SON TEINT
le code ! Hellé évite le grand vent, le soleil, la poussière. Elle ne sort jamais en voiture sans avoir soigneusement recouvert son visage, que protège un voile, de la réglementaire couche de crème et de poudre.
Qu'il s'agisse d'accompagner son mari dans quelque sortie, d'aller à une veillée de famille ou ailleurs, aucun cas n'est assez urgent : trois soirs par semaine, Hellé se met au lit à huit heures. Le dimanche, elle assiste à la dernière messe; les matins de semaine elle dort jusqu'au midi. Pour avoir bon teint il faut se reposer longtemps.
Hellé n'a pas d'enfant. Elle rejette les préoccupations et les inquiétudes qui causent la mauvaise digestion, altèrent le teint.
Dormir trop, manger mal, refaire sa toilette longtemps, ne jouir jamais de l'air et du soleil, c'est acheter trop cher un teint éclatant et rose qui n'en reste pas moins éphémère, car les années se marquent même aux fronts les plus soignés et jamais ne se répare
... « des ans l'irréparable outrage ».
Hellé n'est qu'un joli jouet, une poupée soucieuse de la beauté de son visage, indifférente au rayonnement de son âme, et
« Le vrai devoir dans Vomhre attend la volonté. »
Du Coin d*une Table
Dans le décor habituel et reposant de la salle à manger — où jamais on ne pénètre sans que surgisse la paisible évocation de nos repas de famille — chacune sur son coin de table prend le thé. Par dessous l'abat-jour, la lampe projette une lueur douce qui scintille sur les facettes de cristal et fait reluire les plats d'argent. Le thé d'or s'exhale en fumant dans la tasse diaphane, petite et fragile. On croque de tout . . . Entre nous règne une gaieté discrète qui nous porterait à parler à voix basse.
Aujourd'hui, mademoiselle Josette trouve cela vieux jeu et ne craint pas de jeter la note haute qui rompt le charme et nous arrache à ces délices. Avec une pose à la mode robe-courte, elle parle de tout, affiche une indifférence pour tout, raconte des flirts exagérés, rit haut, souvent et trop longtemps.
DU COIN d'une table 121
De mon coin de table, je songe combien c'est dommage que cette jeune fille ait contracté le snobisme : ce mal qui, en appuyant un peu plus ou un peu moins sur certains traits, gâte, quand il ne les détruit pas, les plus pittoresques personnalités. Cette jeune fille, je la crois intelligente. Elle est petite et jolie et serait charmante, discrètement, si elle voulait moins paraître comme tout le monde : grande comme les grandes, blasée comme les blasées, savante comme les savantes, et encore . . .
Mauvaise Langue
Chacun connait autour de soi une ou plusieurs personnes dont on dit couramment et avec justice : « C'est une mauvaise langue ». J'ai l'habitude de supporter avec patience le mouvement dévideur de ces langues, de n'y prêter qu'une attention distraite, me gardant bien de croire ou de retenir la moindre de leurs paroles. La plus mauvaise de toutes les mauvaises langues de mon entourage m'a forcément arrachée à ma philosophique indifférence. N'estce pas trop, à la fin, de toujours l'entendre dire du mal et du mal encore de tous ceux dont elle parle ?
— « Mademoiselle — a timidement risqué quelqu'un, un jour — je suis certain qu'il ne vous est jamais arrivé de vous mordre la langue ».
— « Vous en seriez sûrement morte ».