‹ NuancesChapitre 21 sur 26 · LES HABITUDES · texte numérisé non relu

LES HABITUDES

Les habitudes s'appellent de tous les noms. Quelques-unes sont raisonnables, d'autres le sont moins et d'autres, pas du tout. Les habitudes conduisent à l'inconscience des mouvements. Elles entraînent peut-être aussi l'indifférence déplorable qui nous fait nous croire moins heureux parce que nous le sommes depuis trop longtemps et que chaque jour nous continue la même félicité.

Celles-là pourraient être un obstacle au dévouement. Elles fournissent à notre paresse des prétextes pour ne pas rendre les services que Ton réclame de nous: pour un très grand nombre de personnes, c'est en effet trop modifier sa vie régulière et contrarier les habitudes que de renoncer aux plaisirs quotidiens.

Nos habitudes tissent notre vie et la rendent agréable et douce. Elles sont chères à notre cœur comme un bibelot précieux auquel on s'est attaché, et il est vraiment difficile de les modifier. Pour pratiquer, par exemple, la vertu magnifique du dévouement il faut s'entraîner aux habitudes qui nous font nous oublier nous-mêmes, sans irritation, dans le désir de rendre un service, de causer un plaisir que nous ne partageons pas, d'être bon, enfin ! Celles-là apportent à notre âme mieux qu'une satisfaction inutile et passagère.

Gardons nos bonnes habitudes, corrigeons les mauvaises; mais développons aussi en nous une sensibilité renouvelée qui nous fera apprécier toujours les bienfaits qui sont habituels à notre vie. Nous ne nous endurcirons pas au malheur, à la peine de chaque jour, mais nous défendrons ainsi notre âme d'une apathie qui fait la froideur et tue la délicatesse.

Les Larmes

Philippe pleure très fort parce que sa promenade s'est terminée plus tôt qu'il n'aurait voulu On essaie vainement de le consoler.

— "Mais Philippe, lui dis-je tout à coup, tes larmes sont noires" ?

Et juste sous l'œil, j'indique sur sa joue une large marque. Il s'arrête brusquement et me déconcerte un moment en me répondant :

"Oui". Il a probablement le souvenir d'un autre moment semblable à celui-ci où il s'est aperçu dans le miroir.

— « Et comment cela se fait-il puisque tu as les yeux bleus ? »

Dans ses yeux vraiment bleus et déjà étonnés, passe un peu plus d'étonnement. Philippe se pose le problème sans le résoudre. Il ne songe pas au noir qu'il a sur son petit poing encore fermé, et que tantôt il a passé et repassé sur ses

yeux. On rit. Le petit homme qui ne pense plus à son chagrin me demande : « Monte-moi sur tes genoux ? »

Non, Philippe, les larmes ne prennent la couleur ni de nos yeux ni de nos chagrins. Elles sont incolores et limpides comme l'eau des sources, le cristal des diamants. Elles jaillissent tout droit du cœur et vient un temps, Philippe, où l'on ne pleure plus bruyamment et devant tous, où elles sont brûlantes sous nos paupières. Quelquefois aussi, mon petit, les larmes ne montent pas jusqu'à nos yeux. Elles restent dans notre cœur et tandis que nos lèvres rient et chantent, elles tombent goutte à goutte en nous, comme les pleurs d'une source cachée. Et personne ne le sait . . .

Qu'importent les yeux bleus ou les yeux noirs, qu'importe la couleur obscure de nos chagrins, les larmes sont toujours incolores. Et quand on est grand, Philippe, elles coulent sans bruit et presque sans traces, et souvent, comme une mystérieuse rosée, elles fécpndent en nous quelque vertu.

Tott

C'est Walter, mon neveu et filleul, que nous appelons ainsi. Ce petit nom s'emploie facilement pour dire : Tott par ci, Tott par là. Il convient mieux surtout à la petite figure pâlotte qui paraît plus blanche sous le nimbe doré des cheveux; aux yeux bleus très pâles aussi, où flotte toujours un peu de langueur. Tott pourtant est décidé et tenace : il sait ce qu'il veut. Depuis plusieurs mois, par exemple, il ne cesse de demander une « carabine à plombs» sans que ce désir ait changé devant tant d'autres objets exposés partout à la convoitise des enfants. L'autre jour, à table, alors qu'on lui offrait du pain, il a répondu :

— « NoQ, merci, je prendrais plutôt une carabine à plombs. »

Et la carabine, vous savez, c'est pour apprendre à se battre. Malgré sa fragilité et ses six

ans, Tott est bruyant et possède une affection particulière pour la mise au. . . poing, un poing qu'il ferme très serré et montre d'une façoH menaçante. Si quelqu'un le reprend alors Tott assure, parce qu'il l'a entendu dire, que tous les hommes d'aujourd'hui étaient ainsi lorsqu'ils étaient encore des petits enfants.

— « Quand je serai grand, ajoute-t-il, je serai sage, tout à fait gentil et je ferai beaucoup d'argent. »

Tott grandira-t-il seulement ? . . .

Nous nous le demandons souvent.

Il ne craindrait pourtant pas de mourir; un soir que la fièvre le brûlait, je l'ai entendu dire :

— « Bon petit Jésus, faites que j'aille au ciel rejoindre papa et maman. »

Tott aura bientôt la carabine à plombs de ses rêves; il en oubliera sa fièvre et peut-être aussi le ciel, son papa et sa maman. Car nous restons tous ainsi, presque toujours, de petits enfants qu'une sereine joie détourne des malheurs qui ont été et seront encore.

Ma Nièce

Plutôt grande et frêle pour son âge, elle a des cheveux blonds qui retombent sur ses épaules en boucles épaisses et serrées. Son visage mince et long a les traits d'une petite vierge et ses yeux bleus ont des reflets de saphir voilés de longs cils. Une petite robe toute simple et un papillon de ruban dans ses cheveux la rendent si gracieuse et si jolie, qu'on la croirait prête à poser pour quelque artiste.

Ma nièce qui a eu cinq ans aujourd'hui me demande, à chaque instant, si depuis tantôt elle a grandi. Je réponds évasivement et je voudrais être quelque merveilleuse fée pour lui refuser à jamais la joie de grandir, lui enlever l'espérance d'être un jour une demoiselle qui décide de ses robes et de ses chapeaux, et lui ravir, du même coup, toutes les souffrances qui surgissent quand on réalise que le cœur bat et

que l'on vit . . . Grandir, ce n'est autre chose que cela.

Combien de fois, j'ai deviné que ma « petite enfant » ne comprend pas encore qu'elle n'a plus de père, plus de mère ! Alors, pour dissiper ses soupçons, je lui prodigue un surcroît de tendresse. De ses bras, elle m'enlace avec tant d'ardeur en disant : « Tante, ma petite maman », que cela me fait mal. Je me demande si c'est bien un simple petit geste d'enfant ou la détresse de quelqu'un qui veut se dédommager de ce qui lui manque.

Soyons bons pour les petits enfants. Ils ne comprennent pas toujours, mais souvent ils se souviennent qu'on leur a parlé avec brusquerie, qu'on les a sévèrement réprimandés pour une fredaine ou un innocent plaisir. Je concède que l'insouciance de leur âge sèche vite leurs larmes, mais sait-on bien s'il n'y a là rien de factice et si, sur le pauvre petit cœur, il n'est pas tombé une goutte d'amertume qui fera germer la tristesse ?

A « ma petite » qui a eu cinq ans aujourd'hui, je voudrais garder ses traits et son âme de petite vierge, et à ses yeux, leur reflet de saphir, si doux, si pur ...

Petite Tragédie

Depuis dix jours, la résolution était définitive : Percy et Tott seraient mis en pension, au collège. De ce moment, l'entrain n'avait pas ralenti : ce furent les courses chez le dentiste, chez l'oculiste, dans les magasins, chez le coiffeur, où la tête des deux bambins de neuf et sept ans fut rasée. Les épaisses boucles brunes et blondes tombèrent; tandis que nous avions envie de pleurer, ils riaient, se redressaient devant la glace où ils affectaient des airs d'homme, de maître.

Ce départ, prélude de ta.it d'autres, fut joyeux. La valise neuve était remplie d'objets neufs; il y aurait, pour se rendre, une jolie course dans la montagne et là-bas, des compagnons de jeu; ils s'instruiraient, feraient leur première communion. Nous retenions nos larmes et les enfants étaient encore radieux.

Intuitivement, réalisèrent-ils que la perspective est trompeuse ?

— « Bonne maman, tu m'enverras ta photographie pour que je la mette dans mon pupitre et la regarde lorsque je m'ennuierai, » dit soudainement Tott, au moment des adieux.

Sans en rien dire, Tott avait donc soupçonné l'ennui, qui étreint si douloureusement le cœur des petits enfants ? Peut-être avaitil même pressenti le froid et l'isolement que causent à certains jours les longs et sombres couloirs, les grandes salles aux murs nus, l'ordre rigoureux du réfectoire, de la classe et du dortoir, la cour haut clôturée d'où l'on ne voit pas l'herbe des prés.

Ce soir notre maison est silencieuse et paraît déserte. Plus de cris ni de courses, plus de glissades sur la rampe de l'escalier; plus personne à réprimander. Notre maison est triste, l'atmosphère y est oppressante. Nous songeons, sans nous le dire, que nos deux petits, après s'être couchés tôt et avoir pleuré un peu, s'endormiront tard en croyant comme nous, qu'ils sont partis pour toujours.

Confirmation

Lorsque toutes les petites filles eurent longé la nef où l'épais tapis amortissait le bruit de leurs pas, les petits garçons, à leur tour, défilèrent lentement. Sous l'œil attentif d'une religieuse, tous observaient un ordre et un silence rigoureux; quelques-uns demeuraient sincèrement recueillis.

Dans cette longue procession, chaque enfant était observé par ses parents et nous attendions en priant que nos deux petits s'avançassent pour être confirmés. Chacun à son tour, ils s'agenouillèrent, furent marqués de l'huile sainte, reçurent un petit soufflet. En ma mémoire repassa ce verset de mon ancien petit catéchisme : « Pour signifier que le chrétien doit être prêt à souffrir les affronts et même la mort pour l'amour de Jésus-Christ. »

Pour l'amour de Jésus-Christ . . .

Percy avait déjà pleuré au récit do la sainte Passion; Tott s'était aussi ému. Encore, les mains jointes et les yeux fermés, ne Le priaientils pas chaque soir, Lui parlant de son paradis, Lui demandant des grâces pour nous tous? En leur âme délicieuse et blanche, il suffisait pour aimer de prier mains jointes et yeux clos, mais

« Le Seigneur à la fois père et maître demande « A l'enfant des baisers, à Vhomme des vertus. »

Percy, Tott, tous les confirmés de ce jour ne devraient-ils pas, comme tous les chrétiens de la terre, conquérir la vertu, lutter pour demeurer doux aux malheureux, fermes aux superbes, en tous, toujours, reconnaître des frères, patiemment souffrir le mépris et la haine pour l'amour de Jésus-Christ ? Sauraient-ils chercher la vérité par dessus nos justices, demeurer fidèles au pacte et sans faillir aller jusqu'au bout ?

Je les vis, petits, fragiles, humains . . . Dans l'ombre, couleur du mystère, ma prière devint fervente, mon cœur s'alourdit des trahisons et des oublis dont, par ceux-là encore, Il souffrirait, Lui dont l'immense amour a racheté le monde.

La Fête des Prix

Qui de nous n'a gardé dans ses souvenirs celui, plus ou moins précis, de la distribution des prix à son collège ou à son couvent ? Ce dernier jour de l'année scolaire, ne l'attendions-nous pas avec une hâte fébrile et exhubérante en caressant le rêve d'une gloire relative aux récompenses que nous avions ambitionnées? J'ai de nouveau ressenti ces impressions, pourtant déjà lointaines, en assistant, la semaine dernière, à une fête de prix.

Là-haut, sur le théâtre, soigneusement alignées, des élèves venaient saluer chacune à son tour, avant qu'on lui remît sa part de récompense. Les yeux luisaient d'un orgueil non dissimulé, de satisfaction évidente. Et les difficultés de la grammaire, de la géographie, de l'arithmétique, les ennuis des voyages par les jours pluvieux, alors

que les petits enfants aiment mieux dormir qu'aller à l'école, cela n'était plus.

Les livres étaient très rouges, les tranches très dorées et les petits eafants très contents. De la dernière rangée de la salle, je voyais cela; je voyais aussi les parents dont la longue file s'allongeait devant moi et, de temps à autre, une tête qui surgissait au dessus de l'assistance pour apercevoir mieux le vainqueur que l'on proclamait.

La gloire n'est un vain mot ni pour les petits ni pour les grands : c'est une fascinatrice qui nous fait nous dépasser nous-mêmes pour accomplir des prodiges. Toute sa vie, on ambitionne des prix qui n'ont parfois ni couleur ni forme mais pour lesquels on peine et pour lesquels, souvent, on meurt.

« Car plus tard, dans la vie aussi, comme à V école, « C^est la peine, V effort qui nous met Vauréole. « Pas de triomphe vrai si le hasard le donne, « Pas de combat, pas de couronne. »

fSLxî

En Tricotant

Sur deux longues aiguilles d'ambre clair, la laine mauve glisse, se noue en une maille qui ressemble à la maille précédente et prépare la suivante. Un petit rayon de lumière filtre à travers les aiguilles et se projette en un reflet jaune qui se déplace et court, au gré des doigts, sur le tricot qui mauvit en s'allongeant.

Absorbée d'abord à suivre le travail manuel pour ne pas faillir à l'exactitude qu'il commande, la pensée se dégage petit à petit, fait la revue des plus récentes inquiétudes ou des dernières joies, butine quelque peu et finalement fuit ailleurs vers les larges horizons immatériels. Les yeux, rivés au tricot qu'ils ne regardent plus, contemplent des visions intérieures, précises, vivantes, évoquées dans le plus paisible silence, sur un fond gris ou azur. Comme les mailles.

les idées s'enchaînent et trompent la longueur des heures, la monotonie du travail. Mécaniquement les doigts ralentissent ou précipitent le mouvement du peloton qui se dévide, des aiguilles qui traînent ou légèrement s'entrechoquent.

Et la laine mauve glisse sur l'ambre clair.

Les Heures

Une grande lassitude nous envahit quelquefois : nous essayons vainement de la dominer en nous mettant au travail. La plume ou l'aiguille se font lourdes et obéissent mal à une volonté trop faible : nous ne résistons plus, et nous regardons fuir le temps. Nous sommes ainsi faits. Nous prenons conscience du temps lorsque quelque objet le mesure ou le concrétise à nos yeux. En regardant à l'horloge, je suis presque étonnée d"y voir chaque instant de ma vie indiqué dans de multiples petites lignes noires et douze chiffres dont chacun représente une heure. Malgré la dissemblance des heures de notre vie, ces signes ont tous même figure. Toutes les heures tintent au même carillon qui nous semble, par la magie des choses, un glas de deuil et de désespérance ou l'écho d'un chant de bonheur.

J'écris, et je vois s'avancer inexorablement les aiguilles, et je les entends se déclancher avec un bruit sec. Ce sont des instants qui fuient, le passé qui recule, une autre année et la vieillesse qui s'avancent.

Les heures du temps s'inscrivent, en apparence, d'une façon uniforme; selon que notre cœur les vit, il faudrait une horloge merveilleuse avec des chiffres d'or ou de feu, où le pendule saurait résister à la fuite irrégulière des minutes qui se prolongent dans la détresse ou s'affolent dans la gaieté.

Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt, régler les mouvements de notre cœur au mouvement lent et régulier du petit pendule que, tous les jours, nous avons sous les yeux. Ce serait peut-être là, la vie sereine et sage, sans emportement, sans exaltation, sans amour, sans douleur.

Vieille Maison

Dans la campagne de la rive sud du Saint- Laurent, elle se dresse encore solide et imposante, un peu retirée du chemin qui longe le fleuve. Je la visitai hier.

La grille a glissé sans bruit, les graviers de l'allée ont à peine crié sous nos pas. Un escalier de quelques marches, une porte à deux battants, un large vestibule. A l'intérieur, des pièces vastes et basses qui remémorent la vie d'antan... Au milieu du vestibule la petite fournaise, avec son long tuyau, évoque la poétique mélancohe des soirs d'hiver où l'on a dû s'enfermer de bonne heure parce que le vent soufflait et que le froid glaçait.

Par la cuisine grande et claire, nous sortons sur la galerie. De là, apparaissent les bâtiments et le grand jardin. Dans le poulailler, sur les juchoirs et dans les nids, plus de poules qui

gloussent ni de coq qui chante; dans l'étable, les places sont désertes et silencieuses. Le gros billot, vieux d'on ne sait combien d'ans, la hache qui gît à terre, prolongent dans tout le hangar l'écho des coups d'autrefois . . . Les allées du jardin ne sont plus impeccablement droites; les gadeliers, les groseiilers et les vignes qui les bordent racontent qu'ils n'ont plus les soins de jadis, et les arbres, entre eux, se disent peut-être des choses de leur splendeur passée. Mon amie qui a été élevée dans cette maison évoquait pour moi toute son enfance. Son grand-père qui vivait alors, travaillait lui-même sur son domaine qu'il embellissait à plaisir.

N'habitent plus là aujourd'hui, de temps à autre, que deux vieilles personnes et quelques serviteurs. On voit encore des jeunes parents et des visiteurs y apporter de l'animation et de la gaieté, mais on sent bien que dans cette maison d'un autre âge, une génération a passé et, avec elle, les coutumes d'une vie qui ne reviendra plus.

La vieille maison qui se dresse encore solide et imposante, quelque part au bord du Saint- Laurent, garde peut-être mieux que nous tous le souvenir de cette vie d'autrefois qu'elle évoque et que, dans le silence de ses murs, elle semble pleurer.

A l'Eglise

Il est midi. L' Angélus qui sonne lentement, invitant les chrétiens à se recueillir, apporte dans le lieu saint un écho de sanctus. Le plus grand calme règne dans cette oasis de silence et de paix, et la petite flamme mj'stérieuse du sanctuaire vacille et tremblote dans un imperceptible courant d'air.

Devant l'autel de Marie, un vieillard, en haillons, est à genoux. Le culte de la Vierge veut un peu de silence et de mystère. C'est un sentiment délicat que la routine flétrit, que la vulgarité fait mourir. Et reviennent à ma mémoire les éloges enthousiastes que la liturgie prodigue à la Reine de grâce et de beauté : « Tota pulchra es. Maria ! Rose mystique, colombe sans tache, étoile lumineuse » !

Un rayon de soleil, soudain, filtre par la haute fenêtre, éclaire le sanctuaire et projette son

éclat jusqu'à l'autel où le vieillard est demeuré. Je vois alors cet homme se relever, et debout, très grand, sans misère et sans vieillesse, d'une main retenir son chapeau sur sa poitrine et de l'autre adresser à la Vierge qu'il contemple toujours, un long baiser. Puis d'une marche pénible, il se dirige vers la sortie.

C'est simple, instinctif et beau, ce geste qui, dans la clarté du midi, au son de l'Angelas, me rappelle les chevaliers du Moyen- Age saluant la dame de leurs pensées.

Printemps

Le froid persiste, la neige demeure et le printemps quand même s'avance en secret. Furtif, il travaille aux pâquerettes et aux roses et prépare à la lumière les tulipes et les lis. Il égrène les clochettes des muguets et l'herbe qui s'éveille sous la neige n'attend qu'un rayon plus fort pour siu-gir en un vert tendre qui reposera les yeux de la blancheur qu'a étalée l'hiver. Les feuilles ne sont pas loin sous la branche où elles vivent déjà en petits bourgeons. . .

Le printemps s'annonce à nos cœurs comme à la nature qui attend tout de cette renaissance. Avril n'apportera-t-il pas en nous, avec les carillons de Pâques, un regain de vie et une force nouvelle? Si nous avons des deuils, les chansons de l'air nous berceront et peut-être nous laisserons-nous griser de soleil et de paix. Nous croirons encore à nos amours passées et de même

qu'après la neige, les fleurs reparaîtront plus belles et plus vives, ainsi après les tristesses de nos cœurs, revivront nos amours plus fortes, plus douces.

Le froid persiste, la neige demeure et le printemps quand même s'avance en secret.

Pâques Closes

Aux dernières heures de ce dimanche de printemps, un chant de cloches a traversé l'atmosphère tiède. D'abord doux et lointain, il s'est amplifié, a grandi. D'autres cloches ont mêlé leurs notes aux siennes; toutes se sont prolongées dans l'air vibrant.

Ce n'est ni la régulière sonnerie qui annonce un baptême, ni le lugubre tintement des glas, non plus qu'un chant d'allégresse ni de fête. Les cloches annoncent Pâques closes. Dans bien des foyers comme au mien, leur son s'est répandu, semeur d'allégresse chez les uns, de regrets chez les autres.

Pâques closes. . . Chaque année, en ce jour, l'Église adresse ainsi un adieu à ses enfants prodigues; dans un chant de cloches, elle leur dit sa tendresse et sa douleur. Chaque année,

après avoir répété les mêmes appels, elle redit le même adieu.

Le soleil n'est pas disparu de l'horizon; un groupe d'enfants attardés rient haut dans la rue; des passants joyeux vont leur chemin, lestes et gais en ce jour de fête et de repos. Le vent balance légèrement les branches sans feuilles où paraissent quelques bourgeons.

L'atmosphère tiède, l'air lumineux, c'est le printemps; les bourgeons, c'est l'espérance d'une vie nouvelle et prochaine. Et pourtant, il y a des âmes en qui persistent les ténèbres, qui sont mortes à la vie divine. Du même son, où je perçois maintenant un glas, les cloches continuent d'annoncer Pâques closes. Malgré le printemps, la vie, la lumière, malgré l'auguste rédemption, l'Église en ce jour pleure des âmes . . .

Le T

emps

Devant mes yeux, une gravure représente le Temps sous les traits d'an vieillard à barbe et cheveux longs, blancs, mal peignés. Il est vêtu d'une ample tunique qu'une corde serre à la taille; de grandes ailes naissent à ses épaules et se prolongent jusqu'à ses pieds nus; sa main levée retient une menaçante faulx; les traits de son visage se terminent en rides : tout trahit le voyageur las de sa longue et rapide course épouvantable. En vain j'ai cherché dans ses yeux une lueur d'ironie ou de pitié. Son regard terne est impassible. L'image de cet homme vieux des siècles passés, déjà vieux des siècles futurs ramène ime troublante énigme. . .

Le temps passe d'une marche uniforme»

régulière, tandis que l'humanité se précipite, s'enfièvre à édifier des projets, à ébaucher des

œuvres dont un très petit nombre s'accomplit et s'achève, le plus souvent, par ceux qui ne les avaient pas eommencées. Dans son imperturbable course, il passe emportant à chaque heure, lambeau par lambeau, notre enfance, notre jeunesse, nos illusions téméraires, nos légitimes espérances. Il passe . . . nos cheveux blanchissent, nous vieillissons.

Le temps emporte sans retour toutes les vies. Quelques-unes sont gaspillées en plaisirs vains ou sacrifiées à de folles entreprises; d'autres, employées à servir avec justice, s'écoulent peut-être sans trace apparente, mais sont fécondes en œuvres qui grandissent jusqu'à l'immortalité glorieuse, promise à ceux qui auront compris l'utilité triomphante du don de soi-même, le prix du temps, de la vie.

Et qu'importe si les châteaux dont nous avions rêvé ne se bâtissent jamais ici-bas, si les œuvres que nous voulions fructueuses pour l'humanité ne s'accomplissent pas? Qu'importe que notre vie soit longue ou courte, qu'elle s'épuise dans un labeur obscur et incompris ou qu'elle rayonne aux yeux de la foule ? L'important est de pouvoir à la dernière heure, consciencieusement se dire : « Je n'ai pas perdu mon temps, j'ai fait ce que j'ai pu, ce que je devais. »

L'orgue de Barbarie

Monté sur deux roues, recouvert d'une toile ternie par la poussière, tiré par deux femmes de Syrie qui longent prudemment le bord du trottoir, un orgue de barbarie chaque jour passe dans la rue. Chaque jour, au même endroit qu'ombrage un porche étroit, les Syriennes s'arrêtent, appuient leur instrument à une patte large et courte qui le maintient en équilibre. L'une d'elles prend la manivelle qui fait saillie sur la boîte à musique et met les cylindres en mouvement.

Son poing sur la hanche, l'air las, indifférent, promenant son regard sur les piétons affairés ou les enfants qui s'attardent un instant à écouter, elle tourne . . . Un flot de notes aiguës, stridentes, jaillit, envahit la rue, domine le bruit des camions et des voitures. Sans relâche elle tourne, et les passants règlent incons-

ciemment leurs pas à quelque gaie farandole ou à l'air traînant de « Souvenirs du jeune âge ». Partition d'opéra, hymne" national, cantique de chapelle chantent mécaniquement.

A la manivelle, les deux femmes se succèdent; à tour de rôle, elles quémandent dans les magasins environnants et sollicitent les passants de la rue. Et donne qui veut! Les pièces de monnaie recueillies ne sont pas un paiement mais une petite offrande à celles qui rompent et égaient la monotonie des heurts du pavé, des gémissements des rails, du roulement des voitures.

La musique des rues n'est pas sans poésie. Tandis que j'écris, l'orgue chante là-bas une étourdissante chanson; cela me met en gaieté. La ritournelle suivante au programme, que je sais de mémoire, c'est Home sweet Home. En l'entendant, je ne pourrai me défendre d'un souvenir pour ma maison, d'une pensée pour ceux qui l'habitent, d'un regret d'en être loin. En retour, tantôt, à la jolie Syrienne qui, dans un large sourire, montrera ses dents claires, je donnerai, avec quelques sous, ma tige de mimosa blanc parfumé.

ame

lotî

Ils sont trois mômes de même hauteur, de même maigreur, de même laideur. On les dirait de même âge si leur physionomie ne trahissait que l'un d'eux a grandi trop vite, que les autres sont restés petits.

Chaque soir, à l'angle de deux rues populeuses, ils tiennent commerce. Juste sous une vitrine, sur le trottoir, ils étalent leurs journaux qu'ils disposent en piles et retiennent contre le vent par de grosses pierres.

Ils n'attendent pas la clientèle. Des journaux sous le bras, autant qu'ils en peuvent tenir, ils vont aux passants de la rue, aux voyageurs du tramway, les sollicitent. Au moindre signe, ils se bousculent, courent, le journal tendu, et, d'une seule main, sans embarras, ils l'échangent contre des sous.

Ils portent chacun une minuscule casquette, sont déguenillés et malpropres; leurs chaussures sont trouées, leurs habits déchirés; leur visage est sale, leurs mains sont crasseuses. Tous trois ont les mêmes tons nasillards et monotones pour annoncer leurs journaux, le même geste pour faire sonner les sous dans leurs poches.

Ces gamins grossiers révèlent les dénuements qui peuplent le pavé. Ils ont une grande importance dans le rouage de la vie publique : ils colportent les nouvelles, répandent indirectement les idées... quand les journaux en ont.

La Mère Dinon

Dans ce village de la Baie des Chaleurs, on répétait que la mère Dinon avait quatre-vingtsept ans. Personne n'en était sûr. Les plus vieux de la paroisse racontaient à son sujet des choses étonnantes qui dataient de leurs plus anciens souvenirs : « En supposant, disaientils, qu'elle avait alors tant d'années, elle en a aujourd'hui quatre-vingt-sept.» Elle, « la mère Dinon », comme on l'appelait, dédaignait d'écouter leurs suppositions.

Très petite, les membres grêles, elle paraissait facile à briser. Son visage jaune, allongé, trop étroit au menton, était ridé d'innombrables petits sUlons. Ses j^eux saillants étaient ternes, et sa bouche, dépourvue de toutes dents, semblait immense.

Elle habitait, dans le grenier d'une maison de pension, une horrible petite chambre, sans tapis.

meublée d'un lit, d'une unique chaise, d'une table à toilette. Deux statues aux couleurs voyantes étaient dissimulées derrière le haut pot à l'eau et la large cuvette. Une photographie et une branche de lilas artificiel défraîchi étaient suspendus au mur.

Chaque jour, aux mêmes heures, la mère Dinon s'acheminait vers l'église, s'asseyait sur le même banc et récitait, il est à supposer, les mêmes prières. Coiffée d'un bonnet à brides, vêtue d'une collerette à volants, d'une longue et large jupe noire qui soulevait un peu la poussière du chemin, on la voyait, le dos voûté, retourner à travers le village.

Entre-temps, elle tricotait des bas qu'elle se faisait payer cinquante sous par des personnes charitables. Elle ramassait ainsi, disait-elle, l'argent d'un service à l'église et le prix d'une tombe au cimetière. Cette petite vieille était inoffensive et pas encombrante. Dans le village, on la fuyait pourtant; à certains foyers où parfois le jour elle s'arrêtait pour causer, on l'accueillait mal. Pauvre, laide et vieille, elle n'avait pas, semblait-il, le droit de se plaindre et on riait d'elle en face d'elle. Je ne sais pas si les petits garçons qui ne ménageaient pas leurs quolibets à la mère Dinon étaient grondés et

LA MÈRE BINON 117

punis par leurs parents quand ils rentraient le soir à la maison.

Pendant une saison de villégiature, j'ai connu et secouru cette vieille dont la silencieuse misère m'avait attirée. Elle avait pleuré le jour de mon départ et je lui avais promis de lui continuer quelques secours, de lui écrire, de ne pas l'oublier. Dans nos vies occupées, l'activité pille vite nos souvenirs et ne laisse en notre cœur que ceux défendus par notre égoïsme. Puis, un jour que nos pensées s'agitent sans but précis, quelque impression fugitive ramène le passé, vide du bien que nous aurions pu faire et le remords naît dans notre âme, s'y répand, l'envahit.

Son Teint

« Il ne s'agit que de prendre ure habitude » répondait Hellé à mon exclamation de surprise qu'on puisse tant penser à soi, consacrer tant d'heures à accentuer le rose de ses joues.

Hellé est l'esclave d'un sévère code d'h3^giène. Elle ne mange pas de ceci ou de cela, bien qu'elle le préfère à autre chose, absorbe au contraire, à chaque repas, une certaine quantité d'un composé détestable mais nécessaire pour la conservation d'un beau teint. Elle mesure strictement la quantité de vinaigre dans sa salade, y verse généreusement l'huile, n'assaisonne pas la mayonnaise. Chaque jour elle ingurgite le nombre de verres d'eau prescrit. — « Oh ! les belles pommes vertes que j'aime », avoue Hellé, « mais que je ne mange pas à cause de mon teint ». Pas de fruits verts, dit

[lis:

Page 1