pas de Dieu."

J'ai examiné avec soin et avec toute la i>erspicacité dont je suis à peu près capable les théories de la science sur ce grand t)roblème, et, je l'avoue en toute humilité, je n'ai pas été convaincu et je crois encore en Dieu comme Pascal et Newton et autres idiots des temps passés et présents.

Gomme le plus simple des paysans et des pêcheurs de Quimper-Corentin, je crois que ce Dieu s'occupe de nous, qu'il peut nous donner et nous ôter notre pain quotidien, qu'il peut nous pardonner nos offenses et nous aider à ne pas trop abuser de ce qui nous fait plaisir.

Je crois aussi qu'il est le père commun de l'humanité et je mêle volontiers assez souvent ma pensée à ce concert universel de voix dont j'ai parlé plus haut, à cette pluie de prières qui montent à tout instant et de partout de la terre vers le ciel.

Ce n'est pas sans une satisfaction qui plaît à mon amour de l'égalité et de la fraternité et même de la liberté que j'apprends de source certaine que l'Empe. reur d'Allemagne et son orgueilleux chancelier, chaque matin en se levant, ne manquent jamais de dire dévotement la prière de tout le monde, la même que Pedro mon pauvre domestique, répète avec la même exactitude et la même dévotion que ces illustres personnages, soir et matin lui aussi, et quelques fois dans le jour.

Avec cette différence qu'au lieu de dire Notre Père mon serviteur d'Espagne dit : Padre Nuesto, tandis que

l'Empereur et le chancelier disent, avec tout leur peuple grands et petits, Uaser Vaier, ce qui est absolument la même chose en langues diverses.

Les mêmes informations m'apprennent qu'il en est de même partout; les rois comme les mendiants, les riches comme les pauvres, les forts comme les faibles, tous disent chacun dans sa langue. Notre Père.

Et ceci devrait avoir une conséquence politique et sociale de la plus haute importance. De ce que nous appelons tous un seul et même Dieu notre Père, nous nous reconnaissons implicitement comme ses enfants, et, par conséquent, nous déclarons en même ïemps que nous sommes tous frères, et comme tels, ayant entre nous les droits et les obligations des frères entre eux.

Que sais-je ! Tout un monde d'amour et de bonheur ! Le règne de Dieu, ce règne que la prière appelle en disant : Que ton règne arrive !

Vous voyez d'ici les conséquences: obligations de s'aimer, de se secourir et de s'entr'aider, ce qui implique la condamnation des guerres, des haines, des injustices, des oppressions, des orgueilleuses inégalités de condition, des exploitations du faible par le fort !

Est-ce assez beau et nos prétendus frères en socialisme ces révoltés du royaume de Dieu, sont-ils assez insensés de clabauder contre un dogme dont la forme la plus tangible, la plus universelle, est un acte authentique de la fratemitée humaine et de la filiation divine de l'homme ?

On peut attester la sincérité de Tévangêliste Luc, attester la foi sincère de tout ce que l'Eglise a eu de

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