‹ NuancesChapitre 11 sur 26 · EN PANNE · texte numérisé non relu

EN PANNE

le magasin est à vous, vous n'êtes pas mal établie. »

— « Oui, oui, je suis propriétaire ici, mais travailler sept jours et sept soirs chaque semaine, ce n'est pas gai ! Et aujourd'hui — ce n'est pas joli à mon âge — j'ai une envie de pleurer. . . »

— « Mais on pleure à tout âge ! »

Pendant quelques minutes, toutes les deux, nous nous sommes tues, attentives à nos propres pensées.

— « Enfin, reprit-elle, vous êtes bien smart de conduire une machine semblable; tantôt je vous ai vue passer. » Elle ajouta dans un soupir : « Ah ! que vous devez être heureuse de conduire une automobile ! »

— « Pas plus Smart que vous, mademoiselle qui conduisez votre commerce, et pas plus heureuse non plus. Les gens qui passent rapidement à votre porte ont souvent plus d'ennuis et de soucis que vous n'en avez : ne les enviez pas. Rien ici ne trouble votre paix; si quelquefois les jours vous paraissent longs, dites-vous bien que vous êtes courageuse et que la vie vous apportera des jours meilleurs. . . ))

— « Ça c'est bien vrai, concéda-t-elle, et vous êtes une bonne demoiselle de me faire penser à toutes ces choses. »

Je me suis levée en lui souhaitant bonne chance. Souriant un peu, elle m'a suivie jusqu'à la porte.

Une heure plus tard, je repassais au même endroit et à travers les fenêtres de son magasin, je vis la même demoiselle, ni jeune ni vieille, au teint trop blanc et aux cheveux trop frisés, derrière son petit comptoir. Elle servait à un garçonnet rachitique et mal vêtu, des bonbons « au sou » qu'elle mettait dans un petit sac.

Chemin faisant, je songeai que nous envions trop facilement les autres sans penser aux plus malheureux que nous; que la mélancolie est une ennemie puisque, souvent, elle enlaidit notre vie et trouble notre paix.

Mon Amie

Elle était blonde avec des j^eux bleus qui rappelaient le calme de la mer tant ils reflétaient les méditations profondes et sereines qui dénoncent le néant des choses.

Sa taille élancée, sa tête toute droite qui oscillait souvent dans un balancement à peine perceptible me faisaient penser aux longs lis agités par le léger vent d'un soir d'été.

Elle avait les rares raffinements de ceux que hantent les visions bienheureuses, La beauté des feux du ciel, des fleurs qui s'ouvrent, de la paix des nuits faisait sa jouissance. Son cœur n'avait pas connu les vaines amours, les frivoles amitiés et son âme de cristal n'avait jamais reflété que les purs rayons de la plus pure lumière.

Dans nos jardins, les délicates fleurs se fanent aux baisers trop vifs de la brise ou du soleil. Elles s'effeuillent et meurent de se sentir irré-

vocablement enracinées dans un sol d'exil. Ainsi en est-il de quelques âmes : le Créateur les marque des plus belles vertus et ne les laisse pas dans notre monde.

Mon amie était comme ces fleurs qui ne vivent pas dans nos jardins; elle avait une âme que Dieu fit pour Lui seul. Dès ici-bas, elle est allée à Lui, dans l'ombre et le mystère du cloître.

Et je n'ai plus que des souvenirs de ma blonde et grande amie, des souvenirs qui me semblent quelquefois trop rares pour être éclos d'une réalité.

Les Absences

Tout le long de la vie nous cueillons des amitiés. Les uns en ont plusieurs, les plus exigeants en ont peu.

Nous aimons certaines personnes d'une amitié sincère et tendre faite de communion d'âmes; nous donnons à d'autres une affection passagère tout comme nous nous penchons un moment, le long de la route, sur le parfum suave ou les couleurs éclatantes de certaines fleurs. Puis, à mesure que nous vivons, de nouvelles affections remplacent les anciennes. Le temps, les circonstances nous font abandonner les premières liaisons et trouver ailleurs de nouvelles amitiés. Chacune fait son sillon à fleur de pensée ou dans notre cœur; chacune revient visiter nos rêveries évoquant ce qu'elle a ravi et gardé de notre passé.

L'attachement est spontané : nous aimons presque toujours sans savoir pourquoi. Le

détachement, lui, s'accomplit en pleine conscience : peu à peu, avec de l'effort, de la peine, quelquefois un peu de souffrance, nous dégageons notre cœur pour le porter ailleurs. Le détachement consommé, les souvenirs — anneau infrangible — ne persistent-ils pas ? Ne repassent-ils pas devant nos yeux qui les regardent de loin et les reconnaissent bien ?

Pourquoi donc dire : « Ma vie est trop occupée pour que je remarque longtemps une absence » ? L'amitié n'est pas une occupation de plus ou de moins : elle est une parcelle de notre pensée, de notre âme par laquelle nous demeurons liés à ceux qui s'en vont, nous gardons l'écho de leur voix, le reflet de leur regard.

(( Chaque fois qu'un ami nous laisse, (( Un peu de notre cœur le suit.

« C'est un regret de plus qui blesse, « Un peu de bonheur qui s'enfuit. »

Le Passé

De temps en temps, à la dérobée, elle essuyait une larme et d'une voix assourdie, continuait son pèlerinage à travers le passé. D'un fait à l'autre, elle était remontée très loin, évoquant toutes ses tristesses, ses erreurs, ses fautes involontaires. Elle accusait amèrement les inévitables devoirs auxquels elle avait dépensé tout son courage, d'avoir enlisé sa vie dans une tâche obscure dont elle était maintenant impuissante à s'affranchir.

— (( Non, je ne ferai jamais rien qui vaille, conclut-elle. J'ai fait trop de folies, perdu trop de temps; ma vie est gâchée. »

Elle se leva, ajusta les plis de sa robe légère, mit ses gants, ne paraissant pas vouloir entendre la réponse qu'elle prévoyait. Sans hasarder un mot d'encouragement ni de blâme, je la re„

conduisis et revins m'asseoir à l'endroit qu'elle venait de quitter. Je songeai au passé dont elle avait si amèrement parlé.

Sur la vitre où la ligne d'ombre croissait rapidement, j'imaginai une grande toile d'araignée dont la trame fine et ténue, figurait le passé de chacun de nous. En cette toile, les uns demeuraient passivement prisonniers; les autres luttaient tant pour se dégager qu'ils y réussissaient, n'emportant que les vestiges d'un lien résolument brisé. Dans l'ombre venue, la toile vaporeuse s'effaça.

Est-il un moment où quelqu'un de nous ait le droit, quels que soient la gravité des erreurs passées et le temps perdu, de conclure : « Ma vie est gâchée )) ? N'est-il pas l'heure toujours, tant que bat le cœur, de réparer, de recommencer? Ne serait-ce pas plutôt une lâcheté de nous attarder à l'écho du passé, de nous enfermer dans nos anciennes douleurs, de réveiller nos anciennes rancunes, de nous reprocher, sur le même ton, nos erreurs et nos fautes, de rappeler les responsabilités qui nous ont cruellement enchaînés et auxquelles nous n'avons pas répondu? Certes ! le passé contient de salutaires enseignements puisqu'en lui sont la source et les secrets de notre expérience. Mais pourquoi

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