‹ Nouvelles soirées canadiennesChapitre 8 sur 90 · LA CLOCHE DE CAUGHNAWAGA · texte numérisé non relu

LA CLOCHE DE CAUGHNAWAGA

mi les Iroquois, avait réussi à leur bâtir une église. Il obtint de ces derniers une quantité de fourrures assez considérable qu'il envoya en France en échange d'une cloche qu'il voulait se procurer pour son église. La cloche fut expédiée du Havre, mais des mois et des mois se passèrent sans que le dévoué missionnaire apprit son arrivée à Montréal. Le navire qui l'apportait n'entra jamais au port. Les pauvres Iroquois pleurèrent avec leur pasteur, le deuil de cette " chose bénie," qui devait faire résonner les échos du St. Laurent et appeller les fidèles à la prière.

Quelques années se passèrent. On était au temps des guerres entre les deux ennemies séculaires, la France et l'Angleterre. Un jour on apprit que le navire sur lequel la cloche avait été expédiée, n'avait pas péri, mais qu'il avait été capturé par un croiseur anglais, et que la cloche était maintenant suspendue au-dessus de l'église protestante de Deerfield, petite ville du Massachusett.

Cette nouvelle attrista beaucoup les Iroquois et en miême temps fit bouillir dans leurs veines le vieux sang sauvage.

Leur cloche qui n'avait pas encore été bénie, mais qu'ils vénéraient sans l'avoir vue, était captive chez les hérétiques. Ils jurèrent qu'à la première occasion favorable, ils iraient la recouvrer. Plusieurs années se passèrent dans cette attente ; les conversions se faisaient de plus en plus nombreuses dans cette tribu, ce qui n'empêchait pas la continuation des guerres entre les sauvages.

Vers le commencement de l'année 1^704, le marquis de Vaudreuil, alors gouverneur du Canada, prépara une expédition contre les colonies anglaises et sollicita le

concours des Iroquois, par rentremise de leur missionnaire, le Père Niçois. Celui-ci posa comme condition que Ton s'emparerait d'abord de la ville de Deerfield, ce qui fut accepté. Alors il assembla la tribu et lui annonça en paroles éloquentes qu'une occasion se présentait de recouvrer leur cloche, si les guerriers voulaient se réunir et marcher à sa délivrance. Sa parole tombait sur les cœurs bien préparés. Les armes furent mises en ordre, et, avec un enthousiasme digne des croisés de la Palestine, la vaillante troupe enrôlée pour la délivrance de la captive de Deerfield, se mit en marche, au milieu de l'hiver, pour rejoindre l'armée régulière du marquis de Vaudreuil au Fort Chambly. Les sauvages y arrivèrent au moment où l'expédition allait partir.

Les Français, n'étant pas habitués à marcher dans la neige, souffrirent beaucoup dès le commencement du voyage.

Le froid était rigoureux et la neige épaisse. Les hommes étaient obligés de porter eux-mêmes les provisions et les munitions. Les soldats murmuraient et ils furent plusieurs fois sur le point de se révolter. Mais les sauvages, habitués aux voyages à la raquette, s'avançaient avec presque autant de facilité que par des chemins d'été. Le Père Niçois était à leur tête, et à côté de lui un sauvage de belle taille portait la bannière de la croix.

Chaque soir l'armée s'arrêtait tantôt au pied d'une colline ou d'une montagne, tantôt dans la plaine, et pendant que les soldats juraient et se lamentaient, les sauvages écoutaient leur guide qui les exhortait et les faisait prier avec lui.

En arrivant à la tête du lac Champlain, l'expédition le traversa sur la glace jusqu'à l'endroit maintenant

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occupé par la ville de Burlington. Puis elle pénétra dans les solitudes inexplorées du Yermont, dans la direction de Deerfield.

A partir de là, la misère augmenta et les sauvages eux-mêmes en souffrirent. Le Père Niçois faillit tomber martyr de son dévouement, mais soutenu par un zèle admirable, il eut la force de continuer sa route jusqu'au jour où Tarmée arriva à sa destination, et s'arrêta à quatre milles de la ville, pour y passer la nuit. Au point du jour. De Rouville prit le commandement des troupes.

Le vent soufflait avec violence et la neige était durcie par ime couche de glace qui se brisait sous le poids des hommes. Après quelques heures, on atteignit les remparts de Deerfield.

Les habitants ne se doutaient nullement qu'une surprise leur fut ménagée par l'ennemi. Les difficultés d'une marche à travers les forêts du Canada en hiver, leur semblaient un obstacle insurmontable. La ville était endormie ; la neige durcie et accumulée autour des remparts en rendait l'accès très facile, et l'ennemi escalada tranquillement les murs en observant le plus profond silence. La sentinelle tomba la première sous le tomahawk ; tout le monde fut pris par surprise et la résistance fut presque nulle. Quelques habitants réussirent à s'échapper, mais beaucoup d'entre eux forent tués, et plus de cent furent faits prisonniers.

Les soldats ne songeaient qu'à se divertir, mais les sauvages pensaient à leur cloche. A la prière du Père Niçois, le commandant ordonna à un soldat de la mettre en branle, et les sauvages se rassemblèrent en silence devant la petite église. Aux sons de la cloche, ils s'a-

genouillèrent avec respect, tandis que le prêtre rendait grâce à Dieu des succès de Tentreprise.

La cloche fut descendue de Téglise et suspendue sur deux bâtons croisés, prête à être transportée ; le feu fut mis aux quatre coins de la ville, et Tarmée s'éloigna par le même chemin qu'elle avait suivi pour venir.

Rendus à Burlington les sauvages étaient exténués ; ils n'avaient plus la force de porter leur cloche C'était un poids trop lourd pour des hommes chaussés de raquettes. Ils décidèrent de l'enterrer et de revenir la chercher au printemps.

Quand la neige eut disparu et que les forêts se furent revêtues de leurs vertes parures, les guerriers, guidés par le Père Niçois, revinrent à Burlington et retrouvèrent leur cloche à l'endroit où elle avait été abandonnée. Elle fut emportée avec joie au village. Les guerriers en avait fait une description enthousiaste ; ils en comparaient les sons au chant des oiseaux, au murmure de l'eau, à la grande voix des rapides.

Porteurs et fardeau étaient décorés de couronnes de feuillage et de fleurs des champs. L'entrée dans Caughnawaga fut un véritable triomphe, et la cloche, après avoir été contemplée par tous les yeux depuis si longtemps avides de la voir, fat hissée dans le clocher d'où ses sons argentins se répercutèrent sur la rive opposée.

Les sauvages continuèrent peiidant plusieurs jours leurs réjouissances à l'occasion de l'arrivée de leur cloche, mais aux pauvres vaincus que, depuis l'hiver, les sauvages gardaient prisonniers, elle semblait faire entendre le glas funèbre. Ils songeaient à leurs parents assassinés, à leurs foyers désolés ou détruits qu'ils n'es- I>éraient plus revoir. Deux ans plus tard, cependant,

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grâce aux efforts des colons du Massachusetts, secondés par le Gk)u vemeur du Canada, les survivants, au nombre de cinquante-sept, furent relâchés et ils retournèrent à Deerfield. Il y eut une exception ; une jeune fille du nom de Eunice Williams, qui avait été protégée par un jeune guerrier, devint sa fiancée et ne voulut pas se séparer de lui. Elle embrassa la foi catholique et le Père Niçois bénit leur mariage. Dans le cours des années suivantes, elle revit sa ville natale mais jamais elle ne fut tentée d'y demeurer. Ses descendants prirent le nom de Williams, ot quelques-uns d'entre eux ont habité Caughnawaga jusqu'à ces dernières années.

Cette légende extraordinaire est vraie, et c'est à tort que les événements en ont été attribués par la croyance populaire à la tribu de St Régis. Cette dernière paroisse a été fondée par des sauvages de Caughnawaga, en 1760 seulement, cinquante-six ans après la prise de Deerfield, tandis que l'existence de la petite cloche et les détails qui s'y rapportent sont des preuves irrécusables à l'appui de ce que nous avons raconté.

Traduction.

OCTAVE CEÉMAZIE

(suite)

A d'autres endroits, après avoir parcouru un grand nombre de pièces contenues dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux, on peut interrompre sa lecture et réciter, les yeux fermés, la fin du vers, de la strophe où l'on est rendu, tant on est habitué au retour périodique et presque fatal de certaines tournures, étant donné un certain ordre d'idées.

Ainsi, dans sa pièce du jour de l'an 1852, après avoir célébré les exploits de nos ancêtres, le poète s'écrie :

Les fils de œs héros ont gardé l'héritage De leur lointain pays, pur de tout aJUiage, Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Et, en 1855, dans son adieu aux marins de la Capricieuse^ sur le point de quitter notre port, on trouve ces vers :

Nous avons conservé \e briilant héritage Légué par nos lûeux, pur de tout alliage^ Sans jamais rien laisser aux ronces du cfiemin.

Dans la pièce intitulée : La Paix, le poète demande encore à ses compatriotes de

garder toujours oe brillant héritage

Transmis par nos dieux malgré les jours d'orage : Notre langue et nos lois.

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Fins loin dans la poésie, Aux Canadiens-Français, même réi)étition :

Quoi ! ce dépôt sacré, ce briUant héritage Conservé jusqu'à nous pur de tout alliage, A d'ignobles objets nous le sacrifierions.

Enfin, dans V Envoi aux prêtres du séminaire de Québec, qui accompagne la pièce sur le Deux-centième anniversaire de V arrivée de Mgr de Laval, nous lisons :

Si nous avons gardé, pur de tout aUiage,

Des pionniers français l'héroïque héritage, etc.

UkéraLque héritage, le brillant héritage, pwr de tout alliage, les ronces du chemin : des critiques sévères trouveraient sans doute que le poète nourrit pour ces expressions une tendresse trop prononcée.

Nous pourrions donner plus d'un exemple de ce défaut, qui, répété, peut devenir grave. Dans le Drapeau de Carillon, Montcalm enveloppe sa mort dans un rayon de gloire, et, dans Castelfidardo, les soldats de Lamoricière enveloppent leur mort dans un linceul de scloire. Dans V Envoi aux marins de la Capricieuse, le poète adresse au drapeau français un émouvant adieu :

Adieu, noble drapeau ! Te verrons-nous encore Déployant au soleil ta tplendeur tricolore f

Et, dans La guerre d Italie, il salue l'étendard français

Déployant dans les airs m tplendeur tricolore.

Eclairs du génie, splendeurs, héroïque, immortel, géant, resplendissant, toutes ces expressions et un grand nombre d'autres, reviennent trop souvent dans ses strophes. En nn mot, son style manque de variété.

Il manque aussi de souplesse et de naturel. Crémazie aspire presque toujours à faire grand; il y parvient

souvent, mais cette préoccupation le fait quelquefois tomber dans Temphase et la roideur. Son vers est trop constamment solennel, trop composé, et pas assez spontané.

En poésie, il y a l'âme et le corps, l'idée et le vers. Ce qui constitue Tharmonie caractéristique et la beauté mystérieuse du langage poétique, c'est l'éclosion simultanée de ces deux éléments. Chez Crémazie poète, on dirait que souvent, l'âme et le corps ne naissent pas au même instant. C'est la grande différence qu'il y a entre son talent et celui de Fréchette. La pensée de Fréchette semble naître avec des ailes, avec du rythme et des images, tandis qu'on serait porté à croire que celle de Crémazie naît toute nue, et qu'il lui compose à loisir le vêtement souvent magnifique dont il la drape. Il s'ensuit que le vers de Fréchette est plus spontané. Mais Crémazie se relève par l'éloquence de l'accent et par l'énergie, l'éclat, la hardiesse de la pensée.

Les défauts les plus sérieux que l'on puisse reprocher à ce dernier sont donc le manque de variété et de souplesse, l'emphase, la solennité trop soutenue, l'abus des épithètes éclatantes, et parfois l'impropriété des termes. Les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici dans cette étude, ont pu se convaincre que ces critiques n'ont rien d'outré. Mais le talent de Crémazie ne nous a pas encore dit son dernier mot. Nous arrivons aux Mille-Iles et à la Promenade des Trois Morts.

C'est à dessein que nous avons mis à part ces deux pièces. En effet, le poète s'y révèle sous un jour nouveau. Ainsi aucune des poésies de Crémazie ne nous a montré jusqu'à présent qu'il ait le don de la grâce littéraire. Il est énergique, éloquent, quelque fois sublime, il n'est pas gracieux. Dans les Mille-Iles, son talent s'assouplit, sa muse quitte les hauteurs et des-

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