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saurait les remplacer ; le charme en grandit même ave le temps, comme celui de Tenfance dont Timage devient de plus en plus vive, à mesure que les années éloignent de nous cet âge si heureux et si regretté. A un esprit naturellement élevé elle avait ajouté les ornements et les I>erfections de Tétude ; une imagination vive suppléait souvent chez elle à la patience des recherches et de l'analyse, et lui révélait comme par intuition le secret des choses ; d'une sensibilité et d'une tendresse exquises, elle recevait de tout ce qui la frappait une sorte d'empreinte flexible qui se reproduisait ensuite dans ses causeries sous des formes variées, à la fois piquantes et ingénues. Elle vivait dans une atmosphère sans nuages, en thésaurisant sans cesse dans son âme, mais en ménageant toutefois son cœur avide de s'allumer à Tune de ces grandes passions qui prennent les plus belles années de la vie, en détruisent une à une toutes les illusions, ne laissent après elles que des ruines sinistres, et de ceux qu'elles ont atteints, dans la fleur et la beauté de leur jeunesse, que des cadavres vivants, errants dans le vide, habités par le désenchantement et souvent par le désespoir.
Nous nous promenions lentement, lentement, sans essayer d'inutiles paroles, incapables de nous exprimer l'un à l'autre une émotion qui était la même pour tous deux et qui nous envahissait de plus en plus ; mais nous causions longuement du regard, et nos mains inconsciemment unies, répétant à l'unisson les battements de nos cœurs, disaient tout ce que notre bouche ne savait ou ne pouvait dire.
Le firmament était inondé d'étoiles si vives et si éblouissantes qu'elles semblaient comme des feux d'artifice agités au dessus des mondes par le génie de la création. La lune rayait le fleuve, dans toute sa largeur,
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d'un sillon argenté, sans cesse brisé, déplacé et replacé par les flots ; une brise tiède, remplie des acres parfums de la mer, arrivait par boufiees subites et comme pressées, sur nos fronts et sur nos lèvres ; tout était silencieux autour de nous ; pas un passant dans le village assoupi et le cri seul du couac solitaire, regagnant son nid dans les îles lointaines, frappait de temps à autre la nue inaccessible. Nous étions seuls et libres, devant la grande nature souriante, et nous avions dans l'âme comme un infini désir d'aimer tout ce qui vit, de sentir quelque chose de tout ce qui respire dans l'inépuisable création.
Soudain, l'atmosphère s'emplit d'une chaleur étrange ; les bouffées de la brise devinrent tout à coup saccadées et violentes ; un grondement lointain et grossissant sortit de l'abîme des eaux, des craquements lugubres retentirent dans les bois et l'on sentit passer dans l'air de grands souffles haletants, semblables à de noires troupes d'oiseaux fuyant à tire-d'aile devant la tempête. Les étoiles s'enfairent au plus profond des cieux, la lune fut engloutie dans un épais tourbillon de nuages et une nuit précipitée envahit la terre ; un éclair fendit le ciel d'un horizon à l'autre, et aussitôt, comme s'il eût attendu ce signal d'en haut, un coup de vent, semblable à une avalanche de tonnerres, brisant et balayant tout ce qu'il touchait de son souffle, arracha et déchira en mille lambeaux épars les ténèbres confondues, remplit l'air de la poussière des débris et s'abattit sur les flots qu'il secoua, qu'il tordit comme les cyclones tordent les arbres géants, et les lança hors de leur lit, écumants, éperdus, jetés les uns contre les autres et s'engloutissant ensuite dans des gouffres subitement entr'ouverts.
De quel point du ciel, de quel globe éclaté soudain tombait cet échappé furieux, avec une voix comme
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celle qui sortit du chaos, avec des imprécations horribles et la détermination de tout détruire sur son passage? Qui donc l'avait trahi, là-haut, dans ces sphères où le regard seul arrive? Quelle perfidie de quelque élément inconnu avait soufflé cet ouragan de fureur, semblable à des éclats de foudre se poursuivant sans relâche et sans intervalle ? Nous, réfugiés à temps dans une cabane de pêcheur abritée par un énorme rocher, nous écoutions ce grand vengeur qui tourmentait Tespace. Il s'élançait et se plongeait dans une course effrénée, en jetant aux mille échos de la nature les accents de sa colère. Tout tremblait. Les grands peupliers, droits et inflexibles, les chênes aux muscles de gladiateurs, frémissaient et se courbaient dociles sous les coups de ce déchaîné, vainqueur de toutes les forces et de toutes les résistances.
Nous, pleins d'une terreur muette et glacés d'épouvante, nous ne pouvions cependant détourner les yeux de l'épouvantable grandeur de ce spectacle ; nous écoutions le fleuve mêlant ses débordements et les convulsions multipliées de ses flots aux mugissements de la tempête, et, dans notre effroi même, immobiles, fascinés, sentant courir la mort dans chaque rafale, nous ne pouvions nous lasser, nous nous repaissions de cette immensité orageuse qui tonnait sur nos têtes, nous enveloppait de tous côtés, et nous écrasait d'horreur et d'angoisse sans pouvoir nous atteindre.
Subitement encore l'ouragan changea de voix ; il s'arrêta court dans un élan désespéré, dans une dernière imprécation changée en une plainte si profonde, si vaste que le ciel tout entier s'émut et versa sur la terre un océan de pleurs. Les éléments en démence se turent ; les abîmes cessèrent de rugir ; les forêts, rendues muettes, courbèrent sous l'averse leurs cimes confondues et em-
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mêlées dans la tempête ; le fleuve, impuissant encore à maîtriser ses vagues, en battit la grève avec de longs grondements sourds et les ramena enfin dans son sein bouleversé ; les échos étaient rentrés dans leuis cavernes en se prolongeant comme des râles étouflFés ; une étoile, perdue dans Tinfini, glissa son front pâle à travers les nuages en fuite, et regarda la terre couverte de torrents ; quelques lueurs, guides du marin en détresse, percèrent Tépais bandeau du ciel; une brise fraîche et rapide acheva de disperser la nuit, et la lune, arrachant ses voiles, se montra dans toute sa splendeur au front de Timmensité radieuse.
Revenus comme d*un songe qui avait paralysé nos cœurs et nos sens, ma compagne et moi sortîmes de notre refuge, impatients et inquiets de nous retrouver libres, et comme étonnés de voir si tôt rompu le charme qui nous avait retenus une heure si près l'un de l'autre, agités d'un même émoi, palpitant des mêmes émotions, confondus dans la même vie. Longtemps, nous restâmes encore ainsi, nos deux âmes engagées et resserrées ensemble ; longtemps nous contemplâmes la grande nature apaisée» les cieux rendus à leur tranquille éclat, à leur doux et bienveillant aspect ; puis nous nous acheminâmes silencieux Vers le village qui sommeillait dans le sein de la nuit, comme si rien ne fût venu troubler sa pesante quiétude.
Enfin, sur le point de laisser chez elle l'aimable compagne que m'avait donnée le hasard, toujours un peu complice des bonnes intentions : " Mon amie, lui dis-je, cet ouragan qui vient d'éclater si violemment au-dessus de nos têtes, dans une atmosphère paisible, et que nous avons pu contempler à l'abri, est l'image des grandes passions qui, souvent, éclatent dans l'âme avec une soudaineté et une impétuosité pareilles ; elles bouleversent,
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ravagent, brisent le cœur et ne laissent de lui qu'un amas de ruines lamentables qui remplacent les nobles et vigoureux instincts, les bons sentiments, les illusions généreuses, les aspirations et les enthousiasmes féconds. Ah ! préser\''ez, préservez toujours, s'il se peut, le vôtre de ces torrents dévastateurs qui séduisent d'abord et qui entraînent avec une force irrésistible, mais qui portent tous les deuils et tous les désenchantements accumulés. Gardez-vous de votre décevante tranquillité, et sachez vous mettre à Tabri, comme nous le fîmes tout à l'heure tous deux, quand vous entendrez les premiers grondements lointains ; il ne faut qu'un instant pour que l'orage soit sur votre tête, et alors vous ne pourrez plus le fuir. Aimez, aimez de toute votre âme ; c'est une loi divine et bienfaisante ; mais ne laissez jamais le devoir étranger à votre amour. Autant l'amour vrai est une source intarissable de jouissances et de bonheur, autant la passion dévoyée est une source de maux et de douleurs qui vous accompagnent jusqu'à la tombe. Rappelez-vous toujours ces paroles d'un homme qui a vu bien des existences détruites, bien des cœurs traînant en eux les funèbres débris de leur passé ; rappelez- vous les à l'heure du péril, et si vous y échappez, un peu grâce à mes prémonitions, vous aurez ébréché le proverbe maussade qui veut que l'existence d'un célibataire endurci soit toujours stérile."
Et c'est comme cela que se terminent les soirées à deux sur la grève, dans une cabane de pêcheur.
A. BuiES.
Montréal, 4 novembre 1884.
Novembre s'ouvre par un glas. Aucun mois n'est plus désolé. Sa consécration au culte des morts et l'inénarrable tristesse de la nature en font l'époque la plus lugubre de l'année. C'est l'heure où l'homme songe forcément à ses fins dernières, et, faisant un retour sur lui-même, devient meilleur. Les premières gelées de septembre ont mordu les feuilles vertes, octobre a rougi les plaines et jauni les érables, c'est vrai, mais le soleil a des rayons encore ardents, la brise qui passe dans les bras décharnés des grands arbres est encore tiède ; l'été des sauvages, comme un regain de jeunesse, réchauffe le cœur et les membres ; ce sont les adieux de la belle saison. Mais, novembre venu, tout ce qui faisait le charme de l'été, la forêt vivante, le parterre odorant, la chanson des nids, la moisson dorée, l'eau limpide, tout, jusqu'au léger nuage blanc, tout a changé ou disparu. Le ciel est blafard, l'onde trouble ; le bois se déserte, les nuées sont grisâtres ; le pied des bestiaux foule le chaume, les nids sont vides, la plaine nue, la vie absente. Ce n'est plus l'automne salubre, qui rit dans les arbres chargés de fruits, et ce n'est pas encore l'hiver aux blancs frimas.
L'homme, soucieux et prudent, se précautionne contre les mois rudes. Les doubles croisées apparaissent aux fenêtres, on clôt toutes les ouvertures : l'ouate molle bouche les interstices ; le père de famille jette un œil inquiet sur son bûcher. Le jour est court et la lampe s'allume de bonne heure. La veillée sera longue. Adieu les promenades dans l'air balsamique ! La pluie fouette
les vitres, ou la grêle crépite sur le toit, ou la neige tombe en flocons drus. Les chaudes fourrures, qui sentent le camphre, sortent des armoires et des coffres. La boue forte des campagnes, la boue sale des villes s'attachent à vos semelles. Vienne donc l'hiver plutôt, et au plus tôt !
Mais vous avez des vôtres qui dorment au cimetière, et tous les soirs la cloche de la paroisse tintera pour les rappeler à votre mémoire, et du fond du cœur une ardente prière s'échappera pour les chers absents. De profundis !
Aujourd'hui, c'est le premier novembre et l'on célèbre la fête de tous les saints, saints nobles et saints mendiants, saints canonisés ou saints obscurs, ceux qui ont leurs parchemins dans le calendrier, comme l'immense armée inconnue qui remplit l'empyrée. C'est dans ces innombrables multitudes, parmi ces milliards de bienheureux, que se trouvent nos enfants envolés avant l'heure, nos sœurs parties avec leur pureté, nos mères sanctifiées par l'amour de la famille et le dévouement de tous les jours, nos pères qui ont lutté pour nous et nous ont faits ce que nous sommes. C'est ce matin leur fête, mais dès maintenant on donne un souvenir aux saints futurs, aux morts non épurés qui attendent dans l'expiation le moment d'entrer dans les phalanges célestes.
Ce soir, les âmes se répandront sur la terre. Elles viendront supplier leurs proches de songer à elles : Saltem vos amid mei. Ce soir, les enfants vont se réfugier dans le giron de leur mère, frappés de frayeur; s'ils allaient voir des revenants ! Pas un ne gagnera seul son petit lit où l'attendent l'oreiller moelleux et les chaudes couvertures. Les grands, les hommes faite
eux-mêmes, n'entreront dans une pièce obscure, où ils pénètrent tous les soirs, que la bougie à la main ou un compagnon à leurs côtés. C'est ce soir que personne ne troublera le silence des greniers et des caves. Le garçon de ferme, qui fait son train à la lueur du fanal, en proie aux souleurs, croit voir un fantôme dans toutes les ombres qui se jouent aux pans de Tétable, ou entendre le soupir d'une âme en peine quand ses bêtes respirent. Le fossoyeur, pourtant d'habitude trop familier avec les morts, ne pénétrerait pas d'un pied ferme dans leur enclos, de même que le bedeau ne sonnera ses cloches, n'exécutera les funèbres volées de la visrile des morts, que la crainte dans l'âme et le frisson dans les chairs. Ce soir tout le monde, jeunes et vieux, redoutera les ténèbres.
Et pourtant qu'y a-t-il à craindre de ces âmes amies ? Pourquoi trembler à l'idée de voir apparaître sous vos yeux le fantôme de votre mère ? Est-ce qu'elle pourrait vous vouloir du mal ? Je conçois que l'assassin soit toujours hanté par l'ombre de sa victime, et qu'il expie son crime dès ici-bas, dans des frayeurs nocturnes et des visions terrifiantes. Mais nous autres, qui avons aimé les conscrits de la mort, qui nous en sommes séparés dans la paix et l'amour, pourquoi nous laisser dominer par des terreurs puériles ? Qu'est-ce qui peut nous faire redouter de ces chères formes, la communion des âmes? Je le sais, c'est la sotte et coupable habitude que Ton a de frapper l'impressionnable imagination des jeunes enfants par des récits affreux, fantastiques. On fait l'enfant peureux, comment l'homme ne serait-il pas pusillanime ?
J'avais seize aus quand je perdis par la mort mon premier ami. Combien de fois ne Tai-je pas évoqué ! Combien j'aurais voulu m'entretenir avec lui des choses
d'outre-tombe ? Je le suppliais de m'apparaître. Cette croyance et cet espoir étaient alors de mon âge. Aujourd'hui comme alors je n'ai nulle peur des morts ; aujourd'hui, et depuis longtemps, je ne redoute que les coquins vivants.
Novembre et le culte des trépassés, voilà deux choses qui dans nos mœurs sont parfaitement identifiées. On ne songe pas au mois froid et humide sans que la pensée se reporte involontairement vers les inertes habitants des tombeaux. Mais entre cette mémoire — un peu platonique— et le culte réel des devanciers, la distance est large à franchir, et c'est bien le temps de se demander si nous témoignons extérieurement à ces derniers le respect et TafFection obligés, attendus. " Le culte des morts, a dit Ozanam dans son Pèlerinage au pays du Cid^ est le signe des races qni vivent longtemps, qui ne laissent perdre ni l'esprit de famille ni l'héritage des traditions." J'ai bien peur que les canadiens-français ne comprennent pas bien cela.
En eflfet, dans nos paroisses du Bas Canada, — je parle généralement et j'admets les exceptions, — est-il un lieu moins bien entretenu que le cimetière ? Qu'on ne se fâche pas, qu'on regarde froidement et qu'on nie mon assertion ! Les clôtures en planches brutes ou en piquets primitifs, les fossés mal égouttés, les croix tombales chancelantes, souvent couchées par terre, les mauvaises herbes qui envahissent les terrains non enclos, peu ou point de monuments, en règle générale pas de fleurs, pas de sentiers battus, rien qui sente la main chérissante et la visite fréquente, un air d'abandon et de vétusté répandu sur le tout, voyons, n'est-ce pas là le cimetière de la campagne canadienne ? Je ne parle pas du cimetière des villes, où l'orgueil peut s'étaler plus à l'aise.
Comparez donc nos cimetières canadiens, qui semblent autant de décharges où Ton entasse des restes embarrassants, avec ceux des Etats-Unis et même des provinces anglaises. Ici le moindre village tient à honneur de donner à ses morts une sépulture décente. Le cimetière est une véritable nécropole, ayant ses rues, ses avenues, ses squares, ses monuments, et une i)olice complète. La propreté la plus exquise y règne. Pas une feuille morte que Ton ne ramasse, pas un caillou qui heurte le pied dans les allées ombreuses. Des sièges disposés autour des mausolées attestent qu'on vient faire la conversation muette de l'amour ou de l'amitié avec les défunts. Le chien de terre cuite sommeille aux pieds des maîtres, l'ange de marbre couvre de ses ailes la tombe aimée. Des vases où boivent des colombes sont distribués autour du mémento. Les saules pleureurs penchent leurs branches traînantes audessus des tertres, le cyprès et le mélèze encadrent l'enclos funèbre. Il y a des couronnes d'immortelles partout. On sent à chaque pas que le vivant n'oublie pas le mort et professe *' la religion des tombeaux, culte éminemment moral et poétique, religion qui a sa racine dans le cœur de l'homme," selon l'expression de Ballanche.
J'invite donc la comparaison, sachant bien que si elle est faite telle qu'elle doit l'être, nous rougirons de notre indifférence extérieure pour des êtres que nous aimons encore et toujours, et que la tenue de nos cimetières s'améliorera.
Si ces quelques pages ont l'effet d'éveiller l'attention publique sur ce point, j'aurai fait œuvre pie.