‹ NuancesChapitre 9 sur 26 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

toutes couleurs volent, vont s'abattre sur les chapeaux où ils ne restent pas et, tourbillonnant encore, tombent sur le sol qui en est déjà couvert; nous nous débattons dans de fragiles serpentins qui enlacent les uns aux autres. Et le diapason de la gaieté monte, monte ... Le nègre lance son dernier appel, les jeunes époux nous quittent, nous nous arrachons encore quelques fleurs; le bouquet, que je ne saisis pas, passe au-dessus de ma tête. . . et la locomotive s'ébranle.

Et nous restons là, soudain déconcerté • de ce que nous sommes venus voir, saisis surtout de ce que nous constatons : ce départ est un acheminement aussi, vers une vie nouvelle faite de luttes incertaines, de devoirs et de responsabilités. Les rires reprennent moins clairs et moins hauts, nous nous secouons et c'est fini.

Dans le fond de l'auto qui nous ramenait toutes trois, je me suis tue. Un peu épuisée de tant de gaieté, j'ai fermé mes yeux pour les reposer du jour gris qui trahissait les nuages du ciel. Ma touffe de pois de senteur répandait déjà un parfum de fleurs fanées, lointain et encore suave.

Jeunesse

Elle retint un moment ma main dans la sienne et répéta ces mots qui avaient terminé notre conversation :

— « Oui, vous avez une triste jeunesse, mes pauvres enfants ».

L'air doux de mon interlocutrice, sa voix mélancolique m'impressionnèrent; je crus un moment que les autres et moi, nous avions une triste jeunesse. Mais je n'eus pas plus tôt regagné la rue, retrouvé l'activité du dehors, regardé le long du chemin l'herbe qui commençait à pousser dans les parterres, songé à nos rosiers que, la veille, le jardinier avait redressés, aux buis qu'il avait découverts, aux minuscules feuilles du lilas de notre voisin, que je m'en voulus de n'avoir pas protesté. J'étais certaine maintenant que ces deux mots : (( triste jeunesse » étaient ennemis.

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