UN SOIR SUR LA GREVE
sombres reflets de Tinfini ? Que feraient à la nature canadienne les bosquets parfumés, les collines arrondies et le murmure des ruisseaux au milieu des branchages qu'ils fouettent en courant ? Ce seraient là de petites façons, des mièvreries pour cette géante qui n'admet pas même la toilette ; elle veut être contemplée dans l'ensemble et dans l'envergure de ses formes gigantesques, et, pour cela, elle offre presque partout au regard un deploiement illimité ; la vue, d'un point quelconque du Saint-Laurent, à mesure que le fleuve s'élargit, embrassant toujours un panorama variant de dix à vingt lieues, et souvent beaucoup plus, dans toutes les directions. A un tel fleuve il faut des îles proportionnées à sa taille et un cadre altier dont Timage réfléchie puisse atteindre ses dernières profondeurs. Nature qui n'est plus vierge et qui garde encore toutes les séductions de la virginité, comme ces tribus indiennes que la civilisation effleure et entame sjans pouvoir les attirer à elle ni les façonner à ses mœurs !
Quand vient le soir, lorsque les premières teintes à demi voilées du crépuscule descendent sur ces vastes rivages s'étalant encore avec une orgueilleuse vigueur dans leur majesté affaiblie, ils se revêtent d'une espèce de tristesse, d'une mélancolie qui gagne rapidement l'âme et l'a bientôt envahie tout entière. Quiconque, à cette heure indécise, s'est arrêté «ur une élévation d'où le regard domine le large cours du Saint-Laurent, a ressenti cette impression inévitable, cette sorte de pénétration intime de l'immensité.
C'est alors que l'esprit ouvre ses ailes ; il plonge à son gré dans l'étendue peuplée d'ombres qui se rapprochent ou s'éloignent tour à tour ; libre, échappé à la contemplation admirative qui est comme un demi-sommeil de la pensée, il s'exerce avec une fraîohe puissance
486 NOUVELLES SOIRÉES CANABiENNÉâ
et une hardiesse que rien ne gêne, ni ne limite, ni ne déconcerte...
Or, un soir de Tété dernier, pendant une de ces heures d'un calme si pénétrant, si intense et en quelque sorte si vaste qu'il semble que la voûte des cieux recule encore et que Thorizon s'élargisse sans cesse devant le regard, nous nous promenions, une jeune fille et moi, sur la grève du bas Saint-Laurent, là où ses eaux, depuis longtemps épandues dans un lit de plus en plus écarté, commencent à prendre les tons, l'ampleur et les allures des vagues de l'océan voisin, si fertile en tempêtes. La marée montante nous apportait toute espèce d'échos lointains et confus, harmonies sauvages qui s'élèvent du sein des abîmes, pendant que nous contemplions vaguement la grève coupée çà et là de récifs anguleux et tranchants, dont les longues extrémités atteignent jusqu'au pied même des maisons que battent les grandes marées d'automne et de printemps. Tantôt cette grève est semée de traînées éparses de varech abandonnées par le reflux ; ailleurs, elle est étendue de galets qui soutiennent d'énormes blocs erratiques apportés là dans des temps inconnus, ou d'innombrables coquillages, rassemblés sur place et pétrifiés ensemble de manière à former de grosses roches isolées que l'on croirait avoir roulé du sommet des promontoires les plus proches ; tantôt enfin elle forme des baies ou des anses silencieuses où le promeneur peut à son gré, loin du bruit et des regards, caresser ses longues rêveries ou s'entretenir avec ses souvenirs, ces douces images du passé qui ramènent avec toute leur fraîcheur les illusions disparues.
La jeune fille qui m'accompagnait était de celles que l'on rencontre rarement dans la vie ; aussi le souvenir qu'elles laissent en est-il plus durable, parce qu'on ne