‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 48 sur 90 · LE " NOTRE PÈRE · texte numérisé non relu

LE " NOTRE PÈRE

grandes lumières, attester la confiance naïve de toutes les générations du monde qui depuis dix-neuf cents ans répètent la prière du maître, que Jésus ne s'est pas trompé, que Jésus n'a pas menti, quand il a dit en parlant à ses disciples : — Quand vous prierez, dites : Notre Père, qui es au ciel !

En vérité, on ne peut que trouver agréable et consolant un dogme qui autorise un mendiant à appeler Dieu son père et à le tutoyer familièrement.

Et cela lui permet aussi d'avoir sa fierté, sa consolation et son espérance !

A. Babb£.

Tout le monde a lu le Mémorial de Sainte-Hélène ; mais il faut avouer, à notre confusion, que nous ne connaissons guère LE MÉMORIAL DES VICISSITUDES ET DES PRO- GRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE EN CANADA. Rédigé

dans un hameau de la Seigneurie Deguire en 18*70 ; revu> à Montréal en 18*76 et 18*78. Montréal. J. B. Byetie, imprimeur, 32 rue Bonsecours, 18Ï9.

Quant à moi, je n'en ai jamais entendu parler et ne Tai lu que ces jours derniers. Sans doute, le tirage en a été limité à un petit nombre d'exemplaires ; il sera devenu rare en voyant le jour.

Quoi qu'il en soit, pour n'avoir que cent vint-huit pages, cet opuscule n'en est pas moins très curieux.

Le titre frappe tout d'abord l'imagination. Le Mémorial... C'est-à-dire, sources vraies, archives cojnplètes, qu'il faudra toujours consulter, qu'on ne pourra jamais contester : Le, c'est absolu, définitif, et l'on aime à être ainsi fixé. Vicissitudes et progrès Ces mots comprennent toutes les œuvres brillantes dont on est l'auteur, et la masse de néologismes, de solécismes, de barbarismes commis par les autres.

Rédigé dans un hameau, en 18^0. Cela fait rêver. Une chaumière et son cœur ! c'est le cri des amoureux. TJn

hameau avec ce qu'il faut pour écrire, voilà tout ce que demande un savant, 0 douce solitude ! tu fais les délices des âmes aimantes et à la fois le charme des esprits cultivés Et quelle date ! 18Ï0, Tannée terrible ! Pendant que les hordes teutonnes ravageaient la terre de France, pendant que les canons Krupp accomplissaient leur œuvre de mort à Reischoffen, à Gravelotte, à Sedan, il y avait au Canada, dans la seigneurie Deguire, un philosophe qui, loin du vain bruit des villes, jouissait d'une tranquillité parfaite à l'ombre d'un vert bocage, et se livrait avec calme à des études philologiques.

L'histoire des lettres offre quelques exemples de ce genre, et l'on se rappelle volontiers Horace échappant aux agitations de Rome et à l'amitié absorbante d'Auguste, de Mécène et de Virgile, pour s'enfermer dans sa villa de Tibur et travailler à loisir aux œuvres qui ont fait sa gloire et dont il a pu dire lui-même qu'elles seraient plus durables que l'airain. Exegi monumentum œre perennius.

Révisé à Montréal en 18^6 et 18^8. Six années de réflexion, toujours dans un hameau probablement, entre la rédaction et la révision, et deux ans pour la révision, à Montréal, foyer de lumières, centre intellectuel où l'auteur est venu sans doute consulter les ouvrages qu'on n'a pas toujours sous la main, même dans la seigneurie Deguire : ainsi s'élaborent les livres sérieux.

Que de choses dans un modeste titre !

L'avant-propos, qui a le mérite de n'avoir que dixsept lignes, nous apprend encore quelque chose.

Il est daté de "Saint-Pie du Fief Deguire, Rivière David, 25 septembre 1869." Remarquez le millésime : il prouve que cet avant-propos a vraiment été écrit avant l'opuscule qui, selon le titre, a été rédigé en 18*70. On goûte ce détail, car les écrivains de nos jours sont parfois assez peu consciencieux pour composer leurs avant-propos après.

Puis ce hameau, c'est donc Saint-Pie de la Rivière David. Avec ce renseignement nous pouvons constituer le paysage, il surgit sous nos yeux tout entier : une maison proprette sur le bord de la rivière, à l'entrée du petit village, à demi cachée sous les bois ; beaucoup de fleurs, beaucoup d'oiseaux, un philologue au milieu.

Y a-t-il une chute d'eau dans les environs ? On voudrait entendre le doux murmure d'une cascatelle comme accompagnement de cette prose harmonieuse :

" Faut-il avouer que nous avons été anxieux de nous " assurer l'initiative d'un travail qu'on serait en droit " d'être surpris de trouver encore non fait à cette heure ? " C'est une jachère qui demandait culture. Celle-ci " n'est pas sans présenter beaucoup de diflS.culté ; mais " elle n'est pas non plus sans offrir, pour compensation, " à celui qui aura voulu s'y livrer, un attrait véritable " et l'espoir de cueillir une primerçlle de bonne odeur."

Un homme anccieux (anglicisme anxiaus) de s^assurer r initiative âHun travail non fait ^ et courant dans les /acA^es à la recherche d'une primerolle, voilà certes un spectacle peu ordinaire. Suivons cet homme.

Après avoir écrit complotter avec deux t, après avoir signalé notre manière de prononcer la conçonne finale, notre auteur se range parmi les " esprits qui se piquent de disquisition," puis il déclare, page 10, qu'il " se flatte presque d'avoir l'aperception des causes qui nuisirent au bon langage " après la conquête : c'est que la partie la plus éclairée de la i)opulation quitta le pays I)our retourner en France.

Aperception est un terme de philosophie qui veut dire Opération de l'esprit se considérant lui-même comme sujet qui perçoit, et pour distinguer pareille opération dans le fait de découvrir que, la classe instruite étant disparue après la cession, la lahgue française n'était parlée que par des illettrés, il faut être, en effet, furieusement piqué de disquisition ou d'autre chose ; mais il n'y a pas lieu de s'en flatter.

Là pourtant n'est pas la principale " des causes qui nuisirent au bon langage ; " la principale est que nos nouveaux maîtres lancèrent sur le pays " des hommes de loi anglais de bas étage " qui n'étaient que de " piètres archipéracites " ignorant le français.

Ce style donne le vertige.

Archipéracites ! savez- vous ce que cela peut bien être ? — Non. — Moi non plus, je n'en ai pas la plus faible " aperception ; " mais cette prose me rappelle la poésie de Trissotin, admirée des Femmes savantes.

On se sent à ces vers, jnsqnes au fond de Pâme, Couler je ne laii quoi qui ûût que Ton se pâme.

Je suis bien décidé à ne pas laisser perdre ce mot-là, et quand je prendrai part aux polémiques des journaux, j'aurai du succès, au milieu de la modération générale, avec cette fin d'article : — Vous pouvez maintenant vomir votre bile, on vous connaît, vil ramassis d'archipéracites !

Notre auteur est forcé de conclure qu'on a " laissé frelater l'essence même de notre langue au contact des conquérants." Il cite plusieurs personnages de l'époque, Taschereau, Panet, Berthelot, le Dr. Laterrière, le protonotaire Perrault, qui pgtrlaient et écrivaient fort mal ; il n'oublie pas le '^ maussade Canadien de Laurent Bédard."

Il y avait cei>endant de belles exceptions, entre autres, l'interprète Michel Goumay, qui parlait bien le français au Texas. L'auteur ne dit point quelle influence il exerça sur les rives du Saint-Laurent, mais il rapjwrte que, grâce à son talent de linguiste, il sauva un prisonnier des Comanches, ancien capitaine de la garde de Napoléon, et il ajoute :

" Ce fait, pour nous intéressant', et non moins le lan-

* gage de dame Delisle, mon aïeule, me laisse {sic) com-

* prendre, enfin, qu'on eût bien parlé le français en

* Canada. Cette femme intéressante n'était pas ins-

* truite, encore bien qu'elle possédât par cœur, non pas

* seulement le conte du Prince Riquet à la Houppe,

* mais la Jérusalem Délivrée, mais Don Quichotte ; aussi ' bien Gil Blas de Santillane...

La bonne dame, qui savait Don Quichotte par cœur et qui parlait correctement comme Michel Gournay au Texas, n'aurait pas été embarrassée pour classer notre écrivain ; elle l'aurait inscrit avec honneur au chapitre des Vicissitudes.

Nous sommes à la page 45. Le petit-fils de dame Delisle nous révèle le fait surprenant '* qu'il était, en France même, des hommes resi)ectables et bien posés qui n'auraient pu se faire écrivains/' Exemple, le sieur Deshons-Montbrun qui, n'ayant pu se marier devant le prêtre, avait eu recours à l'Officier du Roi, et ensuite "crut devoir exposer l'occurrence et ses circonstances au public canadien." Mal lui en prit, car l'abbé Pigeon, de Saint-Philippe, où depuis il publia un journal, dressa une liste formidable des fautes que commettait ce Français d'outre-mer.

L'événement n'est peut-être pas d'une importance de premier ordre ; toutefois, dans une revue du remarquable Mémorial, on ne pouvait s'abstenir de noter les circonstances de l'occurrence.

En revanche, l'auteur fait l'éloge de plusieurs Canadiens : Mgr Plessis, DeSalaberry, M. DeGraspé, le colonel Bouchette. Il dit de ce dernier qu'il avait " une forte tendance à briller par le style." Ce mot, qui serait très amusant dans un discours de réception à l'Académie, doit ici se prendre pour une louange sérieuse, à preuve que l'auteur défie l'abbé Casgrain de produire un livre égal à la Topographie de Bouchette, à la Géographie de Holmes et au Voyage de Franchère.

L'historien de k Mère de riucarnt^tion et de l'Hôtel-

Dieu de Québec ne s'attendait pas à pareille provocation. Il est vrai que plus loin on le juge " un écrivain édulcoré et coutumier de cancetti italiens." Dieu veuille que cela soit moins cruel qu'incompréhensible.

A la page 58, l'auteur reproduit un article de V Aurore de 1818, dénonçant le jargon des avocats de l'époque, et il dit lui-même :

" Il n'est point de plus déplorable supplément à un " pareil jargon que la publication, en 1867, d'un code " civil du Bas-Canada dont la rédaction est, il ne se ** pouvait davantage, injurieuse à notre idiome et à toute " véritable orthoëpie."

A ce mot, grand' maman Delisle serait bien empêchée, car je parie qu'il ne se trouve ni dans GU Bios ni dans les contes de Perrault. Le dictionnaire de l'Académie ne le donne pas ; mais j'ai vu dans Littré que cet énorme vocable signifie tout simplement Bonne prononciation. Et je me demande comment notre code peut être " injurieux " à là bonne prononciation.

Il contient certains gros mots, tels que synallagmattqtie, emphiléotique, qui valent bien cependant archirépacite ; mais aucun article n'oblige à les mal prononcer.

Les codificateurs sont morts sans avoir appris que l'œuvre à laquelle ils ont attaché leur nom est anti" orthoépique !

Une partie intéressante du Mémorial est celle où, per-

CUBIEUX MÉMORIAL 86Y

dant de vue le Canada, nous tombons en pleines vicissitudes de la langue française en France.

Il y a là-bas des auteurs célèbres qui écrivent fort mal. Ainsi, madame de Girardin, "la muse française," emploie le mot désappointement ; Balzac, " le romancier," parle d'une lettre qu'il a répondue. Chateaubriand et Lamartine ont commis la même faute ; mais il ne faut pas oublier non plus que Lamartine était " marié à une anglaise" et Chateaubriand "habitué à Londres" — comme qui dirait deux Canadiens— et cela expliqué qu'ils aient " écrit de la sorte."

Louis Veuillot a son tour. Il est accusé d'avoir commis un anglicisme en disant : " Si tout ne succède pas dans le cours de la vie au gré de vos projets et de vos vœux ..." Mais le vaillant écrivain qui a tenu tête à tant d'adversaires; dans son pays, résiste victorieusement aux coups du Canadien. Succéder, dans l'acception qu'il lui donne, appartient à la langue* de Pascal, de Racine, de Corneille, de Bossuet.

A ces autorités on croirait que notre auteur, si l'on en jugeait par sa persistance à le citer, préfère Emile Chevalier, ancien rédacteur du Pays, qui pense comme un rêve et écrit comme un cauchemar. Pour un peu il invoquerait Félix Vogeli, autre défricheur de langue que la jeune génération connaît par les vers de LaRue et Taché.

Revenu de France, l'auteu/ passe par les Etats-Unis, où il constate de plus grandes vicissitudes que chez jious, Hommes de profession, industriels, journalistes,

c'est à qui mettra le plus de mots anglais dans la conversation française. Il rapporte nombre de " locutions que n'ont jamais éjactUées les avocats canadiens les plus coupables d'anglomanie."

Je signale cette opinion par patriotisme, et, par dilettantisme littéraire, j'en recueille la formule si distinguée. Il ne reste qu'un point à éclaircir. L'auteur nous enseigne, à la page suivante (Ï4), que Teaboard signifie Plateau en français, et Cabaret " en langue vernaculaire "; eh bien ! je voudrais savoir s'il faut prendre " éjaculer " à la française ou vernaculairement Cela est essentiel pour décider si l'expression est réellement une' primeroUe de bonne odeur.

On passe ensuite à une espèce de dénombrement des Canadiens qui parlent bien et des Canadiens qui parlent mal.

Nous apprenons que Mgr Bourget et M. Laflamme ont une commune " défectuosité " ; ils prononcent tous deux gloére, nation. Cependant, le digne prélat, qui a beaucoup voyagé et qui est aimé du Ciel, "n'a pu qu'il ne vît que personne, par delà l'Atlantique, ne prononçait de la sorte " ; il s'est amendé. On nous laisse sous l'impression que M. Laflamme est resté dans l'impénitence, par esprit d'opposition peut-être.

N'a pu qu'il ne vît que est une tournure élégante qu'il faut saisir au passage ; l'auteur y tient beaucoup. Parlant du procureur-général Angers : " Il ne pouvait, ce semble, qu'il n'aperçût que la dite Cour Supérieure..." De M. Garneau; "Je ne puis que je ne revienne à

M. Grameati." De M. Fabre : " M. Fabre n'a pn qu'il n'abondât dans notre sens."

Il paraît que cette façon de parler a beaucoup de vogue dans les hameaux de la Rivière David.

Suit une longue énuniération qui part de Mgr Lartigue et va jusqu'à M. Desève, violoniste. On y voit le nom de M. Chauveau à côté de celui de M. Delvecchio, et bon nombre d'avocats, de notaires, de médecins y trouvent plaoe. C'est très gai

Ici nous obtenons un relevé de quelques mots dont on doit se garder dans la conversation, travail déjà fait par d'autres à différentes reprises.

Nous y notons Message, que l'auteur assure être un " mot en français, encore impropre," et Mahoganp, i)our Acajou, qu'il accompagne de cette remarque :

" Henri Conscience dan le Marchand cT Anvers dit toutefois en mahonV

Henri Conscience nous est-il présenté comme auteur français ? On serait presque tenté de le croire ; mais pour nous prononcer sur cette question délicate, voyons la suite.

M. Napoléon Bourassa est, sans contredit, un des

écrivains le plus cruellement traités par le Mémorial,

3t0 NOUVELLES SOIBÊES OÀNADIENNES

On lui reproche de " laisser ses écrits déparés par des idiotismes et même des fautes de langage assez gros-

sières."

Dans cette phrase, le mot idiotisme est comme une lame à deux tranchants : s'il signifie Imbécillité, l'auteur de Jacques et Marie est prévenu d'aliénation mentale ou peu s'en faut, et s'il veut dire Tour particulier à la langue, c'est notre auteur qui est un sot. Mais passons.

*' Je lis donc, dit-il, chez M. Bourassa : — Et Marie ** s^assepa sur l'unique degré.

" On ne lit point ce verbe conjugué de la sorte chez " Lamartine ou Fenimore Cooper."

Et, pour prouver qu'il n'affirme rien à la légère, il cite gravement cette phrase de Graziella: ^^ 'Elle s'assit sur une chaise au pied de mon lit," et cette phrase de VŒU de Fatœon : " Comme la rame devenait inutile, le Tueur de Daims, Chingachkook et Judith s'assirent."

Est-ce pour avoir péché contre Fenimore Cooper que M. Bourassa brise sa plume ? Est-ce de désespoir qu'il s'est enfermé avec ses pinceaux à Notre-Dame de Lourdes, et pour méditer sur l'inconvénient des idiotismes de l'Acadie ?

Heureusement qu'il n'a pas offensé Henri Conscience, car il ne saurait plus où se réfugier.

M. Chauveau est coupable aussi, mais pas autant, hfttons-nous de le dire ; il est coupable d'avoir appelé les habitants de Montréal des Montréalais,

CURIEUX MÉMORIAL 3Yl

Notre auteur caractérise cette faute dans les termes suivants :

" Je puis bien dire trijluvien, sorelois^ parce que c>est " joli, mais non pas montréalais, parce que c'est si cho- " quant que de rimer fort bien avec laid, du moins pour " l'oreille .. Pour partisan du duc de Bordeaux, on a dit " henriquinquiste, et c'est moins mal, quoique aussi peu " gracieux que le mot montréalais de M. Chauveau."

Et le malheur veut que M. Chauveau ait fait école et qu'on se soit habitué à croire que montréalais vaut trifluvien, sorelois, même québecquois.

De la page .94 à la page 110, nouvelle critique des écrivains français, oubli complet de nos vicissitudes.

Cela commence par " la Chartreuse de Parme, du pseudonyme Stendhall." Une note nous indique qu'il s'agit de Beyle.

Apprenons à toujours faire ainsi les citations ; la manière en est honnête. Exemples :

Il faut que le Créateur soit tout-puissant pour avoir implanté tant de choses extraordinaires dans certains cerveaux, dit le pseudonyme George Sand (Baronne Dudevant née Dupin, entre parenthèse). — Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière, déclare le pseudonyme Molière dans Les Précieuses Ridicules (Jean-Baptiste Poquelin, en note au bas de la page).

Viennent à la suite Musset, Sainte-Beuve (il écrit S/e.

872 NOUVELLES SOIRÉ OANADIENNES

Beuve, comme si c'était un hamean du fief Deguire), Alexandre Dumas, Louis Reybaud, Chs. Hyenne, Marcel de Serres, Scribe, M. de Lamothe, Lamartine, Balzac, Alexandre Thurot, Thiers, Volney, Valcourt, Amédée Pichot, tous pêle-mêle et se bousculant, tous recevant leur gâteau. Seul Victor Hugo a la vie sauve.

"Et Victor Hugo, donc!... s'écrie-t-il, je reculerais ** devant la tâche d'analyser les trivialités et les amphi- ** gouris dont son style abonde, tout en reconnaissant ** qu'il est un des grands génies qu'ait eus la France."

On ne pouvait être plus bienveillant et en même temps plus juste. Enfin, Victor Hugo obtient définitivement le rang qui lui est dû parmi les écrivains de la France... à cô.té d'Henri Conscience et de Fenimore Cooper !

Jusqu'ici, nous n'avons guère parlé des progrès de la langue française chez nous. La raison en est que je ne puis saisir la pensée de l'auteur sur le sujet. Dans un endroit, je vois que les collèges, les couvents, les écoles nouvelles ont produit " une grande amélioration," qu'il y a eu " progrès et rapide progrès." Mais je lis ailleurs :

" Malheureusement, au point de vue de la critique, ** c'est précisément depuis douze ou treize ans que les " Canadiens nouveaux-venus qui écrivent, le font sans " s'imposer aucune règle quelconque et absolument •* comme il leur plaît d'écrire, sans le moins qu'il soit pos- ** sible, regarder au langage."

Vous voyez que notre auteur n'offre lui-même aucun exemple de progrès.

Nous touchons à la fin. L'auteur a déjà reconnu que l'abbé Casgrain, M. Legendre et M. Lareau ont feilli à la tâche d'écrire l'histoire de la littérature canadienne, et il déclare maintenant : •

" On entend bien que rums-méme ne prétendrions pas " écrire l'histoire de notre littérature, si tant est que le " temps en fut venu..."

Ce nous-méme est haut comme le cap Tourmente !

" Trop heureux si cet opuscule et nos travaux biblio- " graphiques pouvaient être comptés un jour au nombre " fiies 60565 d'une pareille histoire abandonnée à la postérité."

Que la postérité s'arrange comme elle voudra. Tirons l'échelle.

Mais, x>ourtant, ayant cité la première phrase de l'opuscule, nous devons citer aussi la dernière. Il s'agit de M. Faribault et de son excellent Catalogue ; on nous dit qu'il

" ...a aussi répandu quantité de notes précieuses dans " les publications de la Société littéraire et historique " de notre vieille capitale, de laquelle il a été le secré- " taire à vie."

Secrétaire de la Société liistorique, ou bien de la vieille capitale ? Que la postérité le devine.

NOUVELLES SOIRJÈES CANADIENNES

C'est en nous oflfrant cette dernière primeroUe que termine notre auteur.

— Notre auteur... Tauteur... Mais qui est-il ? Quel

edir X v? . • • Jie • • .

— SuflB.t, je comprends; seulement je m'étonne que vous puissiez que vous n'ayez l'aperception que l'archipéracite qui a pu éjaculer tant et .de si fines critiques dans un langage si vernaculaire, n'est autre que Maximilien Bibaud, — ancien professeur de droit au collège des Jésuites et depuis rédacteur de la partie française du Wùness, de Montréal.

Son Mémorial est très rare, ai-je dit. Lecture faite, j'ose prétendre qu'il mérite de l'être.

Oscar Dunn.

LOED BYRON

Vers la fin de décembre, Byron débarqua en Morée, et quelques jours après, malgré la flotte turque qui assiégeait Misselonghi, il pénétra dans la place, au milieu des cris enthousiastes de la population, qui le conduisit en triomphe à la maison qu'on lui avait préparée.

Une fois là, Byron n'eut plus qu'une espérance : voir triompher la cause à laquelle il s'était dévoué, ou mourir en défendant de nouvelles Thermopyles.

Ni l'une ni l'autre de ces deux faveurs ne devait lui être accordée.

Le 15 février 1824, il fut saisi d'un accès de fièvre qui, tout en s'évanouissant rapidement, le fit cruellement soufirir et l'afiiEdblit beaucoup.

Cependant, aussitôt remis, il reprit ses courses à cheval, qui étaient ses grandes distractions de chaque jour.

Le 9 avril, il fut très mouillé dans sa promenade, et, à son retour, quoiqu'il eût complètement changé d'habits, il se sentit indisposé. En efiet, il était resté plus de deux heures dans des vêtements humides.

Pendant la nuit, il eut un peu de fièvre, et cependant dormit assez bien ; mais, le 10, vers onze heures du matin, il se plaignit d'un violent mal de tête, et de douleurs dans les bras et dans les jambes.

L'après-midi, il n'en monta pas moins à cheval.

376 NOITSTELLES SOIRÉES CANADIENNES

Son vieux domestique, Fletcher, au récit duquel nous ' empruntons ces derniers détails, l'attendait au retour.

— Eh bien, lui demanda-t-il, comment se trouve Milord ?

— La selle n'était pas sèche, répondit Byron, et je crains bien que cette humidité ne m'ait rendu malade.

En effet, le lendemain, il fut facile de voir que l'indisposition devenait plus sérieuse : Byron avait eu la fièvre toute la nuit et paraissait très afiaissé.

Fletcher lui prépare un peu d'arrowroot ; il en prit deux ou trois cuillerées ; puis, rendant le breuvage au vieux serviteur :

— C'est excellent, dit-il ; je n'en puis boire davantage.

Le troisième jour, Fletcher commença d'être sérieusement inquiet ; jamais, dans les rhumes précédents, son maître n'avait perdu le sommeil, et, cette fois, il ne pouvait absolument dormir.

Il alla donc chez les deux médecins de la ville, les docteurs Bruno et Millingen, et leur fit plusieurs questions sur la maladie dont ils croyaient lord Byron atteint.

Tous deux affirmèrent au vieux valet de chambre qu'il n'avait rien à craindre, que son maître ne courait aucun danger. Ils ne demandaient que deux ou trois jours pour le remettre sur pied, et, alors, disaient-ils, il n'y paraîtrait plus.

Cela se passait le 13.

tiOR BYRON â*7^

Le 14, malgré rassnrance des deux docteurs, voyant que la fièvre ne quittait pas son maître, et que le malade ne dormait point, Fletcher supplia Byron de lui permettre d^envoyer chercher le médecin Thomas, de Zante.

— Consultez là-dessus les deux docteurs, répondit le malade, et faites ce qu'ils vous diront.

Fletcher obéit. Les deux docteurs répondirent que l'adjonction d'un troisième médecin leur paraissait toutà-fait inutile. Fletcher vint apporter cette réponse à son maître, qui secoua la tête et dit :

— J'ai bien peur qu'ils n'entendent rien à ma maladie.

— Mais, en ce cas, insista Fletcher, faites venir un autre médecin, milord.

— Ils me disent, continua Byron sans répondre directement à Fletcher, ils me disent que c'est un rhume comme ceux que j^ai déjà eus.

— Et, moi, répondit le valet de chambre, je suis sûr, milord, que vous n'en avez jamais eu de si sérieux.

— Moi aussi, reprit Byron.

Et il tomba dans une rêverie dont aucune instance ne put le tirer.

Le 15, Fletcher, qui, avec la prescience du dévouement, devinait la i)osition de son maître, fit de nouvelles instances pour qu'on lui permit d'aller chercher le docteur Thomas. Mais les médecins de Missolonghi continuèrent d'affirmer qu'il n'y avait rien à craindre.

Jusque-là on avait traité le malade avec des purga-

sis NOUVELLES SOIREES CANADIEN]rffiS

ti£s qui paraissaient d'autant plus violents que Byron, n'ayant rien pris depuis huit jours, qu'une ou deux tasses de bouillon, ne pouvait rien rendre ; les efforts et la fatigue étaient donc extrêmes, et redoublaient la faiblesse qu'entraînait la privation de sommeil.

Le 15, au soir, cependant, les médecins commencèrent à s'inquiéter et parlèrent de saigner le malade ; mais ^ s'y opposa vigoureusement, demandant au docteur Millingen s'il regardait cette saignée comme urgente. Le docteur répondit qu'il croyait pouvoir,sans inconvénient, attendre au lendemain. En conséquence, ce ne fut que le 16 au soir, que Bjrron fut saigné an bras droit.

On lui tira 16 onces de sang.

Le sang était très enflammé.

Le docteur Bruno regarda ce sang et secoua la tête.

— Je lui avais toujours dit qu'il avait besoin d'être saigné, murmura-t-il ; mais jamais il n'a voulu se laisser faire.

Alors, il s'éleva entre les médecins une grande dispute sur le temps perdu.

Fletcher proposa de nouveau d'envoyer à Zante chercher le docteur Thomas ; mais les médecins lui répondirent :

— C'est inutile ; avant son arrivée, ton maître sera hors de danger ou il n'existera plus.

Et cependant le mal continuait d'empirer. Le doc- Bruno fat d'avis de pratiquer une seconde saignée.

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