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MAUVAISE LANGUE

Depuis celle d'Adam jusqu'à la vôtre et à la mienne, elle connaît toutes les histoires. Vous vous dites que j'exagère, que vous êtes en sécurité puisque vous ne connaissez pas la personne dont il s'agit. Les connaissances de ses connaissances sont ses connaissances. Elle sait le petit nom de votre père, celui de votre mère, le prix de votre chien. Elle n'ignore ni vos recettes ni vos dépenses ni vos épargnes et vous êtes inévitablement un pingre ou un prodigue. Avocat ou médecin, vous êtes voleur ou tueur et voici les noms de ceux que vous avez volés ou tués; notaire, vous n'êtes pas à l'abri : dans sa rue, habitent toujours deux ou trois personnes que vous avez jetées sur la paille. Je laisse à penser ce qu'elle dit des femmes qui ne sont ni laides ni bêtes !

Ne croyez pas que cette personne soit un monstre. Elle est même moins méchante qu on ne la juge. Elle cède en parlant à une manie : manie dangereuse et coupable, mais manie quand même, à laquelle, ma foi ! on serait tenté de préférer n'importe lequel des péchés capitaux.

Et va la langue ! Cette personne n'a le respect d'aucune réputation. Elle viole le secret des familles, en révèle les intimes tristesses, qui

sont parfois des hontes. Gare à vous ! si vous avez le courage de n'être pas de son avis, de répondre à ses méchants propos, de contredire les nouvelles qu'elle porte et colporte.

On répète : « Soyez gentille pour cette personne : elle est dangereuse ». Comme les autres, par crainte, j'ai été lâchement gentille pour elle, qui continue de dire du mal de nous tous.

A un disciple qui s'accusait un jour de médisances et de calomnies, Saint Philippe de Néri ordonna de plumer une oie par les rues de Rome. Quand ce jeune homme fut revenu auprès de lui, il le renvoya ramasser les plumes.

— « Mais, mon père, elles ont volé dans l'espace comme des papillons légers et je déploierais en vain toute mon adresse pour les reprendre ».

— « Mon fils, les plumes sont l'emblème des paroles médisantes et calomniatrices que vous lancez au vent des conversations; qui, d'oreilles en oreilles, s'écoutent, de langue en langue se répètent sans que vous puissiez jamais les reprendre et mettre fin au mal qu'elles produisent. Allez, et ne péchez plus ».

Je ne sais pas d'histoire qui dise que jamais mauvaise langue parvint à se corriger.

arvenue

Élise a la taille haute et forte, le cou long, la tête droite, le regard dominateur et dur. Élégante et jolie, elle se dispense souvent, hélas ! d'être distinguée. Cette jeune fille est de la catégorie des femmes dont Ernest Hello disait : « Elles aiment ce qui brille et non ce qui resplendit ». Pour elle, n'est réellement appréciable que ce qui paraît et éblouit, ce qui s'étale et excite l'envie des autres. Elle recherche la compagnie de personnes décoratives, ne vous reconnaît pas dans la rue si votre père ou votre frère n'est juge, sénateur ou député. De sa limousine, par contre, elle n'hésite pas à saluer de la main les personnes de la société.

Mentionnez-vous un objet? Elle vous en exhibe un autre en affirmant que le sien coûte beaucoup plus cher. Elle a la passion des chif-

fres : multiplie inconsciemment les sommes qu'elles a payées tandis que, par habitude, elle soustrait s'il s'agit de celles que- vous avez déboursées. Robes, manteaux, chapeaux, chaussures, tous les vêtements qu'elle porte sont coûteux à l'excès. Parlez-vous coiffure ou toilette, elle répond à tout, jBnit invariablement par vous dire que vous ne connaissez rien et met ses renseignements à votre disposition.

Élise connaît tout et tous, discute généalogie, littérature, sciences, philosophie, théologie. A tort et à travers, elle vous dit le nom du mal dont vous souffrez, vous indique le médicament dont vous avez besoin. Elle vous renseigne sur le numéro de la clause judiciaire sous laquelle tombe votre débat, sur les risques qu'il faut courir ou ne courir pas dans les affaires. Satisfaite d'elle-même, elle se trouve de l'esprit, pose au prodige qui sait tout sans avoir rien appris.

Élise parle beaucoup de politesse, de convenance, d'étiquette et dit que personne, à ce sujet, n'est impeccable hors elle et ses amis. Elle prononce: « ma chère » sar le ton qu'il faut, trouve le pâté . . . superbe ! les petits fours . . . magnifiques ! Elle salue d'un correct coup de tête, donne la main haute et molle, parle gla-

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