‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 71 sur 90 · A. LUSIGNAN · texte numérisé non relu

A. LUSIGNAN

Ottawa, 1er novembre 1884.

La fête des Vertus — Jean Tourguenef-^Mémoires d*im Seigneur Russe — ^Tourguenef découvre et baptise les nihilistes — Le Vertige de Pabsolutisme — Les deux Mougiks — Maximes et aphorismes — Paysages de Tourguenef— Ses nouvelles — Le roi Lear de la Steppe.

Un jour, le bon Pieu eut l'idée de donner une fête dans son palais d'azur. Toutes les Vertus y furent invitées, les Vertus seules ; les messieurs ne furent pas conviés, rien que les dames. Il vint beaucoup de Vertus, de grandes et de petites : — Les petites Vertus étaient plus agréables et plus courtoises que les grandes ; mais toutes semblaient très-contentes et conversaient poliment entre elles, comme il convient entre personnes intimes et mêmes parentes. Mais voilà que le bon Dieu remarque deux belles dames qui semblaient ne pas se connaître. La Bienfaisance, dit-il, désignant la première. — La Reconnaissance, ajouta-t-il, en montrant l'autre. Les deux Vertus furent indiciblement étonnées ; depuis que le monde était monde, et il y avait longtemps de cela, elles se rencontraient pour la première fois.

Cet adorable sonnet en prose faisait partie d'une série que Jean Tourguenef publiait il y a quelques temps déjà ; c'était le chant du cygne du grand écrivain, qui peu après, tomba gravement malade et mourut à Bougival, dans la propriété de son amie madame Viardot, où il avait un chalet. D'une taille gigantesque, taillé en hercule, âgé de soixante-quatre ans à peine, il semblait, malgré sa barbe de magicien et ses longs cheveux

blancs, destiné à vivre longtemps encore, tant il respirait la force et la puissance, tant cette figure olympienne exprimait de calme et de sérénité. Tout homme, dit le poète de Bornier, a deux patries, la sienne, puis la France. Tourguenef considérait bien la France comme une seconde patrie et ne la quittait plus depuis vingt ans : il compta parmi ses intimes des hommes tels qu'Emile Augier, Alphonse Daudet, de G-oncourt, Gustave Flaubert. Bon comme un ange, affable et sceptique, philantrope et libéral, ainsi le dépeignent-ils; lorsqu'on le voyait avec ce regard doux et voilé qui semblait attirer à lui les formes et les couleurs, on se rappelait ces bonhommes Noël des contes de fées qui agitent tant les cervelles de nos enfants. Il adorait le jeu d'échec où il était passé maître, circulait toujours avec un sac énorme, et regardait sans cesse à travers l'espace, comme pour marier l'idéal à la réalité, comme s'il avait la vision constante de cette Russie, son pays natal, qu'il a tout entière dans son œuvre.

Car, bien qu'habitant la France, Jean Tourguenef est avant tout un talent russe, ne s'appliquant qu'à décrire la nature russe, le paysan russe, le fonctionnaire russe, le seigneur russe. Henri Heine s'appelle lui-même un prussien libéré ; son génie se dépouille du goût de terroir, il devient presque français. Tourguenef au contraire reste russe jusque dans la moelle des os ; on l'a surnommé le Balzac russe, et en effet, s'il n'a pas le souffle, l'envergure de notre célèbre romancier, il possède les mêmes facultés d'observation intense, et descend à d'incroyables profondeurs d'âme. Par là il dépasse Lermontal, Pouchknie et Gogol, ses compatriotes, dont il reste Tégal par le soufle poétique. Un des meilleurs écrivains, le Comte Eugène Melchior de Vogué, dont les études historiques (Caïman Lévy, éditeur) font sensation depuis quelques années dans le monde des

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lettres, définit en ces termes son style : " La phrase de Tourguenef coule, lente et voluptueuse, comme la nappe des grandes rivières russes, sous bois, attardée, harmonieuse entre les roseaux, chargée de fleurs flottantes, de nids entraînés, de parfums errants, avec des trouées lumineuses, de longs mirages de ciels et de pays, et soudain reperdue dans des fonds d'ombre ; cette phase s'arrête pour tout recueuillir ; un bourdonnement d'abeille, un appel d'oiseau de nuit, un souffle qui passe,

et meurt Il possédait le grand secret de cette

musique qui est l'éloquence, il savait, en touchant certaines cordes du cœur, faire tressaillir et résonner sourdement toutes les autres..., il avait, de plus que son ami Flaubert, la sûreté du goût, la tendresse, je ne sais quelle grâce troublante également répandue sur chaque page, qui fait penser à la rosée du matin."

Né à Orel, en 1818, il a fait ses études à Moscou et Pétersbourg; attaché au ministère de l'intérieur, il publia sur Nicolas Q-ogol une étude qui lui a attiré la disgrâce et l'exil ; depuis 1847, il ne cesse plus d'habiter l'Allemagne, puis la France. Les Mémoires dun Seigneur Russe (deux volumes. Hachette) eurent un énorme retentissement et produisirent en faveur de l'abolition du servage l'effet qu'eût aux Etats-Unis le livre de Beecher Stowe contre l'esclavage. Ce n'est pas un plaidoyer ardent, une philippique en règle contre le servage et les vices de la société russe ; l'auteur fait appel à la pitié plutôt qu'à la colère, il peint avec humour les mœurs locales de la Russie, il la révèle en quelque sorte à elle-même. Quelle fine et pénétrante ironie ! Tourguenef est surtout le romancier des humbles, des faibles, des déshérités, et pour juger de l'influence de ses écrits, il suffit de rappeler les paroles qu'un homme d'Etat russe lui addressait un jour en lui portant un toast : "Le Czar m'a spécialement chargé de vous répéter

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qu'une des causes qui Tont le plus décidé à émanciper les serfs, est la lecture de votre livre.

Enhardi par ce grand succès, il donne successivement, Panasduiy Scènes de la vie Russe, une Nichée de gentilsliommes, Dimitri Raudine, Pères et enfants, Fumée, Nouvelles Moscovites, Etranges Histoires, Eaux printanières, Nouvelles, Terres Vierges, et les Reliques Vivantes, Traduits avec soin et publiés chez Hetzel, ces volumes donnent l'idée exacte de ce talent si original, si complexé ; cette alliance du roman et de la poésie, ce souffle de libéralisme vaporeux, courant à travers les pages, ce parfum étrange de la steppe, cette grande et triste symphonie de la terre russe, tout cela apporte la sensation d'un monde à part, d'une civilisation exotique qu'on voit subitement se dresser, marcher, se mouvoir comme dans une apparition. C'est Tourguenef qui le premier découvre et baptise les nihilistes, et à ce propos on lui a reproché d'avoir partagé leurs doctrines. Je ne sais, mais en tout cas, il ne se gênait pas pour dénoncer leurs défaillances, les causes de leur impuissance. Et puis on ne saurait oublier que le llusse, cet oriental conservé dans la glace, n'est pas taillé sur le même patron que l'Européen. Que Tourguenef ait coqueté avec l'utopie, caressé l'impossible, côtoyé un instant les frontières de l'absurde, que d'étonnant dans un pays où tout homme est doublé d'un rêveur, où fleurissent les légendes, où l'imagination populaire se lance éperdûment dans le royaume de la fantaisie ! Voici les nihilistes qui sont aux communards français ce qu'est du vitriol à du simple vinaigre ; voici de simples ouvriers qui, en un seul jour, dépensent le produit de trois mois de travail, qui achètent des bouteilles de Champagne pour les casser à coups do pierre, se font traîner par des camarades et leur jettent toute leur paie, afin de se procurer un instant l'ivresse de la domination, le vertige de l'absolu.

Et comme elle est typique, cette anecdote de deux simples mougiks qui, après Tabolition du servage ou 1860, causent ensemble de leurs seigneurs : *' Je n'ai qu'à me louer de lui, dit l'un, je ne peux pourtant pas le tuer. — Et moi aussi, fait l'autre. — Cependant il faut bien les tuer, réprend le premier, pour s'emparer de leurs terres. — Une idée : toi, tu tueras le mien ; moi je tuerai le tien." — Mes bons apôtres s'imaginaient que la suppression du servage devait avoir pour effet immédiat le massacre et la dépossession des bayards. C'est la politique de la table russe, et elle me rappelle ce proverbe du pays : Le russe ne vaut pas une claque, mais il mangera Dieu. "

Voulez-vous maintenant faire connaissance avec Tourguenef moraliste et penseur ; écoutez quelques réflexions que je cueille au hasard dans ses livres : *' Il y a trois espèces d'égoïstes : ceux qui vivent eux-mêmes et laissent vivre les autres ; ceux qui vivent eux-mêmes et ne laissent pas vivre les autres ; et enfin les égoïstes qui ne vivent pas eux-mêmes et ne laissent pas vivre les autres. — Il n'y a pas de convictions ! Telle est votre conviction. — Oui — Comment dites- vous donc qu'il n'y en a pas ? Voilà que vous en exprimez une. — L'homme sans amour-propre est nul ; ce sentiment est le levier d'Archimède avec lequel on peut déplacer le monde, mais aussi celui-là seul est digne du titre d/homme qui sait maîtriser son amour-propre, comme le cavalier son cheval. — Savez- vous qu'on peut raconter la vie du meilleur des hommes avec des couleurs telles et sans y rien ajouter, que chacun en aura peur ? C'est là aussi une espèce de calomnie. — Il n'y a rien de plus lourd à porter que la conviction d'avoir fait une sottise — Plus le cercle dans lequel se meut notre vie est étroit et monotone, plus il suffit à notre bonheur. — Une bonne parole est aussi une action. — La soufirance arrive au

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point où tont notre intérieur se met à craquer comme une telega trop chargée. — H faut bien que la chaumière sente l'odeur de Thomme, du chou et du pain chaud. — Vous avez beau nourrir le loup, toujours il cherche où est le bois. — C'est un privilège de la force : l'idée qu'elle peut avancer fait qu'on recule, l'idée qu'elle peut entraîner fait qu'on vient à elle. —

Un des côtés les plus charmants de Tourguenef, c'est son talent de paysagiste : sous ce rapport, on peut le comparer à G-eorge Sand. Nul mieux que lui n'a rendu l'ivresse des champs, décrit les arabesques des nuages, les aspects protégés des bois, la sensation du soir ou de l'aurore dans la campagne, de l'après-midi et de la nuit, les émotions de la chasse et de la pêche. On voit qu'il a vécu en communion constante avec la nature, qu'il l'a aimée profondément et pénétrée. Jugez-en par ces extraits.

" Le soleil dardait impitoyablement ses rayons sous un azur foncé et transparent que n'égayait pas un nuage. Droit devant nous, sur la rive opposée, était un champ d'avoine jaunissante coupée de quelques tiges d'absinthe ; et là, comme près de nous, pas un épi, pas une feuille ne bougeait. Plus bas, et plus près, je voyais un cheval de paysan plongé dans l'eau jusqu'à la panse, s'aspergeant de sa queue qu'il remouillait sans cesse ; quelquefois à vingt pas de nous, sous le panache d'un buisson penché sur la rivière, nageait un assez be^u poisson qui exhalait de l'air montant en globules à la surface, puis il se laissait couler à fond en causant une petite houle momentanée au-dessus de lui. Le grillon cheminait lentement dans l'herbe roussie, la caille criait malgré elle, les vautours planaient sur les champs, et souvent s'arrêtaient immobiles dans l'air au moyen d'une rapide agitation des ailes et de leur queue déployée en éventail "

Voilà la plaine et voici la forêt : ** Le bois c'est l'ombre et le calme. Les hauts trembles grelottent à leurs cimes, tandis que les longues branches pendantes des bouleaux bougent à peine ; le chêne vigoureu-x se dresse fier et sévère à côté de l'élégant tilleul. Vous roulez dans les circuits d'un sentier gazonneux tout tigré d'ombre et de lumière. De grosses mouches jaunes pendent immobiles dans l'air doré et tout à coup disparaissent d'un coup d'aile ; les moucherons tourbillonnent avec ordre et en colonne, lumineux dans l'ombre, bruns au soleil. Les oiseaux gazouillent en paix. Prêtez l'oreille : la voix métallique de la fauvette interprète mélodieusement la jovialité émouvante et babillarde qui est son naturel, et sa légèreté s'accorde bien avec le parfum du muguet. Loin, très loin dans la forêt, là où le fourré est épais et sourd, un calme indéfinissable descend dans l'âme et tout ce qui nous environne est doux et paisible. Le vent pourtant s'est élevé, et les cimes se sont toutes penchées les unes sur les autres comme les vagues sur l'abîme des mers ; sous la couche de feuilles mortes de l'automne dernier, surgissent cà et là des herbes d'autant plus hautes qu'il leur a été plus difficile de se faire jour ; à part sont les groupes de champignons qui ont l'air de délibérer en famille sous l'abri de leurs grands chapeaux "

Tourguenef a essayé de la comédie, mais son naturel un peu mélancolique ne s'y prêtait pas et deux pièces, qu'on a imprimées, restent tout à fait inférieures ; ses grands romans semblent parfois un peu dégingandés, décousus, l'auteur s'absorbe dans la peinture minu. tieuse de personnages secondaires, de petits incidents auxquels il imprime un relief trop accentué. Là où il excelle c'est dans la nouvelle courte, rapide. Avec trente, quarante, cinquante pages, il taille un chef-d'œuvre absolu ; c'est la perfection dans la grâce et la force.

Figurez-vous un Mérimée avec Tâine, la poésie en plus ; les types sont saisissants, à chaque instant le mot frappe la pensée comme le balancier la médaille.

Le roi Lear de la Steppe, le gentilhomme de la Steppe, V abandonnée. Toc, Toc, Toc, Etrange histoire, Annauchka, le Brigadier, comptent sans contredit parmi les modèles du genre. Quelle grandeur farouche dans ce roi Lear de la Steppe qui sans vouloir écouter personne, se dépouille de tous ses biens au profit de deux filles indignes ! " Imaginez un homme d'une taille gigantesque. Sur un corps énorme était plantée, un peu de travers, et sous nulle apparence de cou, une tête monstrueuse ; une masse de cheveux emmêlés, d'un jaune grisonnant, la surmontait, partant presque des sourcils ébouriflfi&s. Sur le vaste espace de ce visage, rougi par le hâle, s'avançait un puissant nez épaté et s'ouvraient de petits yeux bleus, d'une expression très hautaine, ainsi qu'une bouche fort petite aussi, toute fendillée de rides et du même ton que le visage. La voix qui sortait de cette bouche était enrouée et néanmoins retentissante; elle rappelait le bruit strident que font des barres de fer qu'on transporte dans une charrette cahotée sur un mauvais pavé... Quels bras il avait et quelles jambes ! Des mains larges comme des coussins. Je me souviens que je ne pouvais pas, sans une sorte de terreur respectueuse, considérer le dos immense de Kharlof et ses épaules semblables à des meules de moulins... Il respirait lentement, lourdement, comme un bœuf et marchait sans bruit. On pouvait croire qu'une fois entré dans une chambre, il avait constamment la crainte de tout renverser, de tout briser ; il s'avançait avec précaution de côté, et comme en glissant !... Des légendes s'étaient formées sur son compte : on racontait qu'un jour, rencontré dans un bois par un ours, il l'avait terrassé ; qu'ayant surpris dans son enclos aux abeilles un paysan qui venait voler

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ses ruches, il l'avait lancé par dessus la haie avec son cheval et son chariot ; et ainsi de suite. Pourtant Kharlof ne se vantait jamais de sa force ; s'il était plein d'orgueil, ce n'était pas sa vigueur qui le lui inspirait, c'était sa naissance, sa position dans le monde, l'esprit et l'intelligence qu'il s'attribuait "

Comme le roi Lear de Shakspeare, le roi Lear de Tourguenef abandonne tout son bien à ses filles, et celleci le traitent en Gironde, le couvrent de guenilles, lui font manger leurs restes, renvoient son domestique ; mais le géant se redresse un peu, démolit de ses propres mains la maison et expire sous les décombres. Le roi Lear de la Steppe a dû exister en Russie ; en tout cas Tourguenef lui a assuré l'immortalité.

Victor du Bled.

10 octobre 1884.

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